‹ Nietzsche (volume 2)Chapitre 78 sur 99 · S 0 G I 0 L 0 (! I E RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

S 0 G I 0 L 0 (! I E RELIGIEUSE

Gomment est né l'anthropomorphisme grec? Comment passe-t-on de l'aspect monstrueux à l'aspect humain des dieux? Johann Overheck avait catalogué ces formes grossières : les pierres travaillées en forme de pyramides, de cônes, d'ombilics et de colonnes, qui représentent Aphrodite. Zeus ou Apollon (♦); les sceptres et les lances qui passaient pour des dieux portatifs; les pieux et les blocs de bois, à peine dégrossis, que peu à peu on taille au sommet en forme de visage, et qui recèlent le dieu. Plus d'une déesse, comme la Déméter d'Arcadie, garde pendant longtemps une téte de cheval. On redoutait de choisir la forme humaine, pour représenter la divinité.

Jamais un Grec n'a vu intérieurement son Apollon comme une colonne de bois pointue et son Eros comme une pierre... Dans l'indication incomplète, ou trop complète, proprement dans l'inhumain, résidait le caractère sacré, celui qui donne le frisson (*).

Les Grecs croient mieux cacher dans le difforme le mystère inexprimable qu'ils vénèrent. Quand le génie divin a choisi son siège, il ne faut plus le déplacer; quand il a choisi sa forme, il ne faut plus la changer. Mais on peut négocier avec l'esprit invisible et présent. On peut : 1° gagner sa sympathie par des offrandes ; 2° on peut faire un contrat avec lui ; se lier à lui par des vœux, mais aussi en échange s'emparer d'un gage, d'un symbole maniable que l'on cache et protège, et auquel est attaché la protection du dieu ; 3° on peut user de lustrations ; brûler dans la flamme les mauvais démons cachés dans les plantes ; dominer par la musique les bruits maléfiques ; 4" il y a des gestes humains, des formules et des sons qui fascinent le dieu. Il est hypnotisable comme l'homme ; et il n'y a

(4) J. Overbbck, loc. cit., 139.

fs) Nietzsche, loc. cil., § 3. (Philulogira. t. 111, 75.)

pas d'acte, même le plus simple, auquel les génies ne participent. Ramer ou puiser de l'eau seraient des travaux inefficaces sans leur aide.' Mais cette aide, ils ne la refusent pas; car nous les y contraignons. Le chant du matelot ou de l'esclave qui tourne la roue du -puits sont des incantations qui apprivoisent le génie du puits. Un duel rituel, mimé en pleins champs, fait pousser la moisson; car les rayons du soleil ne sont-ils pas des flèches comme celles qu'échangent les deux partis aux prises (»)?

Par degrés l'imitation des gestes divins se fera plus détaillée. Le prêtre, vêtu comme le dieu, mimera l'action divine espérée. Ses formules produisent avec certitude l'épiphanie divine; ses chants dicteront les pensées du dieu; ses gestes entraîneront son action. Le prêtre incarne la divinité; et dès lors il en est le maître (2). Voilà donc pourquoi la sculpture grecque crée si tard les effigies des dieux. C'est que le prêtre, à de certains jours, représentait le dieu dans une forme vivante, revêtu de son masque et de son costume; et, dans le drame sacré, où se consommait le culte, il produisait l'acte que l'on attendait de la grâce divine.

Évolution dont il faut bien considérer la signification sociale. La pensée métaphorique et symbolique précède la pensée causale et raisonnante ('). Les groupes primitifs se contentent des symboles les plus grossiers. Ils y logent je ne sais quelle force plus fantasque et puissante que l'homme. Les Grecs n'en restent pas là. Leur sentiment de la personnalité, leur féroce jalousie, ne souffre pas de vivre en société avec des puissances trop différentes. Ils se familiarisent avec les dieux. Chez eux, les

(') Gesch. der griech. Literaiur. {Philologica, t. II, 141.) (») Der Gottesdienst der Griechen, g 3. (/bid., t. III, 14.) (•) Griechische Literaturgeschichte. {Ibid., t. II, 139.)

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