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une grande civilisation, le christianisme avait raviné anéanti tout cela en une nuit (*). A la seule pensée du désastre, Nietzsche sentait ses larmes poindre. Die Chrislichkeit der heutigen Théologie de son ami Overbeck lui imposait donc une grande tâche : celle d'examiner à nouveau la valeur de la science, non pas mesurée à la valeur de Fart, comme autrefois, mais mesurée à la reli gion .
Entre le christianisme, système clos de civilisation fondé sur le surnaturel, et la science, système d'idées assis sur l'étude du réel, Overbeck professait qu'une entente était d'absolue impossibilité. La science n'a pas prise sur une religion. Car toute religion se croit vraie en entier et pour toujours. Elle n'a pas peur de la science, tant qu'elle est forte. Car elle sait alors socialement empêcher la science d'étendre jusqu'à elle ses investigations. Mais le jour où elle tolère que les savants examinent les origines de ses mystères, on peut affirmer que ces mystères se meurent. Toute science fait de la religion un problème; tandis que la religion s'affirme, comme la vie (8). Sur ce point, l'enseignement de Lagarde paraissait à Overbeck d'une vérité péremptoire.
Dans cet enseignement du pamphlétaire de GœttingenT Overbeck, éclairé par le schopenhauérisme, avait recueilli un autre aperçu, d'une portée historique incalculable. « L'âme la plus jDrofonde du christianisme est la négation du monde (3). » 11 ne considère pas que le monde soit un lieu où la religion puisse séjourner sans le mépriser. Quelle langueur de mélancolie sur les traits mêmes des plus cultivés d'entre les chrétiens, les Pères de Gappadoce,
(J) lbid., S 58, 59 (VIII, 305, 307).
(•) F. Overbeck, Die Christlichkeit, pp. 22-27, 35.
(s) lbid., p. 93.
Grégoire de Naziance, Basile ou Jean Chrysostome ! Qu-4 mépris de la civilisation chez un vrai chrétien tel que l'auteur de Yïmitation\ C'est qu'en de telles âmes vit La tradition des discours de Jésus, conservés par les Synoptiques (').
Il y a deux sortes de sécularisation qui ont toujoui s menacé le christianisme : 1° celle de la vie profane ; 2° celle de la science. Le christianisme vrai est étranger à toutes deux. Oui, certes, pour subsister, il a dû pactiser. Comment durer, si ce n'est par un minimum d'existence ten,porclle? Le christianisme a du se créer des formes qui lui permissent de s'accommoder à la vie antique. Il a été uno religion née parmi des peuples très cultivés, mais agonisants. Entre leur civilisation et lui, il n'y a pourtant pas identité. Le christianisme est allé à la rencontre d'une civilisation finissante, mais il ne s'est pas livré à elle. Impossible peut-être tant que cette civilisation était dans toute sa vigueur, il a survécu par la faiblesse des sociétés antiques décrépites. Il n'a rien fait pour les sauver. S'il consent un compromis avec le siècle en créant l'Eglise, il crée en même temps la vie monastique, négation du siècle. Tout ce que le christianisme entre le ivc siècle et la Réforme a fait de grand, est sorti du cloître. Au moment où se fonde l'Eglise officielle, c'est au cloître que la vie chrétienne se réfugie. Des citoyens en foule se dérobent à l'État et vont dans les couvents choisir ce martyre quotidien, substitué volontairement par l'Eglise au martyre des persécutions terminées (2).
Dans quelle attitude une telle croyance se dresserat-elle devant la science? L'univers entier pour le paganisme était plein de dieux, donc de mystères. La vie
(') fbid., p. 57. — (2) /bld., 82-8 î.
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païenne se passait en adoration; et aux moindres joies matérielles se joignaient encore des prières. Le christianisme a enlevé à l'usage et à la jouissance des choses de co monde la consécration dévote que l'antiquité y avait répandue Nul doute qu'il n'ait ainsi rétréci la vie religieuse. Mais il t'a intensifiée. Voilà pourquoi il n'a pas étendu le domaine du savoir. Cet univers qu'il se représente dépeuplé de dieux, il ne l'a pas ouvert à la science. Et, s'il s'en est détourné, il a, du même coup, refusé de le connaître.
On objecte le gnosticisine, l'alexandrinisme chrétien, toute l'apologétique. L'objection vaut. Il est vrai que la Gnose a essayé de transformer en métaphysique les données populaires de la jeune foi chrétienne. A ces métaphysiciens, une science chrétienne, celle d'un Clément d'Alexandrie ou d'un Origène a dû répondre. Mais ce sont là des aberrations. Cette science a sécularisé l'esprit chrétien, comme la fondation de l'Eglise sécularisait la vie chrétienne. Elle est un luxe que des chrétiens raffinés se permettent. Le christianisme vrai répudie le luxe même de la pensée. Sa tradition est celle de Chrysostome * « Il n'y a rien de pis que de mesurer les choses divines à la mesure des pensées humaines (2). »
Si telle est la réaction de l'instinct chrétien, au moment de sa pleine vigueur, devant la science qui prétend Je défendre, que sera-t-elle tant de siècles après? Aujourd'hui, nous prétendons reconstruire notre religion par la science et reconquérir la foi par l'histoire. Preuve certaine que les forces miraculeuses qui ont enfanté le mythe chrétien sont mortes. La religion tarit, dès qu'il s'établit une théologie ('). Ce trait, judaïque entre tous, que Lagarde reprochait à la théologie de saint Paul, etquicon-
(*) /bùL, p. 92. - (*) fbid., 27-31. - (3) Ibid., 35.
siste à faire dépendre notre foi de la vérification, possible ou impossible, de quelques points d'histoire, est devenu le trait dominant de toute notre apologétique. Or, fussent-ils tous vérifiés, les faits de la vie du Christ ne prouveraient rien sur la religion qu'il enseigne et qu'il représente (1). C'est la pure doctrine de Lagarde et de Schleiermacher.
Il n'y a rien à ajouter aux sarcasmes qui, dans le livre d'Overbeck, flagellent les ridicules de la plus récente apologétique protestante. Ils attaquent les apologistes préoccupés de l'habitat humain, et qui, ayant appris des astronomes que Mars est encore imparfait, Vénus trop inclinée et Mercure trop petit pour être aisément habitables, découvrent que la terre seule pouvait être la patrie des hommes, et croient ainsi justifier le récit de la Genèse. Mais Overbeck s'en prend, avec une joie non moins truculente, à ceux qui soutiennent que la force thaumaturgique du christianisme, vivace aux premiers siècles, s'est éteinte; qu'il y a eu des miracles, mais qu'il n'y en a plus. Et, pour finir, il se gausse avec la même impartialité de ceux qui soutiennent que nous sommes, devant le miracle, comme les sauvages devant une machine à vapeur, et que, si nous en doutons, c'est par infirmité stupéfaite de l'esprit.
Il ne s'ensuit pas que Franz Overbeck accepte, avec les prémisses de Lagarde, toutes ses conclusions. Sa discussion touche à ce plan de réorganisation des Universités allemandes que Nietzsche, au moment où Strasbourg se fondait, concevait avec une grande acrimonie critique, mais sans précision très positive. Overbeck, aussi, temporisait. L'affinité entre sa pensée et celle de Nietzsche tenait surtout à leur commune opinion sur le rôle de l'histoire. Il ne paraissait pas admissible à Overbeck de
(*) Ibid., p. 44.
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créer deux théologies, l'une officielle, et l'autre confessionnelle. Il jugeait inopportun de rompre le lien qui existe entre nos instituts de science et la théologie ecclésiastique. Overbeck voyait à cette mesure l'inconvénient d'amener une prompte dégénérescence de toutes les théologies d'Eglise. Il ne croyait pas non plus qu'aucun séminaire confessionnel se laisserait refouler dans le rôle subalterne d'école pratique. Tous prétendraient enseigner la vérité totale, vraie dans la science parce qu'elle est vraie dans la religion, el parce qu'il ne peut pas y avoir deux vérités (1).
Le projet imaginé par Lagarde de réserver à la science pure, à l'étude historique et comparée des religions, les Facultés de la théologie universitaire, ne rencontrait donc nullement l'approbation d'Overheck. La prétention de deviner la « courbe future » des religions d'après leur orbite passée lui paraissait une sorte d'obsession rationaliste. Overbeck, en cela disciple vrai de Nietzsche, croyait la vie plus riche que la pensée. Au surplus, il savait, par l'histoire, que les théologies suivent les religions et ne les précèdent pas, et les suivent à d'autant plus grande distance, que les religions vivent d'un instinct plus énergique. Cette théologie savante de Lagarde est donc vaine dans ses visées dernières, puisque le savoir ne peut remplacer la vie. Incertaine de son but impossible, elle serait, par surcroît, submergée par la recherche historique. La science peut détruire une religion : elle ne peut pas la fonder.
Il faut ajouter tout de suite que Lagarde parait bien avoir raison contre Overbeck. Non, sans doute, la science ne remplace pas la vie. Mais la vie a des lois connaissants à la longue, qui font que la conduite d'un vivant
(') ibid., p. 127.
peut se prévoir, jusques et y compris sa mort. Le pronostic de Lagarde, bien que lointain, exprimait l'espoir de toute science ; et l'on ne voit pas pourquoi* Overbeck aurait attaché de l'importance à ne pas déchirer « le lien qui joint la théologie ecclésiastique à nos instituts de science »('), si une pensée analogue ne l'avait pas hanté confusément.
La vie devait le rapprocher de la sévère pensée de Lagarde. Overbeck sera un jour cet historien rigide, incroyant devant le christianisme traditionnel, quand il aura cessé d'attendre le « christianisme germanique » . En 1873, il se refusait à rompre le lien des Eglises et de l'Etat, si indispensable que lui parût la rupture pour plus tard. Il n'attribuait pas au serment des ecclésiastiques et des professeurs de théologie les conséquences, oppressives pour la liberté de l'esprit, que dénonçait Lagarde. Overbeck fait une loi à ceux qui enseignent et qui prêchent, de tenir compte du besoin religieux de la communauté, qui diffère, nécessairement, du besoin des hommes de science (2). Il exige d'eux un tact de toutes les heures dans la prédication publique, mais réserve la liberté d'opinion de chacun. Dans cette croyance, Overbeck probablement s'abuse. Le serment, imposé par la force, a toujours tendu à exclure du ministère et de l'enseignement ceux qui ne pouvaient adhérer de cœur à la doctrine traditionnelle. Et ce que Franz Overbeck demandait aux pasteurs, c'est bien une habileté séculière, excusée tout au plus par le dévouement à la communauté, et ennoblie par une culture scientifique trop haute pour être transmissible à la foule (3).
Autant que Nietzsche et Rohde, Overbeck croyait donc à l'illusion salutaire et au mensonge bienfaisant. Gomment n'a-t-il pas froissé Nietzsche, pour qui
' Ibid., p. 131. — (*) Ibid., 141, 145. — (3) Ibid., 143-145.
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cette illusion salutaire ne pouvait être que l'illusion de l'art ? On peut affirmer qu'une des raisons qui ont poussé Nietzsche à son intellectualisme outrancier de 1876, a été la tentation de combattre son ami Overbeck, après avoir fait le tour de sa pensée ; et il crut alors devoir jeter dans la foule, pour en achever l'éducation, sa nouvelle philosophie intellectualiste, premier échelon d'un mysticisme qu'il atteindra plus tard.
Cependant ils Ont toujours été d'accord, Overbeck et lui, que cet intellectualisme n'était pas celui de David Strauss. Overbeck aussi pense que c'en est fait du dogme orthodoxe parce que de certains documents historiques touchant son origine se trouvent controuvés. Mais le christianisme resterait debout, comme philosophie de l'humanité et du divin, même si rien ne subsistait du symbole des apôtres et de la vie de Jésus. Si le christianisme a été abdication devant la vie, il n'a rien de commun avec le « mystère » de la monarchie, avec le nationalisme bas; et, ce que dit Strauss de l'Etat, de son droit de guerre et de son droit pénal avait été dit par saint Augustin avec plus de profondeur. Le christianisme a déjà eu une fois raison d'une civilisation pareille à celle que prône Strauss. La Bible, remplacée par Hermann et Dorothée, l'individualisme vague et stérile qui nous prescrit de nous aider nous-mêmes ('), tout le misérable optimisme de la suffisance allemande nouvelle, nous défendent mal contre la pensée chrétienne, si mélancoliquement séduisante qu'elle avait su ruiner le réalisme romain séculaire. Enfin, Nietzsche n'oubliera jamais la belle affirmation par laquelle Franz Overbeck termine sa critique de Strauss :
(*) D. Strauss, Der alte und der neue Glaube, p. 373.
L'humanité trouvera dans le christianisme un stimulant qui lui permettra de tendre à une culture assez noble et haute, pour l'autorieer à penser qu'elle finira par avoir raison du christiahiime lui-même. Eu tout état de cause, cette culture devra atteindre un niveau où elle ne s'est pas trouvée, quand elle a été maîtrisée par le christianisme (*).
Dépasser le christianisme, c'est donc dépasser l'antiquité, qui revit par lui. De toutes les pensées que Nietzsche tirera de sa collaboration avec Overbeck, celle-ci demeure la plus ambitieuse, et il la réservera pour une œuvre à laquelle il travaillera encore en 1875 (2). Cette antiquité nouvelle, il faudra la restaurer dans une vie véritable, comme Overbeck et Lagarde voulaient qu'on vécût d'abord un christianisme authentique. Alors, seulement, nous saurons, selon la formule de Strauss, « si nous sommes encore des chrétiens ».
Overbeck, réfléchissant depuis à son pamphlet, s'est rendu compte qu'il n'était plus chrétien (3). Il avait cru démontrer que la théologie moderne avait cessé de représenter le christianisme. Or, la croyance chrétienne, étouffée jusque-là, mais abritée aussi, sous l'enveloppe de l'apologétique, s'évapore, quand on l'expose, nue, aux souffles du présent.
C'est pourtant cette doctrine, grosse de conséquences ignorées d'Overbeck lui-même, qu'on soumit à Cosima Wagner. On tâchait ainsi de la gagner aux déductions de Paul de Lagarde. Elle résistait à l'autoritarisme destructeur du grand sectaire, à ses certitudes apodictiques. Elle a, pendant des années, préféré suivre la pensée limpide, rigoureuse et tolérante où se tradui-
(*) F. Otbrbbck, Christlichkeit, p. 116.
(») Wir Philologen, g 260 (W.} X, 410). Voir notre t. III : Nietzsche et le Pessimisme esthétique : Le préjugé humaniste.
(3) F. Overbeck, Christentum und Kultur. Ouvrage posthume édité par C.-A. Bernoulli, 1919, p. 291.