‹ Nietzsche (volume 2)Chapitre 63 sur 99 · INTEMPESTIVE · texte numérisé non relu

INTEMPESTIVE

coup, m'imaginait comme un mysticisme nouveau, à base de science. Ce qui naissait dans le petit pavillon du Schiitzengraben à Bâle, c'est un essai de définir comment l'époque présente pourrait donner naissance à une religion nouvelle.

Overbeck et Nietzsche se partagèrent la besogne. Ils avaient à combattre ensemble David Strauss. Overbeck mit au service de l'attaque son immense érudition historique. Nietzsche parla du nouvel évolutionnisme. Cette doctrine, selon lui, appelait un art et une philosophie capables d'assigner à toute l'évolution des mondes un sens et un aboutissement. David Strauss avait empiété sur le domaine propre de Nietzsche. De là, le coup de bélier brutal par lequel Nietzsche riposta. Mais, en même temps que cet adversaire, un allié nouveau surgissait, de la plus haute autorité. Le bruit du livre de Strauss n'était pas encore calmé que parut un vigoureux pamphlet intitulé : Ueber das Verhœltniss des deutschen Staates zur Théologie Kirche und Religion, 1873. Il avait pour auteur un des guides de la pensée savante dans l'Allemagne de ce temps-là, Paul de Lagarde (').

Aucun savant n'avait fait faire un pas aussi décisif à l'histoire des religions de l'Orient que ce professeur de Gœttingen, au pseudonyme français. Il n'y avait pas de dialecte d'Asie Mineure qu'il ne sût. L'arménien, le syriaque, le chaldaïque, l'arabe, l'hébreu lui doivent des progrès d'égale importance. Les questions koptes, le manichéisme, le premier christianisme de langue grecque attiraient son attention. Plus de cinquante ouvrages ou éditions savantes composent son bagage. A ses heures, il était poète lyrique; puis tout à coup il surgissait, pan-

(') On trouvera le pamphlet dans les Deutsche Schriften de Paul de Lagarde, 4' édit, 1903, pp. 37-77.

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germaniste batailleur et ambulant, orateur colérique et fort, comme Fichte, son modèle, et comme Treitschke dont il fut plus d'une fois l'inspirateur, après 1870.

Jamais on n'a vu mieux que dans les pamphlets de ce fougueux élève de Ruckert, combien la science historique des Allemands est imprégnée de sensibilité romantique. Sa méthode est impeccable. Pourtant son affirmation de la vie est passionnée. C'est par là surtout qu'il a influencé Nietzsche. « Les événements de l'histoire ne sont pas faits pour être sus. » La vie des grands hommes n'est pas destinée à être matière historique. Traits de feu pour Nietzsche que ces aphorismes (*). Le rôle des faits décisifs et des grands hommes est de transformer le monde. Ils le transforment même sans être vus. Entre le savoir et les événements, Lagarde ne voit pas de collaboration possible.

La science veut savoir ; elle ne veut que savoir, et uniquement pour savoir (*).

Mais ce que peut établir la science, c'est que de certains faits ou de certains hommes sont encore agissants ou que la vie les a quittés pour toujours.

Lagarde envisageait alors les trois religions aujourd'hui régnantes en Occident, la protestante, la catholique, la juive. Il les jugeait mortes : 1° Quelle vie reconnaître au protestantisme? Il n'a été à son origine qu'un catholicisme réformé. Il n'avait pas touché aux croyances fondamentales. Maintenir Dieu, le Christ, le Saint-Esprit, et déclarer la guerre à quelques institutions abusives qui tendent à compromettre l'œuvre de salut, ce n'est pas fonder une religion nouvelle. Rien de plus fort que la

( ) P. de Lagarde, Deutsche Schriften, p. 55. (2j fbià., p. 37.

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