L'INTEMPESTIVE » SUR « RICHARD WAGNER A BAYREUTH
L'effort démesuré, que Nietzsche avait déployé, ruina sa santé à jamais. Son émotivité nerveuse se trouva pire, durant cet automne de 1875, qu'à aucun moment du passé, Va-t-il au Biïrgenstock en octobre, sur le lac des Quatre Gantons, pour se refaire, auprès du fidèle Overbeck, de sa cure trop rigoureuse, le silence du paysage automnal l'exaspère (â). Rentre-t-il cà Baie, où sa sœur Lisbeth lui a préparé une vie douillette dans un ménage à lui, qu'elle gère avec grâce, aussitôt le surmenage lui fait souhaiter le calme qu il avait fui. On lui lit Walter Scott, qu'il goûte pour Yandante calme de son émotion; et Don Quichotte, qu'il aime pour son amertume. Deux lectures indoues, le Tripitaka, lu dans la traduction anglaise, la Sutta Nipata qui devaient fructifier dans sa dernière philosophie, lui
(») Wir Philologen, § 237. ( W., X, 396.) — Griechische Literaturgeschichte. (Philologica, t. II, 142.) (») Corr., II, 511.
permettaient dès lors de formuler son nouveau pessimisme intellectualiste. « Je m'en vais solitaire comme le rhino.céros » ; cette pensée du poète indou lui plut, dans cette grande accalmie de tous les désirs, où ne subsistait plus que le besoin de connaître ; mais c'était un besoin dénué de hâte et d'illusion. Quelques jeunes musiciens qu'on lui avait envoyés de Leipzig, Peter Gast et Widemann, .commencent alors à occuper de la place dans sa vie. Nietzsche reste encore distant. Mais la conviction où il «st, d'agir sur de jeunes talents, lui est douce Il entre ainsi dans cette période d'ascétisme qui se prolonge jusqu'en 1882 et durant laquelle il n'a plus connu qu'une velléité, celle de mourir, et une joie, celle de la pensée claire.
Puis, à Noël, c'est l'effondrement (*). Pour la première fois, il a le séntiment net d'être frappé au cerveau comme son père. La douleur ne cédait qu'à des enveloppements de glace autour de la tête. Sans s'écouter, dès que le mal fait relâche, il échafaude des plans. Irait-il à l'Exposition universelle à Vienne? Il y songea en février. La maladie ruina le projet. Il dut prendre un congé de quelques semaines, et, le 7 mars, partit pour le lac Léman.
A Veytaux, près de Chillon, il trouve une pension, où il est seul. Gersdorff l'avait accompagné. Il peut se promener par des temps de neige et de tempête. Il lit Longfellow et, dans l'Ode fameuse intitulée Excelsior, reconnaît son courage et sa confiance en sa vocation (3) :
A travers la détresse quotidienne, s'élever soi-même et autrui, avec l'idée de la pureté devant les yeux, en guise Excelsior.
C'est la devise de sa volonté d'émancipation, insubordonnée partout, soumise seulement au vrai. A Genève où
(«) Corr., I, 360, 361 ; II, 514.
(»i Jbid., I, H63.
(9) Ibid., I, 371, 372.
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il séjourna en avril, le chef d'orchestre Hugo de Senger, avec qui depuis 1872 il était en communion d'idées, l'avait reçu avec une chaude amitié. Sa vieille prédilection pour le Benvenuto Cellini de Rerlioz se réveilla, puisqu'on mit cette œuvre au programme d'un concert, dans l'intention expresse de lui complaire.
Autant que cette audition de musique française, sa visite à Ferney symbolisa sa révolte, qui dans la culture nouvelle de l'esprit voulait accueillir tout le rationalisme latin (1). Cette grande transformation de lui-même éprouvait ses nerfs à l'extrême. 11 prévoyait des luttes, et, à de certains jours, la méfiance contre les amis les plus proches le travaillait à nouveau. Une lettre de Malwida, pleine de cette maternelle charité, qui fut le don véritable de la vieille fille, ramenait alors la confiance de Nietzsche au point que son goût s'égarait, et qu'il admirait les Mémoires d'une Idéaliste. Mais le projet d'un séjour sur la mer napolitaine, suggéré par elle, germa ce mois-là; et il faudra toujours être reconnaissant à Malwicja d'une idée qui rendit possible l'œuvre ultérieure de Nietzsche.
Le semestre d'été de 1875 provisoirement le ramenait à Râle. 11 y trouvait son ami Overbeck marié depuis peu de mois à une jeune femme gracieuse et cultivée, Mlle Ida Rothpletz. Nietzsche l'avait entrevue déjà lors d'une excursion dans le Maderanerthal en 1870. L'avenir se chargeait d'établir entre Nietzsche et elle cette pure amitié dont nous avons tant de témoignages (s). Rohde aussi, dont Nietzsche avait admiré le chef-d'œuvre récent, V Histoire du roman grec, après les tristesses de Kiel, et malgré son ennui d'Iéna, s'était épris d'une belle jeune fille qu'il faisait sienne.
(*) Corr., I, 373; II, 518.
(•) V. dans C.-A. Bbrhoulli, Franz Overbeck, des passages de sa main, I, 234-251.