‹ Nietzsche (volume 2)Chapitre 59 sur 99 · L' « INTEMPESTIVE » CONTRE DAVID STRAUSS · texte numérisé non relu

L' « INTEMPESTIVE » CONTRE DAVID STRAUSS

L'AMITIÉ DE MALWIDA DE MEYSENBUG

ette grave question des rapports de la religion avec

le temps présent, où devait sombrer plus tard la

tendresse de Nietzsche pour Richard Wagner, après qu'elle eût créé les premiers malentendus avec Cosima, remplissait aussi de son ombre les nouvelles amitiés de Nietzsche. Depuis les rencontres de Bayreuth et de Munich, en 1872, il était resté en correspondance avec Malwida de Meysenbug. Ils demeuraient joints par les souvenirs et par des croyances qui avaient de profondes racines schopenhauériennes .

Il était douteux qu'ils se comprissent beaucoup. Malwida, avec beaucoup de bonté naturelle et un peu impérieuse, avait un « idéalisme » confus et esthétisant qui convenait mal à la pensée exigeante et claire de Nietzsche. Il ne faut pas trop en vouloir à la vieille fille de défauts moraux et mentaux qui ont été ceux de toutes les femmes de lettres allemandes de son temps. C'a été un terrible bas-bleu métaphysique et musical que Malwida. On l'entourait de vénération, parce quYlle avait eu vers la trente-troisième année, en 1848, une * grave déception de sentiment. Un jeune théologien,

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Théodore Althaus, du haut de sa chaire, avait fait sa couquête. Elle l'avait admiré et aimé; elle l'avait admiré davantage quand, du christianisme, il avait passé à la libre pensée révolutionnaire. Mais il était trop beau, pour n'être admiré que d'une seule femme ; il était un don Juan de l'idéal ; et il l'avait abandonnée avant les fiançailles. Depuis ce temps, elle promenait son cœur brisé comme un ciboire voilé de deuil. Elle venait de publier en 1869 les Mémoires d'une Idéaliste, que Nietzsche lut en 1872, et qu'elle a complétés en 1875.

L'intérêt de ces Mémoires est grand par le nombre de révoltés illustres qui s'y côtoient. On ne contestera pas à Malwida de Meysenbug le courage et le désintéressement. Pour être digne du beau révolutionnaire qui n'avait pas voulu d'elle, elle fut plus révolutionnaire que lui. Elle avait écrit des articles sur les insurgés de Dresde. Elle avait enseigné dans un collège de jeunes filles à Hambourg, de 1849 à 1852, et elle pensait faire de cet établissement un modèle de ce que seraient un jour les humanités féminines dans un pays libre, où régnerait la parfaite égalité morale et juridique des sexes. Suspecte, quand vint la réaction en 1852, elle avait dû fuir. Elle n'avait pas voulu faire sa paix avec le pouvoir. Elle connut à Londres la pénible vie des préceptrices étrangères. Mais sa vie d'exilée fut riche d'impressions curieuses.

Les réfugiés allemands du républicanisme vaincu la considéraient comme des leurs. Elle avait approché toutes les gloires de la « Jeune Europe », qui se coudoyaient dans les salons de Gottfried Kinkel, mauvais poète et historien de l'art médiocre, mais que sa belle tête et ses convictions républicaines avaient désigné en 1848 pour une expédition à main armée en Prusse Rhénane. Elle avait vu de près Kossuth et Pulsky ; admiré Mazzini, d'une beauté fine, avec des yeux de feu sous son

beau front, et tout débordant d'une éloquence austère. Orsini et Ogareff, Ledru-Rollin et Louis Blanc s'étaient pris de discussion devant elle, sur des problèmes élevés. Avant tout, une amitié étroite l'avait liée à Alexandre Herzen. Elle avait défendu le plus cultivé des révolutionnaires russes aux heures où il était méconnu et bafoué, et quand il fut veuf, elle avait demandé à être la mère adoptive de son enfant, Olga Herzen, qu'elle a infiniment chérie, et qui lui fut confiée de 1861 à 1872. Nietzsche a bien distingué que l'exemple moral que Malwida a donné est celui d'une libre et enthousiaste maternité, à laquelle les liens du sang manquaient seuls.

A Paris, où elle avait passé en 1859, elle avait connu Wagner. Elle l'avait vu dans son pauvre ménage avec Minna, où il a tant souffert, non sans faire expier sa souffrance à sa probe et modeste compagne. Avec ce pédantisme dans la bonté, qui fut chez elle si surabondant, elle avait essayé de faire comprendre sa tache à l'humble femme, disgraciée physiquement, qui avait fini par peser à l'artiste. Wagner était reconnaissant de service à Malwida et, en échange, l'initia à la philosophie de Sehopenhauer. C'était la perdre pour toujours. Elle avait été supportable jusque-là, mouche inoffensive et sentimentale du coche révolutionnaire. Elle s'entourait d'une auréole romantique, parce que deux de ses frères étant devenus ministres, l'un en Bade et l'autre en Autriche, elle avait, en dépit de la particule conférée à son père, fréquenté les démocrates. En réalité, elle misait sur les gloires de l'avenir. Elle fut l'Eckermann féminin de cette société de proscrits, et elle avait trouvé en Wagner son Goethe. Elle dardait comme un kodak, sur les hommes illustres, ses grands yeux gris, et eoinmençait aussitôt à les « idéaliser ». Elle s'est faufilée ainsi dans l'immortalité à la suite de ces gloin s.

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Maintenant qu'elle était schopenhauérienne et wagnérienne, elle vaticinait :

Schopenhauer me fit comprendre Kant. Mais il m'inspira surtout l'amour de ces ancêtres de notre race, de ce peuple admirable de 1 Orient qui, aux bords du fleuve sacré, entre le lotus et les palmiers, connaissait la mystérieuse et profonde unité des choses, longtemps avant l'Occident et qui, plus qu'aucune autre nation, a tenté de réaliser par la vie sa conception philosophique du monde (*),

Tous les soirs donc, elle bénissait la petite Olga, qui n'en pouvait mais, et lui infligeait l'imposition des mains, « avec ces grandes paroles des Védas : Tatwam asl » (-).

Ce fut pis après la guerre. Malwida, huguenote de nom et d'origine (3), crut de bon ton d'afficher un orgueil tout germanique. De la France, elle connaissait peu de chose. Elle avait passé quelques mois dans le Paris napoléonien. Parfois, elle s'était assise sur un banc du jardin des Tuileries, et de là, avait défié le tyran par de truculentes méditations sur la Réforme et sur la Révolution (*)'.

Il lui semblait « que notre époque égalât en corruption, en servilité, en faste, l'Ancien Régime, dont la chute avait coûté tant de sang ». L'abaissement de tous devant la volonté d'un seul, la toute-puissance de l'armée, l'annexion de la Savoie la froissaient. Dix ans après, le régime bismarckien, le militarisme allemand, l'annexion de l'Alsace-Lorraine, au contraire, la remplissaient d'aise. Le pessimisme de Malwida était germanique et conquérant. Elle concevait le Nirwana, non comme un anéantissement, mais comme une « création compréhensive de

(*) Malwida vois Meysenbug, Memoiren einer /dealistin, Volksausgabe, t. III, 284 ; trad. Fanta, II, 305.

(2) Ces « grandes paroles » signifient : « Ceci, cJest toi. »

(3) Son père, Philippe Rivalier, n'avait été fait baron que sous l'électeur Guillaume I de Hesse-Cassel.

(*) Malwida von Meysenbug, t. III, 237, 238 ; trad. Fanta, II, p. 272 sq.

tout » ('). Le vouloir-vivre humain n'était condamnable et corrompu que s'il était français. ' L'éternité même du vouloir divin, au contraire, créait et approuvait tout ce que faisait l'Allemagne.

Ainsi agréait-elle à Richard Wagner ; et il l'avait choisi e , avec Hans Richter, pour seul témoin de son mariage avec Cosima de Rulow à Tribschen en 1870. Le sort lui réservait une catastrophe. L'enfant dont elle couvait si jalousement l'éducation parfaite était devenue femme. Olga Herzen se fiança. Déjà il parut monstrueux a Malwida de quitter une si tendre affection. A lire ses lettres d'alors, on dirait que Malwida est la première femme qui ait aimé sa fille. Mieux encore. L'univers avait créé en elle ce prodige de lui donner un cœur de mère, sans maternité. Réédition schopenhauérienne et toute morale du miracle que le Saint-Esprit avait autrefois accompli sur la sainte Vierge. Maintenant que le destin lui arrachait l'enfant miraculeusement chérie, elle souffrait les sept douleurs de la Pietà. « Elle jetait un regard jusque dans l'abîme des mondes. Elle ne sut plus que se voiler la tête et s'envelopper de silence (2). » Durant des mois, elle ennuya tous ses amis par cette pathétique attitude, injurieuse pour le fiancé d'Olga.

L'homme qui avait obtenu la main de sa pupille était un jeune professeur de Paris, Gabriel Monod. Il était parmi les plus purs et les meilleurs de la jeune génération de savants qui a illustré la France du relèvement. Elève de Waitz, autant que de Michelet et de Fustel de Goulanges, on devinait en lui un des chefs désignés d'une école historique sévère et forte, outillée comme aucune de ses devancières. Grand cœur avec cela, d'austère

(■) Corr., III, 397.

(") Lettre à Nietzsche, 26 juillet 1872 {Corr., III, 394).

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conscience et tout débordant de passion civique, il avait équipé à ses frais une ambulance en 1870, l'avait menée jusque sous les murs fumants de Sedan. Plus que Malwida, mais sans forfanterie, il avait « sondé l'épouvante des mondes » durant ce douloureux hiver. Il avait parcouru tous les villages sur les champs de bataille de la Loire, prodiguant des soins, des secours, de l'argent, utile dans les hôpitaux par sa connaissance de la langue allemande et du caractère allemand, autant que par son zèle de charité huguenote et humanitaire. Comment Malwida eût-elle refusé son estime à un homme que personne n'a approché sans l'aimer ? Il est certain qu'elle l'a tenu en une étroite affection plus tard. Pour l'instant, elle ne se résignait pas à laisser sa fille adoptive rejoindre un pays « où elle ne trouverait ni les idées ni les sympathies où sa vie avait ses racines, et que sa nature si originale s'était assimilées avec une passion toute spontanée » (*).

Qu'était-ce que Paris pour une jeune fille qui devait chanter le rôle de l'oiseau dans Siegfried ? Qu'allait-elie faire dans cette « société sèche », intelligente et bien douée, certes, mais à qui semblait fermée à jamais « le domaine de l'intuition, c'est-à-dire de l'art le plus élevé »(2). A Florence, en grande hâte, Malwida bourra de philosophie schopenhauérienne celle qui s'en allait (3). Puis elle prit sur elle cette croix de se dire que sa pupille quittait le milieu « qui seule l'aurait faite tout ce qu'elle était capable de devenir » (4). Ich goenne sie Frankreich nicht, s'écriait-elle encore un mois après le mariage ; et la jeune femme, gagnée par ce lyrisme teutomane, ne craignait pas d'écrire durant son voyage de noces sur la

(<) Corr., III, 420. - (») Ibid., III, 428. - (3) fbid., III, 440. - (*) lbid.r III, 443.

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