CHAPITRE III
l'idée amorale de l.\ vie sociale
L'erreur initiale de Nietzsche sur l'activité, confondue avec l'agression, entraîne sa théorie de la société humaine, aussi inexacte que son idée de la vie individuelle. Nietzsche prétend que « la société est, au fond, contre nature », parce qu'elle contrarie sur beaucoup de points l'expansion de la nature individuelle. Les forts, dit Nietzsche, « aspirent à se séparer, comme les faibles à s'unir » ; si les premiers forment société, c'est « en vue d'une action agressive commune, pour la satisfaction commune de leur volonté de puissance ». « Leur conscience individuelle, ajoute Nietzsche, répugne beaucoup à cette action en commun. » Les faibles, eux, se mettent en rangs serrés pour le plaisir qu'ils éprouvent à ce groupement, et par là leur instinct est satisfait; tout au contraire, l'instinct des « maîtres de naissance (c'est-à-dire de l'espèce homme , animal de proie et solitaire) est irrité et foncièrement troublé par l'organisation (1). » Ainsi, serait renversée, selon Nietzsche comme selon Stirner, la vieille définition d'Aristote qui croyait que, pour vivre seul et unique, il faut être une brute ou un dieu. Au
(1) Généalogie de la morale, IIIe dissertation, § 18. Page 237 de la trad. française.
l'idée de la vie sociale
lieu de dire : l'homme est naturellement sociable, Nietzsche a découvertqu'il est naturellement insociable.
Rousseau avait prétendu que l'homme qui pense est un animal dépravé; Nietzsche insinue, à son tour, que l'homme qui agit pour la société de ses semblables est un animal dépravé. Ce continuateur de Rousseau égaré à notre époque nous annonce, comme une nouveauté, que c'est la civilisation qui, en faisant de l'homme une bête de troupeau et surtout une bête morale, a produit la décadence de l'espèce humaine. « De tout temps, ditil, on a voulu améliorer* les hommes; c'est cela, avant tout, qui s'est appelé la morale. La domestication de la bête humaine, tout aussi bien que V élevage d'une espèce d'hommes déterminée, est une amélioration, » En parlant ainsi, Nietzsche assimile deuxchoses opposées : la culture de l'homme dans l'intérêt de l'homme, et la domestication de ranimai pour le service de l'homme. Il y a cependant quelque différence, semble-t-il, entre élever des hommes selon des règles rationnelles et humaines, ou domestiquer des chats, des chiens, des lions et des tigres pour des besoins qui n'ont plus rien de canin ou de félin et qui sont les besoins d'un autre animal, d'une autre « bête», si Ton veut parler comme Nietzsche. Ce dernier n'en confond pas moins la domestication de l'animal et la civilisation de l'homme. « Qui sait ce qui arrive dans les ménageries? dit-il ; mais je doute bien que la bête y soit améliorée. On l'affaiblit, on la rend moins dangereuse, par le sentiment dépressif de la crainte, par la douleur et les blessures ; on en fait la bête malade. Il n'en est pas autrement de l'homme apprivoisé. » Et Nietzsche en revient à son éternel culte de la noble « bête blonde », vieux Dorien, vieux Latin, Celte ou Germain. Il nous peint un de ces Germains rendu meilleur par la morale chrétienne, c'est-à-dire affaibli et amolli, ce qui est pour lui synonyme d'adouci. Heureusement, nous avons eu des Borgïas. mais en quantité insuffisante, si bien que les œuvres de ces« maîtres », de ces bienfaiteurs et rem'1-
nérateurs, ont clé contrariées et annulées par le troupeau servile (1).
Ainsi parle Nietzsche. S'il veut dire que la morale des civilisés affaiblit certaines énergies sauvages de L'homme, il dit une banalité; et, s'il én veut conclure que l'homme, adouci dans ses énergies bestiales, n'a pas gagné par compensation certaines énergies supérieures, surtout d'ordre intellectuel et moral, il ne dit encore une prétendue nouveauté que sous la forme d'une insanité. Do même, s'il soutient que la morale sociale, chrétienne ou autre, a parfois fait adopter telles ou telles « vertus », plus ou moins dignes de ce nom, aux dépens de certaines qualités naturelles et individuelles, il dit une banalité; s'il ajoute que la morale sociale a eu ses erreurs et, sur bien des points, doit être rectifiée, il dit encore une banalité; car qui prétendra que l'idéal d'un saint Siméon stylite, par exemple, soit, pour le chrétien même, le véritable idéal du xxe siècle? Mais, s'il veut nous persuader que, dès qu'on moralise la bête humaine, on la fait dégénérer, que les Socrate, les Thrassas, les Helvidius Priscus, les Vincent de Paul sont des hommes « ratés » et « abâtardis », c'est délire pur et simple.
Quoique Nietzsche, alors même qu'il répétait Darwin, ait prétendu ne pas être darwiniste, il est de nouveau d'accord avec Darwin sur la nécessité de la latte dans l'évolution animale et humaine. Ce fait que, à ses yeux, il ne s'agit pas seulement d'une lutte pour la simple préservation de la vie, mais bien d'une lutte pour l'accroissement indéfini de la puissance, ne change rien au résultat, qui est toujours l'apologie de la guerre universelle et de la concurrence acharnée. Cet héraclitéen est un enthousiaste de la lutte : — « Luttez sans cesse, enseigne Zarathoustra à ses disciples ; vous chercherez votre ennemi, vous combattrez votre combat, vous lutterez pour votre pensée,
(1) Crépuscule des idoles, tr. fr., p. i5S.