H D E T I M E Y E II
retirant. Elle s'y étire, y prend racine ou s'y meut. Mais c'est elle qui, par la poussée de ses énergies intérieures, s'épand, avance des tentacules, modèle ses organes de façon qu'ils épousent les creux ou les aspérités de l'écorce terrestre où il lui faut prospérer, sous peine de mourir. Ainsi le milieu changeant sollicite des fonctions nouvelles ; mais l'énergie vitale, inversement, s'irrite de l'obstacle qui lui barre la route, tâtonne autour d'elle, et explore des voies encore ouvertes, où elle rencontrera d'autres taches pour lesquelles elle se créera d'autres instruments (').
À la longue, il se développe un organe fait pour recueillir les impressions multiples de cette énergie exploratrice et pour coordonner les réactions par lesquelles elle vaincra le milieu hostile où elle s'agrippe : ce sera le cerveau, et au terme de l'évolution, le cerveau humain. Il n'est pas le plus volumineux des cerveaux animaux connus, et les grands singes eux-mêmes ont un crâne plus grand. Mais il est destiné à être porté dans une tête qui n'est plus penchée vers la pitance, sur une colonne vertébrale dressée debout et sur des membres construits de façon à dégager les bras et les mains de la fonction inférieure qui consiste à supporter le corps {-). Dans ce cerveau, fait de poussière périssable, un sens nouveau s'éveille avec une énergie qu'on ne connaît à aucun autre animal. Il réussit à coordonner les impressions recueillies par les autres sens, dans une image où se décèlent les relations réelles des choses externes, à percevoir ainsi la marche des choses, non seulement actuelle, mais à venir. Une petite masse
{■-) fbid., 393, 399.
(*) Rutimeyer, ffeber Form u/id Geschichte des Wirbeltierskeletts. (Kl. Schr., I, m, 66.)
de substance grise réussit à nous garer de la détresse et de la mort, parce qu'elle construit une image du futur, et que, la construisant, elle oriente vers elle notre propre existence modifiée selon nos désirs.
Ce qui se manifeste, ce n'est d'abord que du courage, le défi lancé à des forces qui nous assaillent, une intelligence astucieuse qui sait mettre notre énergie au service de fins lointaines. C'est de la force vitale mieux avertie par des impressions coordonnées selon un ordre qui permet d'en prévoir la série à venir, pour le salut du vivant destiné à s'orienter au milieu d'elles. Il n'y a là encore que de l'égoïsme éclairé, attaché à sa proie et soucieux de sa propre durée.
Le temps vient cependant où, comme par jeu, le cerveau et la conscience combineront des impressions rafraîchies par des organes de plus en plus parfaits, de façon à y trouver de la joie sans souci de l'utilité que l'organisme en retire ; et ainsi sera créée la vie de Fart. Il advient aussi que nous prolongions le goût de notre durée par delà notre vie individuelle; que notre conscience, dans son rêve et dans sa résolution, envisage l'avenir de toute la race et le veuille sùr et beau. Si elle vient alors à se rendre compte que cet avenir ne s'achète que par le renoncement; que la victoire exige des sacrifices de vies humaines, notre énergie vitale épanouie ira jusqu'à consentir avec une joie grave cette mort individuelle, gage d'une survie robuste assurée à l'espèce. La vie morale n'est, elle aussi, que de l'énergie vitale ancienne, amplifiée jusqu'à comprendre l'effort concerté de la société humaine ; et elle se représente cet effort dans des images où est anticipée la destinée future de tous les hommes.
Que cette image de l'activité sociale future surgisse en nous, cela ne fait pas de doute. Faut-il dire pourtant
RUETIMEYER
que nous nous acheminions vers la naissance d'une race nouvelle? L'obscure question tient tout entière clans le problème de la plasticité du squelette. Un instant, Rùtimeyer s'enhardit :
Notre squelette porte en lui les possibilités d'une évolution ultérieure, autant que toute autre forme du squelette vertébré (*).
Tel quel, n'a-t-il pas déjà changé? Ne voit-on pas toute sa structure faite pour dégager la main, pour relever la face et la tête? Réussite unique et création sans analogue au monde. Mais l'homme ainsi bâti, aura-t-il la résistance qu'il faut pour traverser ces effroyables cataclysmes, d'où les espèces sortent transformées ? Franchirat-il le défilé tragique qui peut-être sépare l'état géologique présent de celui où pourrait naître une espèce humaine nouvelle? Ou faut-il voir dans l'homme une de ces formes animales extrêmes, que les déviations, d'ailleurs inévitables de l'avenir, condamnent à l'anéantissement certain? Rutimeyer est un trop méticuleux savant pour se prononcer. Sa croyance chrétienne ne lui enseigne à poser la question de la durée future que pour l'âme :
La question de l'avenir demeure sans solution pour le corps. Je la retire. Il est écrit : « Voici, j'ai été trop léger. Je veux poser ma main sur mes lèvres > (*).
Nietzsche garda longtemps le même scrupule. Devant l'universel changement, dont la contemplation enivrait les transformistes de son temps, il restait, le regard fixé sur les qualités éternelles. Il est vrai que cette appréciation des qualités se modifie. Et ces qualités éphémères ne sontelles pas liées à la matière changeante où elles éclosent ?
(*) Ueber Form und Geschichle des Wirbeltierskeletts. (Kl. Schr., I, 65.) (2) Ibid., I, 66.
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Aucun de nous ne peut détacher sa pensée de ce qui sera et de ce que vaudront les hommes futurs. Il faudra donc bien rouvrir la question que Rùtimeyer avait scellée d'un silence biblique. L'une des grandes préoccupations de Nietzsche sera de se figurer cette ascension vers des types supérieurs d'humanité. Il essaiera d'explorer cet avenir par l'image symbolique de son Surhumain, et de se le figurer biologiquement et socialement par toute une échelle d'intermédiaires qui y conduisent. Ce n'est pas sans raison qu'il se représentera son Zarathoustra capable physiquement d'utiliser des milieux nouveaux. Ses études prolongées sur la constitution de la matière se justifieront par cette préoccupation d'une humanité future dégagée des lois physiques actuelles qui nous assujettissent.
Dans ces recherches sur l'évolution à venir de l'espèce, si Nietzsche a été d'abord darwinien, il inclinera de plus en plus au lamarckisme. Son système exclura presque complètement l'idée de la concurrence vitale, à laquelle il s'était attaché au temps où Jacob Burckhardt lui enseignait la conception « agonis-tique » de la vie des Grecs. La sélection des individus forts dans la société et des sociétés fortes dans le monde lui paraîtra se faire par adaptation au milieu et par d'heureuses combinaisons d'énergies intérieures, transmises et enrichies. C'est le milieu qui change, externe et interne. Les qualités qui y ont leur racine se transforment par mutation brusque dans cette ambiance variable. Il y a des conditions défraies qui permettront de faire surgir les exemplaires d'élite ou de détruire eu foule l'humanité décrépite.
( )r, c'est de lUitimeyer surtout que Nietzsche tient cette croyance en une conception scientifique et pourtant mystique de l'univers. Son schopenhauérisme affirmatif de la vie trouvait en Rùtimeyer une vérification par la science.
Darwin et sa lutte pour la vie peuvent suffire aux pessimistes du désespoir. A ceux qui affirment la valeur de l'existence, le lamarckisme nouveau montrait la vie comme une grande coulée qui se déverse dans tous les creux de l'écorce terrestre et y prend consistance dans des formes individuelles infiniment variées. La substance plastique de tous les êtres est puisée dans cette grande marée montante qui, lors du reflux, laisse son alluvion vivante sur tous les paliers qu elle atteint, sans que jamais elle redescende aux profondeurs. Et la substance de tous aussi se déverse de nouveau dans cette mer, par la mort et par la fusion volontaire avec le grand flux vital. Par la croissance de tous, mais aussi par l'effort concerté de tous, cette marée de la vie atteint à des niveaux plus élevés. C'est un retour à Empédocle, à la théorie de l'éternel amour joint à l'éternelle haine, que l'évolutionnisme lamarckien de Nietzsche. Il constitue la méthode par laquelle il croyait pouvoir donner à son espérance les garanties du savoir moderne. Mme Cosima Wagner a-t-elle reconnu, quand elle a lu, en 1876, Richard Wagner à Bayreuth, ce positivisme mystique, flétri par elle de termes si méprisants lors de la première visite de Nietzsche à l'île heureuse de Tribschen-Naxos ?