‹ Nietzsche et l'immoralismeChapitre 12 sur 30 · L IDÉE DE LA VIE INDIVIDUELLE · texte numérisé non relu

L IDÉE DE LA VIE INDIVIDUELLE

manière dont on les contrarie et dn but que l'on poursuit. Celui qui a conscience d'être désintéressé et de prêcher par la parole ou par l'action une doctrine plus haute, celui-là éprouve-t-il du remords? Il en éprouverait, au contraire, s'il refusait d'écouter sa propre conscience pour s'asservir à une opinion ou à des mœurs dont il sent l'erreur et le vice. C'est donc un pur jeu de logique que de dire : la bonne conscience naît de la mauvaise conscience et toute vertu a commencé par être un vice.

— « Ce ne sont pas les bons qui créent, » objecte Nietzsche: ils « crucifient quiconque inscrit de nouvelles promesses sur des tables nouvelles. » — Jésus, quicrêu une morale, était-il donc un « méchant » ? Et, s'il fut réellement « bon », est-ce lui qui crucifia, ou est-ce lui qui fut crucifié ? L'histoire nous montre que ce sont les bons qui sont les seuls créateurs : seuls ils introduisent dans le monde une force nouvelle et durable, par exemple celle de l'amour, celle de la charité, celle même de lapilié, honnie de Zarathoustra.

Guyau avait déjà remarqué que, au fond de beaucoup de criminels, « on retrouve un instinct précieux au point de vue social et qu'il faudrait utiliser : l'instinct d'aventure. Cet instinct pourrait trouver son emploi aux colonies, dans le retour à la vie sauvage (1) ». On sait aussi que M. Durckheim, allant plus loin, admet coin me Nietzsche le rôle utile du crime, rapproché du génie par Lombroso et d'autres. — Supposez par impossible, dira M. Durckheim, une société où il ne se commette plus un seul homicide, un seul vol, pas le moindre attentat contre les mœurs ; cela ne pourra tenir qu'à un excès d'unanimité et d'intensité de la conscience publique dans la réprobation de ces actes; et la conséquence déplorable sera que, devenue plus exigeante à raison même des satisfactions reçues par elle, cette conscience collective se mettra à incriminer avec une sévérité extravagante les plus légers acles

(1) Esquisse d'une morale, p. 148 de la 2e édition.

de violence, d'indélicatesse ou d'immoralité ; ce sera comme dans un cloître où, faute de péchés mortels, on esl condamné auciliccet au jeûne pour les plus vénielles peccadilles. Par exemple, les contrats indélicats ou indélicatement exécutés, qui n'entraînent aujourd'hui qu'un blâme public ou des réparations civiles, deviendront des délits. Si donc cette société se trouve armée du pouvoir de juger et de punir, elle qualifiera, ces actes de criminels et les traitera comme tels. — Ainsi le Crime prévient une pression trop tyrannique exercée sur l'individu par l'opinion publique et la conscience collective.

Je reponds que si, en effet, les choses réprouvées par une conscience sociale de plus en plus délicate sont réellement blâmables, il n'y a aucune utilité à se révolter contre des règles justes. En outre, lasévérité de Yopuuon publique n'entraîne nullement la sévérité des sanctions légales ; au contraire, celles-ci deviennent de moins en moins nécessaires à mesure que celle-là acquiert plus d'empire. Il est possible que, dans un couvent, on vous condamne au cilice pour une peccadille, mais une société à conscience délicate ne vous mettra pas en prison pour telle ou telle indélicatesse qu'elle blâmera sévèrement. Ce qui est vrai, ce que Guyau avait soutenu, ce que Nietzsche a poussé jusqu'à l'extrême, c'est que le groupe doit être tolérant pour l'individu, qu'il ne doit réprimer que les actes absolument contraires aux nécessités de la vie sociale, qu'il doit laisser les opinions absolument libres, la morale même aussi libre qu'il est possible. Ce qui est vrai encore, c'est qu'il ne faut pas prétendre juger les autres, mesurer leur responsabilité intérieure, viserà assurer l'expiation de leurs fautes. Mais l'utilité des faux crimes, comme ceux de Soerate, n'entraîne en rien celle des vrais crimes, comme ceux de Lebiez.

En somme, la psychologie de Nietzsche, malgré beaucoup d'observations justes ou pénétrantes, demeure paradoxale, et le principe qui fait de la méchanceté

l'idée de la vie individuelle

la fonction naturelle et normale de la vie semble le cauchemar d'ir.i cerveau déjà malade. Seul le ton apocalyptique de Nietzsche lui permet d'affirmer, sans la moindre preuve, que les bons travaillent à l'annihilation de l'individualité humaine ; en réalité, ce sont « les valeurs » qu'il met en avant, lui, qui sont « nihilistes ». Déchaînez sur la terre humaine l'égoïsme, l'esprit de domination, la volupté, la paresse, l'intempérance, l'orgueil, l'envie, l'avarice, la violence, le viol, la haine, la cruauté, et vous verrez si ces ouvriers cyclopéens bâtiront une tour de Babel capable de dépasser les nues, ou si, au contraire, ils ne feront pas crouler en ruines tout ce que l'humanité avait élevé à force de travail et de dévouement. Prétendre que toute morale, comme telle, rabaisse et affaisse l'homme, — et cela, en le rendant sociable, c'est-à-dire en centuplant ses forces par celles d'autrui, — c'est pousser un peu trop loin le désir de se singulariser. D'ailleurs, que va-t-il faire lui-même, cet « immoraliste », sinon de nousprêcher une nouvelle morale, — nouvelle à sesyeux,\enx-]e dire?Unefois mis decôtélesparadoxes, les figures de rhétorique et les fleurs de poésie, le prétendu immoraliste redeviendra un moraliste, souvent très tin et profond, presque toujours austère, sévère et « dur». Car il est de ceux qui sont persuadés que « qui aime bien châtie bien ». Ce chantre de la « volupté » a fini par faire, nous l'avons vu, un magnifique éloge de la « souffrance », et l apparent épicurien s'est métamorphosé en stoïque à l'œil sec. Après avoir déclaré que tout idéal est une chimère antinaturelle et ennemie de la vie, il finira par nous proposer son Surhomme, qui est un homme idéal, plus ou moins bien conçu, mais enfin idéal et apportant de nouvelles tables de la loi, un nouvel idéal.

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