‹ Nietzsche (volume 2)Chapitre 67 sur 99 · L'ESSAI D'O VERBECK · texte numérisé non relu

L'ESSAI D'O VERBECK

sait, chez Overbeck, une âme toute pleine de mansuétude :

Je dois à la science, a-t-il écrit dans sa vieillesse, d'avoir pu la considérer comme un des plus puissants instruments de paix entre les hommes, plus puissant que toutes les Églises, bien que l'opinion commune soit presque toujours l'opposé (*).

Pas de plus grande habileté de la part de Nietzsche que d'avoir mis Gosima Wagner en présence de ce doux et tenace dialecticien. Pendant près de trois ans, Overbeck l'évangélisa; elle eut par lui le respect de la liberté de l'esprit, armée uniquement de science. Lorsque, en 1874, Wagner s'engoua de Gfrœrer et de la singulière construction que cet historien avait essayée du christianisme primitif (2), c'est auprès d'Overbeck que Cosima prit conseil. Il lui montra les ornières du chemin. Il ne réussit point à lui faire voir la fausseté d'une interprétation des Evangiles qui, rejetant à l'arrière-plan les synoptiques, n'admet de tradition pure que dans l'Evangile de Jean. Une apologie éloquente de l'Église catholique, où aboutissait Gfrœrer, préparait déjà la conversion au catholicisme de ce savant, qui avait professé autrefois au Stift luthérien de Tubingen. On pouvait craindre que Richard Wagner, poussé par Gosima, n'inclinât de même à un christianisme de contre-réforme, à un protestantisme de nuance catholique et quiétiste. Overbeck se trouvait présent à propos pour montrer « combien de fantômes s'interposent entre nous et le christianisme ». Il restait à Nietzsche à dissiper les nuages qui s'interposent entre nous et la libre-pensée.

(*) Ibid., p. 292.

(a) August-Friedrich Gfrobrer, Kritische Geschichte dès Urchristentums, 1" édit. 1831; 2e édit. en 3 vol. 1835-1838.

380 L A PREMIÈRE « INTE M P ESTIVE »

Pendant quelques semaines, à son retour de Bayreuth, en avril 1873, Nietzsche se terre. Il n'écrit à personne. Il se demande pourquoi son traité sur la Philosophie des Grecs à l'époque tragique a été si faiblement goûté par Wagner et Cosima. Cet essai, rempli de révélations sur lui-même et sur Wagner, comment n'a-t-il pas laissé échapper ses allusions par tous les joores ? Ou bien n'en avait-on que trop deviné le sens tout contemporain (*)?

Nietzsche était resté taciturne et morose durant lesjournées passées à Wahnfried. 11 s'excuse de cette inconvenance dans une lettre à Wagner, humble dans lestermes, et lui dit :

Prenez-moi comme un simple élève, s'il se peut avec la plume à la main et son cahier devant lui; mais un élève d'un esprit lent et peu agile (»).

Ce que Nietzsche ne supporte pas, c'est d'être tenu à l'écart. Un travail de philosophie antique demeure incompris? il choisira des sujets d'actualité. Il n'en choisira pas un, mais quarante, pour lancer quarante libelles. Il n'en savait pas Tordre. Ses plans ont changé beaucoup entre 1874 et 1876 (3). Il ne confie à Wagner que le sujel de la première Intempestive, mais déjà il annonce l'essai d'Overbeck, et l'envoi prochain du livre de Lagardc

(4) V. ces allusions dans notre t. III, Nietzsche et le Pessimisme esthétique au chapitre des Philosophes présocratiques.

{-) V. plus haut, p. 309, et la lettre à Wagner du 8 avril 1873, dans E. Foerster, Wagner und Nietzsche, p. 156.

(3) On trouvera ces plans dans les Werke, X, 473-i77.

Il dessine la manœuvre enveloppante qu'ils essaieront, son ami et lui, contre Gosima.

Puis il s'enfonce dans son mystérieux travail. En peu de semaines, il achève la première de ces Considérations intempestives. Cette dénomination signifie qu'il va prendre à rebours le présent esprit public, et tenter pour la première fois ce qu'il appellera plus tard « le renouvellement de toutes les valeurs (*) » .

Dans la griserie vulgaire où l'Allemagne cuve ses victoires de 1870, Nietzsche aime mieux retourner à son jeune pessimisme idéaliste, celui de sa première amitié avec Rohde. Il ne se sent plus seul. C'est un apôtre actif à convertir, à former l'élite qu'on voit à l'œuvre. La religion de Nietzsche est celle de la « culture » supérieure, imprimant sa marque à la civilisation entière. Grande œuvre mystérieuse qu'il ne faut pas laisser profaner par les journalistes, par les romanciers à grand tirage, et par les savants, si sûrs de leur positivisme, mais qui ignorent jusqu'aux termes mêmes du problème de la culture intellectuelle.

Le procédé polémique de Nietzsche consiste à choisir un de ces théoriciens du positif, David Strauss; à lui trouver, ou du moins à lui attribuer tous les vices présents du journalisme bas, de la science satisfaite, et de la multitude qui fait une haie vociférante aux vainqueurs du jour.

La querelle que Nietzsche a cherchée à Strauss laisserait cet écrivain gravement discrédité, si elle avait été

(*) Rien n'est gauche comme de traduire par le néologisme inutile de Considérations inacluelles le titre très clair d' Unzeitgemàsse Betrachtungen. Ce sont des défauts actuels qu'il prétend censurer. Des événements très contemporains, la publication d'un livre récent, l'inauguration prochaine d'un théâtre ou d'une université, la réhabilitation d'un philosophe méconnu, etc., fournissaient l'occasion de ces harangues écrites.

motivée. Mais Strauss, sans être exempt des défauts de son peuple, ne porte pas la principale responsabilité de ces défauts. A distance, la premèire Unseùgemâsse apparaît comme un programme impatiemment formulé, autant que comme un réquisitoire. On y trouve esquissées toutes les théories qui foisonnaient dans l'esprit de Nietzsche. Avec ce questionnaire impérieux, le pamphlet aborde d'un ton bourru David-Friedrich Strauss. Et comme Strauss ne saurait répondre, il le condamne. Gela est naïf, et d'un pédantisme très tudesque. Accordons pourtant que David Strauss n'a jamais eu l'idée d'une civilisation supérieure guidée par une philosophie.

Il faut réserver pour l'exposé systématique de la philosophie de Nietzsche le contenu positif de l'opuscule Les points contre lesquels Nietzsche prononce son attaque sont : 1° la doctrine du déterminisme scientifique ; 2° le darwinisme. La décrépitude de l'esprit agenouillé dans l'adoration du fait et de la force paraît à Nietzsche attesté par les habitudes de la science contemporaine, autant que par la servilité grégaire du loyalisme allemand.

Il faut prendre garde à cette première attaque de Nietzsche contre le déterminisme. Elle reste indécise, parce qu'on ne distingue pas s'il fait la guerre au culte des faits ou à la doctrine d'une nécessité rationnelle qui les joint. Toute la philosophie ultérieure de Nietzsche sera un immense effort pour résoudre en contingence la nécessité des lois les plus rigoureuses. En 1873, il cherche encore sa voie. Il ne sait pas quelle sera sa théorie du fait; mais il sait à merveille qu'elle n'est plus déterministe. Cela suffirait à montrer que, bien avant la IIIe Un-

(*) V. notre t. III, Nietzsche et le Pessimisme esthétique, au chap. sur

Les Origines et la Renaissance de la civilisation.

zeitgemâsse, où il glorifiera Schopenhauer, il n'estvplus schopenhauérien. De certains coups, destinés au positivisme, atteignent le phénoménisme ultérieur de Nietzsche lui-même. Ce serait attribuer à la première Unzeitgemàsse, une maturité qui en est absente, que de ne pas le reconnaître. Mais la manœuvre contre le déterminisme est bien l'attaque principale, puisque seule elle a subsisté dans les ouvrages qui ont suivi.

Comment donc Strauss mérite-t-il tant d'outrages pour avoir cru au déterminisme des lois naturelles, alors que Schopenhauer, glorifié par Nietzsche, n'y a pas cru moins ? C'est que pour Strauss, et les positivistes, comme pour les hégéliens, dont ils sont les successeurs vrais, la nécessité du mécanisme naturel est la raison même. Cette marche d'un mécanisme universel, à roues de fer strictement engrenées, n'est pas seulement une réalité effrayante, qui surgit dans l'ordre des phénomènes accessibles à l'intelligence. Il aurait alors été loisible à la pensée humaine de réserver son appréciation et de montrer sa révolte devant ce fait massif, dont l'armature intérieure était bâtie de nécessité. Pour Strauss, ces nécessités non seulement s'imposent, mais il les juge bienfaisantes, et seules elles valent. L'activité de l'esprit humain se borne à en contempler le jeu, où elle est entraînée, sans pouvoir ni le guider, ni l'enrayer. Doctrine entre toutes offensante pour le penseur qui, en posant des valeurs nouvelles sur les faits, prétendra modifier la réalité jusque dans son essence.

Il y a une incertitude aussi dans l'attaque prononcée contre « ce nouveau Messie », annoncé par Strauss, et qui est Charles Darwin. Pourquoi, par une concession faite aux pires préjugés de CoSima Wagner, tracer de Strauss cette caricature vêtue de la « défroque velue de nos généalogistes de singes » ? De telles plaisanteries masquent trop

la pensée qui, par Riitimeyer, lui vient de Lamarck, et qui fera la force de Nietzsehe : Elles ne semblent pas seulement renier Darwin, mais toute l'idée transformiste. Or, Nietzsche, au même moment, dans son exposé de La philosophie d'Empédocle, ne rendait-il pas justice à cette théorie de la lutte pour la vie, insuffisamment explicative des faits, mais si utile à les décrire (')?

De la doctrine darwinienne, que Strauss connaissait seule, une logique invincible l'entraînait à tirer des préceptes moraux. 11 lui fallait démontrer que de l'effroyable bataille de tous contre tous pouvaient sortir l'amour, la bonté, la miséricorde, le renoncement humains. Strauss s'y épuisait en vain, et multipliait les banalités contradictoires :

Toute activité morale, disait-il, consiste pour l'individu à se déterminer par l'idée de son espèce.

Mais comment contreviendrions-nous à la loi de notre espèce ? Y a-t-il urgence à nous recommander de ne pas vivre comme des phoques ou des singes ? Ou bien Strauss traduisait-il en langage darwinien la doctrine de Kant, et voulait-il dire que notre conduite était morale quand elle pouvait se concevoir comme la loi de tous les hommes ? Plus que jamais alors, il heurtait L'individualisme de Nietzsche et il disjoignait son propre système. Car il n'y a pas dans la nature deux vivants pareils, ni dont la vie suive le même parcours. Enfin, quand Strauss s'enhardissait à cette recommandation : « N'oublie jamais que tu ts un homme, et non pas un pur être naturel », comment ne pas songer que le transformisme réintègre l'homme dans la nature et qu'il doit

(*) Die Vorplalonischen Philosophen, $ 14. (Philologica, III, 197.)

l'expliquer par les seules lois de la sélection (*)? Sournoisement Nietzsche se tait sur son secret principal : Cette « généalogie de la morale », tout évolutionniste, lui seul se sait capable de la construire.

D'inconséquence en inconséquence, Strauss était ainsi refoulé vers, le culte de la nature et il apportait à son apostolat l'optimisme « impudent », où Nietzsche voyait sa tare principale (2). Car à peine Strauss voulait-il que l'homme se distinguât de la nature, d'où il sort, qu'il l'y replongeait aussitôt. Il lui prescrivait de vénérer cet univers, qui n'était pas « un chaos farouche d'atomes et de hasards », mais la « source même de toute vie, de toute raison et de tout bien » . Comme si cet univers n'eût pas été aussi la cause de toute mort, de toute déraison, de tout mal et de tout crime ! Ainsi la contradiction éclatait de ce positivisme qui, dans l'origine première des choses, croyait déposées les valeurs les plus hautes.

A cette confusion, Nietzsche opposait sa propre foi pascalienne et évolutionniste; et déjà il s'attachait à cette ferme proposition qu'il écrira l'automne suivant :

Je vais dire une bonne fois ce que je ne crois plus — et aussi ce que je crois. Dans ce grand tourbillon de forces, l'homme est debout; il se figure que ce tourbillon est doué de raison et poursuit une fin raisonnable. Erreur! La seule chose raisonnable qui nous soit connue est cette chétive raison de l'homme : et il lui faut lui demander un grand effort (3).

Mais la plus haute raison était celle de l'artiste créateur. C'est pourquoi, selon Nietzsche, le wagnérisme était intéressé à cette doctrine évolutionniste, qui seule,

(») David-Friedrich Strauss, § 7. ( W., I, 221-222.)

(2) Ibid., g 6. (W.t I, 217.)

(3) Der Philologe der Zukunft, $ 280. (W., X, 414.)

ANDLER. — II

après avoir expliqué les origines de la raison, offrait à l'artiste sa dignité vraie : continuer par une création consciente, l'œuvre de la sélection naturelle. Il ne convenait donc pas de laissera des incapables l'interprétation de la nouvelle philosophie naturelle, où la destinée entière de l'art était engagée.

Le reste est amusement, qui manque d'atticisme. La plaisanterie de Nietzsche n'est pas légère. On n'était pas exigeant, autour de Wagner, en fait de bons mots ; et c'avait toujours été le chagrin de Cosima. Des brocards de brasserie voisinent chez Nietzsche avec des souvenirs de Heine et de Brentano. Ce sobriquet même de « philistin cultivé » [Bildungsphilister) , donné à Strauss, sent l'universitaire. Dans les milieux d'Université depuis le xvnie siècle on appelait « philistin » le bourgeois soumis aux lois, voué aux affaires, et qui se refuse la charmante liberté de l'étudiant. Les romantiques, et avec eux Brentano ou Heine, s'étaient complu à analyser dans cette bourgeoisie une bassesse d'âme uniquement attachée aux réalités les plus tangibles. La littérature avait modelé ainsi un masque aristophanesque, un personnage de bon sens massif et inculte, abondant en bévues artistiques. Le philistin de Brentano jugeait la musique nuisible, mais estimait le roulement du tambour, « parce qu'il guérit les piqûres de tarentules, encourage les guerriers, stimule les préparatifs des pompiers, chasse les rats, et fait circuler les nouvelles » (*). Admirait-il un paysage, il s'écriait sans rire : « Charmant pays!., on ne voit que des chaussées! » Si inculte qu'il fût, ce philistin se montrait curieux. Naviguer sur le Guadalquivir était son rêve le plus secret, chez Brentano ; et chez Heine, il soupirait : « Hélas! voir Constantinople, fut toujours mon

! Brentano, Ges. Schriften, t. V, 337.

vœu unique » Il ne manquait pas de philosopher. Il remarquait la finalité admirable qui règne dans la nature. « Les arbres sont verts, parce que le vert est salutaire aux yeux (a). » Puis, retournant à ses habitudes de calcul, il n'hésitait pas à peser, sur sa balance à fromage, le génie lui-même, la flamme et l'impondérable (3). La critique professorale, depuis longtemgs, n'usait guère que de cette balance d'épiciers.

L'occasion parut belle à Nietzsche pour dénoncer en Strauss un de ces « philistins cultivés ». Il daubait sur ses chapitres badins où Haydn était comparé à un « honnête potage » et Beethoven à la « confiserie » qui sert de dessert à un dîner succulent (4K L'esprit du jour (zeitgemàss), ou comme le disait le jeu de mots nietzschéen, <( l'esprit de journal » (zeitungsgemàss) enfantait ces Heurs de rhétorique culinaire. Nietzsche, avec raison, raillait la vétusté de ces notices littéraires et musicales. Une haine innée du génie lui paraissait émaner de ces chapitres médiocres que Strauss n'a pu écrire que dans sa vieillesse verbeuse et superficielle. Puis, à vrai dire, Nietzsche retombait dans l'outrance quand il refusait de reconnaître le savoir immense et le goût, non exempt de préventions, mais difficile, de Gervinus (5); et son exagération fut pire, quand il prétendit impliquer dans cette chasse au philistin le plus savoureux des critiques littéraires d'alors, Friedrich Vischer.

Cet esthéticien, qui a été un des maîtres de 1' « essayisme », avait prononcé, pour une commémoration de

(*) Hbike, Reise van M une fie n naeh Genaa, chap. V. (Werke, Ed. Elster, III, 225).

■ Heikb, Harzreise. (Werke, III, 43.)

(3) Heine, Einleitung zum Don Quichotte. (Werke, VII, 317.) (*) Nietzsche, David Strauss, $ 5. (I, 209). (?) Ibid., S 4. (I, 205.)

Hœlderlin, un discours délicat et profond. Hégélien orthodoxe autrefois, il avait depuis longtemps abandonné les formules du maître qui avait su, par' la philosophie, renouveler la critique; et ses Kritische Gange, ses essais sur Altes und Neues ne retenaient qu'un hégélianisme vivant et modernisé. Rarement, depuis cinquante ans d'oubli, on avait parlé d'Hœlderlin avec autant de péné-r tration que Vischer; et personne n'avait mieux senti que lui le déchirement intérieur qui avait fait de ce jeune Souabe le Werther éperdu d'une amante chimérique, l'Hellade ancienne.

Sans doute, il était difficile de rencontrer exactement les nuances d'émotion dont le poète à'Hypérion et des Hymnes avait, depuis tant d'années, imprégné la sensibilité de Nietzsche (*). Mais Nietzsche n'a rien écrit sur Hœlderlin qui atteigne aux pages de Vischer sur la destinée de cette âme tendre et héroïque. Vischer n'avait pas oublié de dire que cette âme aurait répugné « à toute la corruption que nous voyons foisonner après la guerre » . Or, Nietzsche eut le courage de donner comme une adhésion personnelle de Vischer au réalisme présent la plainte chargée d'accusations :

Ce n'est pas toujours par force de volonté, c'est maintes fois par faiblesse que nous passons outre à ce besoin du beau que ressentent si profondément les âmes tragiques (*).

(*) V. nos Précurseurs de Nietzsche, au chapitre Hœlderlin.

(2) Fr. Vischer, cité par Nietzsche, I, 195. Il y a un ressouvenir de ce discours de Vischer dans son roman d'Auch t'iner, 1879, édition populaire p. 298 sq. Rarement accord fut aussi complet dans la pensée qu'entre Friedrich Vischer et Nietzsche. Comment alors appeler philistin un homme capable de préférer aux cours des plus savants professeurs de zoologie l'exhibition d'un pauvre diable, mais amusant, qui, à la brasserie, savait contrefaire des gazouillements d'hirondelles, des concerts de chats ou des batailles de chiens. « Ce joyeux drille a arraché quelques douzaines d'hommes à la broussaille et au marécage du temps présent, pendant une soirée. » Et personne n'eut moins d'optimisme béat que Vischer : « Nous sommes envi-

Par impatience de formuler un programme, qui déjà anticipait sur les Unzeitgemâsse II et III, Nietzsche méconnaissait ses alliés les plus certains, dès qu'ils se montraient rebelles à l'art wagnérien. Tant il est vrai qu'il confondait encore sa cause avec la cause wagnérienne !

Il faut, comme l'a enseigné Stendhal, faire son entrée dans le monde par un duel, et c'est la maxime que Nietzsche prétend avoir suivie en publiant Y Intempestive contre Strauss. Il a défini dans YEcce Homo sa « pratique de guerre » : 1° N'attaquer que des causes victorieuses ; 2° Attaquer seul; se compromettre seul; 3° Ne jamais

ronnés d'énigmes >• , écrit-il. Pour s'y orienter, il conseille « le travail probe au service de biens intemporels ». Nous serons soutenus dans cet effort, si nous admettons que, dans « cette réalité confuse qu'on appelle l'univers », il règne un « inconditionné » par lequel de l'ordre s'établit. Ce ne peut être une personne. La nature est vouée à l'aveugle hasard. Mais, « par l'activité renouvelée d'hommes innombrables, se construisent la coutume, le bien, l'État, la science, l'art. » (Auch Einer, p. 496 sq.) Où trouver une profession de foi plus voisine de Nietzsche ?

Contre Vischer, Nietzsche eut un parti-pris d'iniquité. VEcce Homo (XV, 110) parla sans respect de ce « Souabe esthéticien fort heureusement décédé ». Vischer avait considéré que la Renaissance et la Réforme ne faisaient ensemble qu'un seul bloc. Là-dessus Nietzsche prend feu. Que n'a-t-il vérifié plutôt la pensée de son adversaire ? « Je fis l'éloge de la Réforme, dit Vischer. J'affirmai qu'elle était le complément moral indispensable de la Renaissance ; que les Italiens feraient bien de la rattraper ; qu'ils devaient se hâter de s'échapper de leur Église. — Sans doute, me dit l'Italien. Mais nous irons plus loin que vous autres Allemands, qui vous êtes arrêtés à la première auberge. » Comme cela est vrai I Combien la Réforme s'est corrompue pour s'être aussitôt renfermée dans une Église avec ses querelles dogmatiques ; en cela « semblable à un piéton qui ne dépasse pas la première auberge ». (Auch Einer, p. 484.) On s'évertue à deviner la raison secrète de cette durable animosité. Tous les Souabes sont-ils nécessairement des Philistins ? Voici ma conjecture : Vischer était anti-wagnérien. On le savait, dès 1873, bien qu'il n'eût pas encore publié les sarcasmes du Conte palustre enchâssé dans Auch Einer, pp. 217, 221 sq. Mais quand Nietzsche eût passé lui-même à l'anti-wagnérisme, il ne prit pas la peine de relire Vischer. — Sur David Strauss lui-même et son livre de l'Ancienne et la Nouvelle Foi, Vischer et Nietzsche s'entendaient, bien que le vieux critique manifestât plus de déception et le jeune philosophe plus d'irritation. Voir F. Vischer, Kritische Gange, Neue Folge, fasc. 6, 1873, pp. 203-227, et Albert Léyy, David- Frédéric Strauss, la vie et l'œuvre, p. 265.

attaquer des personnes, mais les vices généraux et contagieux; 4° Attaquer sans animosité personnelle, en ennemi qui honore le partenaire attaqué ('). Mais Nietzsche se leurre avec grandiloquence, il interprète à sa guise sa conduite passée, s'il croit avoir suivi ces principes dans sa polémique contre Strauss.

Ce n'a pas été un duel. Strauss a mentionné la provocation avec une surprise attristée et très digne : il l'a laissée sans réponse (s). Le désintéressement de Nietzsche est hors de cause. Il est plus difficile de penser qu il ait songé à « honorer » son-adversaire par la « mystification grandiose » qu'il annonçait à Rohde si plaisamment ('). Comment l'eût-il fait, quand il s'est targué depuis d'avoir tué sous* le ridicule le « pauvre livre prétentieux et vermoulu » de Strauss (*). Il ne l'a pas attaqué seul ; mais au service du cénacle wagnérien. Il n'a pas attaqué une cause victorieuse. La force des Eglises établies prévalait infiniment sur le vieil exégète de Stuttgart ; et ces Églises ne pouvaient que se réjouir du litige soulevé entre les libres esprits d une observance différente.

Pourtant il demeure vrai que Der alte und der news (Haute est un faible et vague manifeste. Non pas qu'il marque, selon les termes de Nietzsche, « l étiage le pins bas de la culture allemande » ( ). Il atteste seulement qu'on peut être un exégète vigoureux et un essayiste capable de faire revivre de fortes et délicates figures de la Renaissance, de X Aufklaerung , un Uutten ou un Reimarus, sans être pour cela capable des généralisations

(») Ecce Homo. (II ., XV, 21.)

(*) D.-F. Strauss, Aitsoeicahlte Brivf*. Ed. Zeller. 1895, p. 5ï(h .(3) Corr., ils 406.

(*) Fragm. posth., de 1888, % 249. (W., XIV, 219.) (•) Mensch lie lies, posth., g 437. (If., XI, 138.)

philosophiques les plus hautes. La culture française a trouvé des défenseurs plus compétents que David Strauss, niais elle ne voit pas en Strauss un de ses ennemis. Son livre sur Voltaire est de second ordre. Mais qui donc, en Allemagne, a jamais écrit intelligemment sur Voltaire? Strauss s'est laissé gagner par l'assurance insolente dont T Allemagne, même après la plus retentissante défaite, n'est pas dégrisée. En 1870, le peuple allemand, repu de butin et de gloire, avait trouvé de plus intempérants messagers de sa satisfaction que le théologien vieillissant de Tubingen ; et Strauss ne s'est jamais permis les sarcasmes bas où s'emportait Richard Wagner, aux heures de ses plus malheureuses inspirations.

Enfin, de Nietzsche à Strauss, le litige n'était pas impersonnel. Nietzsche prend le mot d'ordre de Wagner. Son pamphlet a pour but de démoraliser une secte rivale par la défaite retentissante de son chef. Son vieux pédantismc d'instituteur saxon et son prosélytisme pastoral s'étaient réveillés dans cette crise où menaçait de sombrer l'œuvre wagnérienne. Ils servaient à merveille le besoin de domination qui était sa névrose à la fois et son attitude métaphysique devant la vie. Une admiration éclairée de Nietzsche ne doit pas placer trop haut ce premier essai dans le genre satirique. Il y excella plus tard, quand la douleur, et cet affînement de soi, auquel il travailla sa vie durant, eurent assoupli et approfondi son génie.

Pour comprendre la solidarité de ce-pamphlet avec la pensée wagnérienne interprétée par Nietzsche, il ne suffit pas de le lire. Il faut lire les pensées que Nietzsche jetait

sur le papier tandis que s'écoulait l'année scolaire de 1873. Il les intitulait : Der Philosoph als Arzt der Kultur et Ueber Wahrheit und Luge im aussermoralischen Sinne ('). Enfin il faut méditer ce cours sur la Philosophie des Grecs à l'époque tragique, qu'il avait enseigné durant tout le semestre d'été de 1873 (a). Il retrouvait là le problème de son livre sur la Naissance de la tragédie ; et c'était le problème intégral de la vérité. Que vaut la science ? Elle vaut pour autant qu'elle prépare l'œuvre d'art. Que vaut l'art? Il vaut pour autant qu'il sert la vie (3). Le livre sur la tragédie avait enseigné ces propositions par un grand exemple , commenté avec un enthousiasme mystique. Cet enthousiasme, il fallait le clarifier par la réflexion. Deux instincts profonds s'étaient trouvés aux prises dans l'esprit humain : l'instinct dionysiaque et l'instinct apollinien. Ils tendent chacun à la tyrannie. Il faut les élargir, mais en les disciplinant. Poussé à l'excès, l'instinct dionysiaque enfante ces religions d'Asie qui corrompirent la Grèce elle-même et d'où sortit le christianisme. Poussé à l'excès, l'instinct apollinien enfante la croyance en une science maîtresse de la vie ; et, de cette croyance, Part, la cité et la moralité helléniques ont péri.

Entre la superstition religieuse et l'abstraction savante, le moyen terme, c'est l'art. Mais l'art ne se justifie pas : il se propose. Il traduit la vie, avant de l'éclairer. 11 y a un art issu de la superstition et un art issu de la réflexion abstraite. Ces deux formes d'art sont corrompues. Ni la religion ni la science ne peuvent gouverner Part.

(*■) \V., X, 180 sq.

(*) V. Philologica, t. III, 125-234.

(3) Geburt der Tragôdie, préface de 1886, § 2. (I, 4.)

Cosima Wagner vivait dans le premier préjugé; mais David Strauss vivait dans le second. Il fallait doucement évincer l'influence enlaçante de Cosima; et combattre de face l'influence de Strauss. Cosima menaçait de corrompre Wagner, et Strauss corrompait la nation. Il fallait sauver l'intégrité de la pensée wagnérienne et assurer par là la régénération du peuple allemand.

Mais qui donc pouvait discipliner à la fois la religion et la science, puisque l'art, qui participe de toutes les deux, n'en a pas le pouvoir ? Voilà où l'étude de la Grèce antique éclairait Nietzsche. Cette attitude de l'esprit qui combat la mythologie confuse et s'oppose non moins au dogmatisme de la science pure, avait été celle des philosophes présocratiques. La justicière, qui prononce sa sentence entre la religion et la science aux prises, ne peut être que la philosophie. Non pas qu'elle ait un contenu en elle-même. Elle assure un équilibre entre des forces vivantes qu'elle ne crée pas. Paul de Lagarde et Overbeck avaient examiné les conditions de croissance de la vie religieuse. Il restait à examiner comment grandit la science.

Alors un troisième problème surgissait : la vie morale des sociétés et des individus avait, elle aussi, sa croissance qu'il ne fallait pas entraver par des formules. La philosophie d'Héraclite et d'Empédocle ainsi retrouvait une actualité. S'il y avait péril à laisser se figer en dogmes les mythes religieux, et à laisser se cristalliser les concepts imaginés par la science pour une besogne pratique et provisoire, il était non moins indispensable de ne pas immobiliser en dogmes inertes la vie morale. Tout était fluide, car tout était vie. Héraclite l'avait dit. Mais les lois de cette vie unique étaient dynamisme pur, non mécanisme rigide. Tout était jeu puissant de principes moraux, tout était Haine et Amour, comme l'avait senti Empé-

docle f*y. C'est de ces philosophes que le philosophe de l'âge nouveau sera l'héritier, et comme eux il sera intermédiaire « entre l'homme de science et l'artiste, entre l'homme d'État et le prêtre ». Or, l'artiste wagnérien réalise cette vie nouvelle, religieuse et réfléchie, que le philosophe prévoit et justifie.

h Le projet de cloître philosophique. — Ces pensées avaient remué Nietzsche durant tout cet été de 1873, où sa salle de cours avait été si déserte (2). Il les avait emportées avec les feuillets de son pamphlet pour le séjour de Flims, dans les Grisons, où il passa ses vacances de juillet et d'août. Sa sœur Lisheth, qui était venue le rejoindre à Râle, depuis mai; le fidèle Gersdorff et le philosophe Romundt raccompagnaient. Pour ménager les yeux de Nietzsche, les amis lui copièrent son manuscrit. Les journées étaient coupées par des parties de natation folles dans les eaux bleues du lac de Cauma (»). Au mois d'août parut la brochure. Plus que jamais, on grava sur les rochers des inscriptions eommémoratiyes. Puis Nietzsche attendit l'accueil que lui feraient les voix de la presse. Une réponse cependant lui importait plus que les autres, celle de Richard Wagàetf. Elle vint le 21 septembre 1873 :

(*) Die vorplalonischen Plnlosophen, $ li. ( Philologica, III, 196-201.)

(■) Il lui était arrivé, le 5 mai 1873, de n'avoir pas un seul auditeur. (Corr., II, 408.) Son action déjà s'exerçait plutôt par conversion» individuelles et par contact direct. Il était venu à Bàle en mai 1873, de Stibbe près Tûtz, en Prusse Occidentale, un jeune savant, Paul Rée, philosophe dt> sa spécialité, schopenhauérien à la fois et darwinien; et Nietzsche le trouvait « très réfléchi et doué ». (Corr., II, 407.) Ont-ils conversé beaucoup durant les mois de l'été de 1873, que Rée passa à Bàle ? On ne sait. 11 faut noter la coïncidence entre la présence de Rée et la première défense du transformisme par Nietzsche.

(9) E. Fobrstbr, Der junqe Nietzsrhv, p. 339 sq.

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