A X G 0 1 S S E S SU R W A G N E R
Je vous jure, devant Dieu, écrivait Wagner, que vous êtes le seul qui sèche ce que je veux (').
Et pour l'instant cette réponse donnait gain de cause à Nietzsche ("). Le satisfaisait-elle, au fond ? On a peine à le croire, puisque Nietzsche, aussitôt, se sent refoulé dans sa solitude et qu'il reprend avec plus d'insistance son vieux projet de « cloître pour les Muses » ? Si Bayreuth avait suffi, comment ce cloître aurait-il été nécessaire? Dans l'assurance religieuse que Wagner lui envoyait, n'y avaitil pas déjà une incertitude? La pensée platonicienne de l'année 1870 remontait donc à son souvenir. Le Montsalvat philosophique, qui surveillerait et dirigerait invisiblement l'humanité, ne pouvait être gouverné par Wagner seul. Il y fallait le complément d'une pensée plus sévèrement contrôlée.
Flims offrait un petit château, ouvert sur une pelouse étendue. Nietzsche se proposait de l'acheter à bas prix. Un vaste salon à lambris de style Renaissance permettrait les réunions de l'Académie platonicienne nouvelle. Le long des murs de clôture on élèverait des préaux couverts; et la méditation pourrait, en tout temps, se passer en promenades communes. Parfois, on se retremperait.au contact de l'art : l'Italie voisine constituait un champ d'exploration infini. Une élite d'hommes viendrait prendre à Flims un viatique moral qui les accompagnerait leur vie durant. Nietzsche reprenait aussi le projet d'une revue, organe de ce wagnérisme philosophique, et qui serait élaborée sur les cimes alpestres de l'Engadine(3). En attendant, les Unzeitgemâsse Betrachtungen
{l) V. la lettre dans E. Foerster, Biogr., II, 130, 131; et Wagner und Nietzsche, p. 163. — Glasenapp, Leben Richard Wagners, V, 105. (») Corr., I, 243.
(8) Sur la justification philosophique de cette Académie platonicienne, y. trôffe t. III : les Instituts de la culture nouvelle.
étaient déjà des hérauts d'armes qui sonnaient le rappel.
Un contre-temps fit échouer le plan. Mais les échos qui répondirent à la première Unzeitgemâsse furent chargés d'imprécations. Tout l'hiver de 1873 à 1874 se succé- ' dèrent les attaques. Elles atteignaient Overbeck autant que Nietzsche ; et c'était justice. N'avaient-ils pas relié sous une même couverture les exemplaires de leurs deux pamphlets, précédés de vers de Nietzsche, qui les désignaient plaisamment comme des gémeaux nés de pères différents, mais d'une même mère : l'Amitié (*)?
Cette amitié eut ses charges morales, surtout pour Overbeck. Paul de Lagarde, sans doute, lui avait répondu avec affabilité. Mais Treitschke, longtemps enfermé dans un silence hostile, répondit par des lettres plus hostiles encore, et qui semblent avoir été pleines de préjugés présomptueux contre toute philosophie schopenhauérienne. Overbeck avait espéré réconcilier son ancien et son nouvel ami dans un patriotisme chaleureux et dénué de chimère. Ses réponses calmes et fortes définissent les conditions d'un équitable compromis (2). Quand Treitschke s'obstina, il fit avec courage le sacrifice nécessaire et choisit l'amitié de Nietzsche, contre son intérêt, mais d'accord avec sa conscience.
II. Intrigues contre Bayreuth. — Cette résolution touchante et de communes angoisses au sujet de l'œuvre wagnérienne rapprochèrent plus que jamais Nietzsche et Overbeck. Quels racontars était venue leur porter cette Danoise, Rosalie Nilsen, qui les inquiéta si fort en octobre (8) ? Elle était de famille distinguée, mais déchue,
(*) E. Fobbstbr, Biogr., II, p. 128.
(*) On les trouvera dans Bernoulli, I, p. 87 sq.
(8) V. sur Rosalie Nilsen, la biographie de Conradi publiée en tête des
et la misère avait encore ajouté à sa laideur peu commune. Ses accointances avec la bohème littéraire de Leipzig n'avaient pas diminué sa bizarrerie naturelle. Wagnérienne de la première heure, elle s'était essayée à la poésie. Gomment en était-elle arrivée à imaginer qu'il se tramait contre le wagnérisme une intrigue souterraine, où trempaient les révolutionnaires effrayés ou jaloux ? C'est par elle que Nietzsche en vint à croire qu'une cabale se proposait de compromettre la cause wagnérienne en s'emparant de la maison d'édition Fritzsch de Leipzig. En quoi consistaient ces sourdes menées ? Peut-être à racheter, avec les fonds d'un legs important, les parts de patronage de l'œuvre de Bayreuth, si fragile, de façon à faire, au gré des révolutionnaires, le vide dans la salle de Bayreuth ou à la remplir de socialistes (').
Rosalie Nilsen s'était introduite auprès de Nietzsche par des lettres admiratives au sujet de son livre sur la Naissance de la Tragédie. Au mois d'octobre, à l'improviste, elle parut en personne et soumit à Nietzsche tout un dossier. Gomment Nietzsche n'a-t-il pas percé à jour la manie de l'inoffensive personne ? Ou fut-il seulement excédé de ses démarches? Sûrement il manqua d'urbanité pour l'éconduire. Overbeck, d'une froideur plus correcte, se chargea de le débarrasser pour toujours de l'importune visiteuse (â).
L'effet pourtant que produisit sur les deux amis l'étrange personne fut celui d'une durable inquiétude.
Gesammelle Werke de ce poète (t. I, p. CLXXI, 1911), par Paul Szymàkk, et C.-A. Bernoulli, Franz Overbeck, t. I, p. 115 sq. ; 269 sq. ; 436; II, 260.
(*) C'est ce que semble signifier l'allusion (Corr., II, 419, 421) à Romundt, dont les cours faisaient le vide dans les autres cours de l'Université de Bâle. — V. aussi E. Fobrster, Der junge Nietzsche, p. 402 sq.
(2) C'est ce qui explique qu'en 1875 encore elle ait pu envoyer à Nietzsche une liasse de poèmes « d'une grande démence lyrique ». (Corr., II, 489.)
Nietzsche sent bien ce qu'il y a de plaisant dans ce sinistre feuilleton à la Samarow (*), où ils s'étaient, durant quelques mois, sentis transportés. Rohde, chargé de s'enquérir, interrogea Fritzsch lui-même, qui répondit par un haussement d'épaules; mais la méfiance de Nietzsche resta en éveil jusqu'à ce qu'il pût s'assurer sur place à Leipzig, au nouvel an, que Fritzsch était fidèle et que le terrain conquis demeurait solide. Le cauchemar se dissipa dans un sourire.
Assez de menaces demeuraient amoncelées. Il fallait consolider les assises financières de Bayreuth. Wagner avait convoqué une assemblée de délégués pour le 31 octobre. Nietzsche accourut. Wagner lui avait demandé un Appel au peuple allemand, destiné à stimuler l'enthousiasme des souscripteurs. Surmené, Nietzsche avait appelé à la rescousse Rohde, qui se récusa, n'ayant pas trouvé la force et l'inspiration populaires. Nietzsche s'y essaya. Il apporta un Avertissement grave et pathétique.
Il fît honte à la nation allemande de l'ignorance préméditée où elle semblait rester de l'œuvre wagnérienne. Il appela l'étranger à témoin. Il montra les nations voisines jalouses. Que. n'eussent pas fait la France, l'Italie ou l'Angleterre si un homme s'y était trouvé, chargé de gloire, qui eût réclamé pour la réalisation d'un style nouveau, puissant et national, un abri digne de lui? Il comparait la libéralité large [qui dote, sans compter, les laboratoires de la science, et la parcimonie qui refusait à l'artiste le plus novateur de l'Allemagne un atelier pour des expériences fructueuses.
Déjà surgissait donc pour le public la pensée qui sera sa doctrine dans Richard Wagner in Bayreuth. De
(') C'est le Ponson du Terrai! allemand. V. Corr., I, 249, 262; II, H8, 423.
la ûiusique allemande sortira la tragédie nouvelle ; et de la tragédie nouvelle, la vie allemande régénérée. L'Allemagne s'était montrée capable d'actes. Elle était assez robuste pour supporter le tragique nouveau. Il la fallait assez cultivée pour créer la civilisation nouvelle. C'était la tâche où il conviait les institutions de science et d'art, et les assemblées de tous les Etats allemands, afin que le peuple allemand, purifié par la magie et par le frisson de la terreur tragique nouvelle, dépouillât à jamais la passion politique basse et la basse cupidité
Il n'était pas croyable que la véhémente harangue fût approuvée des financiers et des avocats convoqués par Wagner à l'Hôtel de Ville de Bayreuth. Un professeur de Dresde, Adolf Stem, l'emporta par un appel élégant et court, où il décrivait l'édifice en voie de naître, strictement fait pour offrir, dans une simplicité presque nue, un abri décent à des œuvres qui y trouveraient, excepté le luxe, tout ce que nécessitait une exécution musicale parfaite. Il demandait à l'Allemagne et à tous les amants du beau, comme l'acquittement d'une dette d'honneur, l'offrande immédiate sans laquelle était compromise la plus noble tentative de l'art allemand contemporain \2).
Ce parti-pris de modération, dont témoignèrent les délégués de Bayreuth, échoua, comme eût échoué la véhémence voulue de Nietzsche. La spéculation effrénée qui suivit la guerre ne laissait pas de place, en Allemagne, pour l'émotion presque religieuse dont débordait son manifeste. Dans le remous boueux des Grùnderjahre sombrait la souscription nationale pour Bayreuth.
(*) V. le texte dans E. Foerster, Biogr., II, 219-223 et Wagner und Nietzsche zur Zeit ihrer Freundschaft, pp. 164-178.
(a) V. ce texte dans Karl Heckel, Die Biihnenfestspiele in Bayreuth, 1891, p. 35 sq; et un résumé dans Glasbnapp, Leben VVagners, t. V, 112.
III. Premiers doutes sur Richard Wagner. — Alors Nietzsche se recueillit. Il n'accepta pas cette indifférence. Plus le mal social était grand, plus il était nécessaire qu'un homme se levât, pour arracher le monde à la corruption. Longtemps, on avait cherché cet homme. On avait fouillé les écrits de Schopenhauer pour en extraire la pensée méconnue. Cette pensée s'était faite musique et drame en Richard Wagner. Et, maintenant que cethomme était venu, il n'y avait donc plus de peuple? Dans cet affaissement de toutes les forces et de toutes les espérances, un soupçon ténébreux s'empare de Nietzsche et l'obsédera tout le mois de janvier 1874. Il doute de l'homme en qui il avait mis sa croyance unique. Il confie à ses notes des interrogations douloureuses, où se condense sa déception commencée. Son scrupule voit là une précaution de méthode. Pour voir exactement les réalités, il faut une « secrète inimitié » contre elles, un art de les regarder en face avec une attention lointaine, étrangère et déjà hostile ('). Montaigne n'avait-il pas dit qu'il y a, dans l'homme, « toutes les contrariétés » ? et Schopenhauer n'avait-il pas recommandé de déverser soudain, sur l'intuition la plus vivante et sur la plus profonde émotion, la plus froide réflexion abstraite ? Nietzsche soumit son admiration ancienne à cette épreuve d'une critique à dessein méfiante.
On est stupéfait de penser que Nietzsche peut encore se croire l'ami de Richard Wagner, goûter son hospitalité, soutenir sa cause, s'il trouve à sa personne tant de tares et à sa cause tant d'ombres suspectes. Son silence sur ses doutes fut sa grande et coupable hypocrisie devant
(*) Richard Wagner in Bayreuth, g 7 (W., I, 539) : « Jeder, der sich genau prùft, weiss, dass selbst zum Betrachten eine geheimnissvolle Gegnerschaft, die des Entgegenschauens, gehôrt. So vermôgen wir nun auch aus solcher Entfremdung und Eatlegenheit, ihn selbst zu sehen. »
Wagner. La publication de ses doutes fut, plus tard, un plus terrible coup porté à l'œuvre wagnérienne que les humbles intrigues dont Nietzsche cherchait à démasquer les auteurs en 1874.
S'il faut à l'œuvre de régénération le pur vouloir désintéressé d'un Luther, l'esprit lumineux et chaud d'un Bach et d'un Beethoven, comment y employer, pense Nietzsche, ce Wagner effréné et despotique (*)? Comment Wagner si moderne, si incrédule, aurait-il l'émotion religieuse vraie ? Son extase même est névrose, non exempte de simulation. 11 ne connaît pas non plus la modestie et la mesure qui viennent de la conscience claire. Aussi, n'a-t-il qu'un immense égoïsme cynique et cette foi en lui-même qui exclut la sincérité profonde. Il ne sait convenir d'aucun de ses vices ; et sa sévérité à l'endroit du temps présent, de l'Etat, de la moralité publique, n'est que rancune vulgaire. C'est le dépit de ses insuccès qui le jette dans la Révolution; puis, quand le peuple aussi lui résiste, le même ressentiment le rejette dans la foi monarchiste. Tous les moyens lui sont bons, et il en use sans scrupule, pour défendre, avec une égale maladresse, des causes qu'il renie aussi promptement qu'il les épouse (*).
C'est merveille de voir comme il reste longtemps confus, d'une brutalité juvénile et lente à mûrir. Il n'a pas honte de se faire un idéal de cette adolescence confuse où il s'était attardé. Pour un Wotan, assagi dans la résignation, pour un Hans Sachs, combien de Tannhâuser, de Siegfried, de Walther ? Mais, à tous les âges, il est aussi un comédien prestigieux, un rhéteur retentissant que
(M Gedanken ùbef Richard Wagner, 1874, § 304, 311, 312, 326.(11'., X, 431, 433, 441.)
(2) /bid., S 330, 332. (W., X, 412, 443.)
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tout son talent, s'il avait eu de la voix et de la stature, destinait aux planches ('). Est-ce là le messager de la nouvelle humanité? En musique, c'est-à-dire dans un art qui n'est plus rien, s'il ne reste aux écoutes des voix profondes de la nature et de l'âme, que pourra cet histrion despote ? N'ira-t-il pas d'instinct aux effets de théâtre grandioses, luxuriants, énormes? Ne préfère-t-ilpas toujours les explosions de la passion réaliste, comme celle qui mugit dans la fin du deuxième acte de Tristan (2) ? Que deviennent, dans ces déchaînements, les sobres contours qui étaient ceux de la musique allemande depuis qu'elle a absorbé la délicatesse italienne ? Et si l'on songe que les rythmes de Wagner aussi bondissent avec des déhanchements violents, que sa période se fond dans une déliquescence où ne se reconnaît plus aucune structure, un doute paradoxal vient à l'esprit : « Wagner a-t-il bien le don musical (*) ? »
A cette mauvaise musique, se joint une rocailleuse poésie et une passion suspecte. Si le drame forme, sans conteste, l'unité réelle de ces œuvres confuses, le texte en demeure à l'état d'ébauche. L'inspiration embrasée qui projette cette lave ne laisse subsister, quand elle a passé, que des blocs d'expression informes. Est-ce là l'état d'âme mythologique ? Disons plutôt que Wagner traduit en figures impétueusement déclamatoires son inquiétude, qui s'exaspère et se meurt de la nostalgie d'un calme et d'une fidélité qu'il n'a plus (4). Après une représentation de Wagner, on se réveille brisé et humilié, comme après une orgie ; et quand on retourne au culte discret
(*) Ibid., $ 337. (W„ X, 444.)
(•) Ibid., 8 304, 305, 310, 323. {W.y X, 431, 433, 437.)
(3) Ibid., S 335. ( W., X, 444) : « Ob Wagner musikalische Begabung habe. •
des vieux autels domestiques, à Bach, à Mozart, à Beethoven, le souvenir pâlit des extases wagnériennes. C'est donc que Wagner n'est pas le génie annoncé, libérateur et pur.
Enfin, si le renouveau ne peut venir que du peuple allié au génie, comment espérer? Car la foule restait muette. Wagner essayait delà secouer de la contagion de son délire, de son désespoir, de tout son tourment sans cause. Il la tyrannisait par une sorte de harangue de réunion publique, éblouissante, mais qui n'avait pas le don de convaincre (l). Le peuple répugnait à un art qui ne convenait pas « à nos conditions sociales et à nos conditions de travail ». Il se méfiait du poète transfuge qui avait abandonné la Révolution, pour se donner au roi de Bavière. Imprudente compromission, d'où Wagner ne tirait même pas l'aide décisive qui eût fondé Bayreuth (2). Une conclusion s'imposait :
Wagner n'est pas un Réformateur. Car, jusqu'à présent, tout est resté dans l'état ancien (3).
On pouvait, à vrai dire, plaider les circonstances atténuantes. Si l'état du présent est corruption, comment à un corps social intoxiqué ne pas administrer du poison? Or, Wagner est cet antidote, lui-même empoisonné, Gift gegen Gift (4). Il faut admirer sa ténacité, sa science, son art d'utiliser les courants d'opinion. Sa rigueur technique met au comble de l'admiration les chefs d'orchestre et les comédiens. Les mécontents, les snobs, les enthousiastes confus lui font un compromettant cortège. Mais ce
(» Ibid., g 353, 354. ( W., X, 448, 449.) (*) Ibid., g 332. ( W., X, 443.) (3) Ibid., g 297. (W., X, 429.) {*) Ibid., g 349. (IF., X, 447.)
fanatisme sectaire qu'il propage réussit à secouer la torpeur de la nation allemande. L'assemblage de brûlante musique et de confuse poésie, où l'on reconnaît la facture propre de Wagner, maintient une dissonante harmonie dans son oeuvre, et nous donne, malgré tout, la notion d'un style naissant, c'est-à-dire d une unité organisatrice, capable de construire une culture de l'esprit nouvelle (').
Il fallait maintenant remuer à fond ce champ couvert d'une pourriture qui gagnait le génie autant que l'instinct populaire. Gela exigeait un examen de conscience de tous et de soi. Nietzsche manque de piété envers son grand ami, mais il fouille ses propres plaies avec un mépris non moins cruel. Et, de sa décèption clairvoyante d'alors, il tire sa deuxième Considération intempestive.
(») /bid., § 353. (W., X, 449.)