SOCIOLOGIE RELIGIEUSE
hommes et les dieux ressemblent à deux castes, de puissance inégale, mais de même souche, et qui peuvent traiter ensemble sans honte pour aucune (*).
La prêtrise est le plus haut symbole de ce commerce des hommes et des dieux. Mais à cause de cela la prêtrise grecque ne ressemble jamais à une prêtrise asiatique. Il n'y eut pas de corporation unique de sacerdoce, parce que les dieux grecs étaient des esprits dont la marque s'imprimait en des lieux déterminés. C'étaient des dieux individuels, et non pas une divinité diffuse à travers le monde. Ils exigeaient d'être servis par un culte spécial, par des hommes déterminés. L'humanité grecque rencontre le divin dans tous les recoins. Mais tous les hommes n'ont pas le droit de servir tous les dieux. L'eudroit où un homme a habité, est habité après sa mort par son génie. Toutefois son descendant seul a le droit d'adorer ce génie et seul bénéficie de sa faveur. La famille, le clan, la phratrie, le démos, la cité, ont leurs dieux, et chacun de ces dieux a sa résidence dont on ne l'exproprie pas. Mais aucun culte ne périt. Au Parthénon d'Athènes, on conservait, dans un souterrain attenant au Temple, le serpent vivant qui incarnait le héros Erichthonios, premier maître du lieu. Une cité, qui pour grandir annexait une bourgade, recevait d'elle d'abord ses dieux et ses rites, et la faisait ensuite participer au culte de ses dieux propres. Il y fallait des rites scrupuleux.
Il va de soi qu'un Panthéon, comme celui de la Grèce ou de Rome, ne s'est pas rempli de dieux en un seul jour. Toute la mythologie comparée nouvelle où avaient travaillé Mullenhoff, Olshausen, Movers et l'un de ses condisciples de Leipzig que Nietzsche avait le plus estimés,
(') Der Goitesdiensl der Griechen, $ 2. (fbid., t. III, 9.)
Wilhelm Roscher, est mise h contribution ici L'Artémis orgiaque venue d'Asie, le Dionysos de Nysa, et ces déesses thraces des sources qu'on appelait les Muses, vivaient côte à côte avec des dieux italiotes : Apollon, dieu du soleil comme Mars; Héra, déesse de la lune, comme Junon. Les religions italiotes sont restées plus pures. La civilisation religieuse des Grecs est vraiment un chaos de formes et de notions sémitiques, babyloniennes, lydiennes, égyptiennes. Mais les Grecs ont su organiser ce chaos. Leur esprit d'ordre est rigoureux comme celui des Romains, avec moins de pédantisme. Us empruntent sans cesse; mais ils embellissent leurs emprunts (2). Dans leur Panthéon, les dieux étrangers vivent confondus avec les dieux grecs, comme dans une libre cité hellénique.
Un tel éclectisme des cultes représente le respect extrême de la tradition; et cette forme mythologique de penser est la force réelle que reconnaît à la civilisation grecque le transformisme moderne. L'Hellène primitif sent les énergies aucestrales présentes auprès de lui sous forme de spectres. C'est une façon naïve de dire qu'elles ne sont pas perdues. Mais la pensée symbolique des ancêtres s épare par degrés. La magie vraie des Grecs est celle par laquelle ils ont charmé les maléiices de la passion humaine. Les cultes orgiaques sont des méthodes pour déchaîner d'un seul coup la férocité d'un dieu, afin de mériter ensuite sa bienveillance. En face de la vie funeste de l'homme, et que notre seule grandeur consiste à supporter héroïquement, les Grecs ont voulu concevoir la vie divine comme
1 Mùllenhoff avait, au t. I de sa Deutsche Altertumskunde, démontré des influences sémitiques dans le mythe d'iphigénie et d'Io (lsis) ; OJshausen dans le Rheinisches Muséum t. VIII et Mo vers avaient relevé des noms phéniciens en Grèce. W. Roscher venait d'inaugurer ses Studien zur vergleichenden Mythologie par deux brillants fascicules : I. Apollon und Mars, 1873; II. Juno und Hera, 1875.
(•) Der Gottesdienst der Griechen, % 4. (Philologica, t. III, 16.)
R . WAGNER A BAYftEUTH 441
facile et belle ; et cette douleur de l'homme est liée à la sérénité des dieux. Elle est la magie qui calme le mieux leur courroux immortel; et cette magie transforme alors l'homme même. Que veut-elle dire? Elle veut dire que la douleur humaine, si nous savons en extraire une émotion belle, nous élève à la condition des dieux; l'art, qui nous donne ces émotions, nous divinise (*). La civilisation, qui a conçu l'idéal divin, le réalise aussi dans la nature de l'homme, par le sortilège du beau. Ayant expliqué cette possibilité pratique, Nietzsche ferme le cycle qui devait relier la sociologie de l'art à la sociologie religieuse.