‹ Nietzsche (volume 2)Chapitre 65 sur 99 · L'ESSAI D'OVERBECK · texte numérisé non relu

L'ESSAI D'OVERBECK

Le christianisme, dans la forme où il est parvenu aux peuples modernes n'est pas seulement une religion, mais aussi une civilisation intellectuelle (eine Cultur) (*)'.

Il est une survivance du monde antique. La Renaissance n'a été qu'un renouvellement de l'esprit par la science. Le christianisme est de l'antiquité venue à nous, par un vivant héritage. Nous avons reçu, avec lui, la civilisation des peuples anciens. Il n'y a pas d'affirmation qui ait davantage influencé Nietzsche. Deux ans après, il rumine les mêmes idées. Une grande lutte intérieure commencera en lui au moment où se pose pour lui ce problème : Comment peut-on sauver l'antiquité et abandonner le christianisme ?

Le christianisme, dit-on, a vaincu l'antiquité, — cela est vite dit. Mais : 1°, il est lui-même un fragment d'antiquité; 2°, il a conservé l'antiquité ; 3°, il n'a pas même été en conflit avec les époques pures de l'antiquité. Au contraire pour que le christianisme fût sauvé, il a dû se laisser dominer par l'esprit de l'antiquité, et par l'idée de l'Empire, de la communauté, etc..

Nietzsche ne se dégage pas encore de ce jugement obscur et contradictoire. Le problème seul est posé avec courage. Il faut savoir si l'antiquité est un bloc, ou si on peut la dissocier en paganisme et christianisme. La victoire de la religion chrétienne signifîe-t-elle un retour à un état d'esprit préhellénique? Tout ce que suppose le christianisme, la croyance en des phénomènes magiques omni-présents, la superstition de châtiments démoniaques, la rêverie extatique et hallucinatoire, est-ce grec? Ou bien les Grecs ont-ils secoué cette torpeur mystique de l'intelligence?

Car si l'hellénisme reposait sur des conceptions de cette

(*) F. OvÉrbegk, nie Christlichkeit, p. 22.

ANDLER. — II

sorte, le plus grand crime de l'humanité, celui d'avoir rendu possible le christianisme, ne serait-il pas imputable aux Grecs (*)?

N'est-ce pas l'hellénisme alors qu'il faudrait condamner? Et si le christianisme succombe devant la science moderne, comment pourrions-nous vénérer . l'antiquité grecque, entachée des mêmes superstitions ?

Ce serait une tâche de montrer que l'hellénisme est aboli sans retour, et avec lui le christianisme et les soubassements traditionnels de notre société et de notre politique (2).

D'emblée Nietzsche, une fois qu'il a désarmé son adversaire vrai, affirme sa résolution de marcher contre l'allié de cet adversaire, cet allié fût-il ce qu'il aime le plus au monde, l'hellénisme. C'était le danger de sa conception romantique des Grecs. Mais l'antiquité la plus pure n'a-t-elle pas aussi enfanté les deux organisations laïques les plus redoutables qui puissent avoir raison de l'ancien mysticisme oriental? Les Grecs ont inventé la science rationnelle et les Romains ont fondé Y Empire. Le christianisme n'a peut- être fait triompher qu'une antiquité souillée et préhistorique, et l'inquiétude du temps présent vient de ce qu'il ne sait pas encore si ces puissances d'organisation intellectuelle l'emporteront. Au terme de sa vie, le doute de Nietzsche ne sera pas moindre :

Dire que tout le labeur de la vie antique a été vain! je n'ai pas dr mots pour dire ma douleur d'un fait aussi énorme (3).

Tout le sens laborieusement acquis du réel, les méthodes de la science; tout le terrain matériel, conquis pour

(*) W4r Philologen, posth., S 258, 266 (W., X, 404, 407). (*) Wir Philologen, posth., S 299 (IF., X, 405). (s) Antichrist, % 59 (W., VIII, 307).

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