‹ Nietzsche et l'immoralismeChapitre 14 sur 30 · L IDÉE DE LA VIE SOÇIALH · texte numérisé non relu

L IDÉE DE LA VIE SOÇIALH

et si votre pensée succombe, votre loyauté devra se réjouir de sa défaite... Vous aimerez la paix comme un moyen de guerres nouvelles, et la courte paix mieux que la longue... Je ne vous conseille pas le travail, je ne vous conseille pas la paix, mais la victoire. Que votre travail soit un combat, votre paix une victoire... Une bonne cause, dites-vous, sanctifie la guerre, et moi je vous dis: une bonne guerre sanctifie toute cause (1). » La guerre est donc bienfaisante pour l'humanité, bonne en elle-même ; aussi Nietzsche, tout en regrettant la guerre franco-allemande, prédit-il que nous allons entrer dans une période de grandes guerres, où les nations lutteront avec acharnement pour l'hégémonie du monde.

Pour lui, l'opposition à la lutte, la volonté d'union et de concorde, qui consiste à « s'abstenir réciproquement de froissements, de violences, d'exploitations, à coordonner sa volonté avec celle des autres, ne peut être ni le principe fondamental de la société, ni sa vraie loi. Si on la change en principe, elle se montre aussitôt, dit-il, ce qu'elle est réellement : « Volonté de négation de la vie, principe de dissolution et de déclin » (2). La vie elle-même, en effet, nous l'avons vu, est « essentiellement appropriation, agression, assujétissement de ce qui est étranger et plus faible, oppression, dureté, imposition de ses propres formes, incorporation et, tout au moins, dans le cas le plus doux, exploitation ». « Tout fait accompli dans le monde organique est intimement lié aux idées de subjuguer, de dominer (3). » Il en est de même dans le monde social. — On ne voit pas cependant, répondrons-nous, dans le domaine organique, que la respiration soit une domination, que le mouvement spontané de l'enfant qui joue soit une domination. On ne voit pas non plus que la génération soit une exploitation. Nietzsche fait de la faim Tunique moteur et oublie l'autre face de la vio

(1) Also sprach Zaralhustra, scite 67.

(2) Par delà le Bien el le Mal, trad. française, p. 217. (3J Généalogie de la morale, § 12.

NIETZSCHE ET l'iM MORALISME

physique, la génération, l'amour. Voilà qui eftkce d'un trait de plume, outre une moitié de la vie physique, toute la vie intellectuelle (penser n'est pas détruire), toute La vie morale et sociale (s'unir à autrui n'est pas détru.re).

En vertu de ce système biologique et sociologique, Nietzsche n'a pas assez d'amère ironie pour tous ceux qiL ont besoin du troupeau humain au lieu de s'enfermer dans leur moi ; il croit que ce sont là les faibles et les médiocres. Mais la science naturelle est la prem.ere à enseigner que les « bêtes de troupeau », dans la lutte pour la vie, ont vaincu les bêtes de proie solitaires, les grands pachydermes des temps héroïques, les lions ou tigres des temps plus rapprochés. Encore les fauves admirés de Nietzsche ont-ils une famille, ce qui est un commencement de société. Les singes, qui ne passent pas pour être inférieurs en intell. gence aux tigres et aux panthères, vivent en société ; les premiers hommes, aussi loin que la science peut atteindre leurs vestiges, vivaient eux-mêmes en société; et Nietzsche espère nous faire croire, dans son romantisme de solitude, que VHomo est une « bête de proie », essentiellement « solitaire » ! Il n'est pas exact que la force d'un être engendre par elle-même son insociabilité et que les vrais forts aiment l'isolement. Les éléphants sontforts,et ils aimentla société. Les hommes préhistoriques étaient forts, et eux aussi, nous venons de le dire, ils aimaient lasociété. Le maître final du globe, celui qui a triomphé et triomphe encore de toutes les espèces, c'est précisément la bête du troupeau par excellence, c'est l'homme. L'adorateur germanique des bêtes de proie ne voit pas que ses dieux animaux sont précisément ceux qui sont en voie d'extinction : nous assistons au crépuscule des grands félins, auxquels a manqué cet élément de durée si dédaigné de Nietzsche : la douceur.

Dans un de ces nombreux projets qui traversaient son cerveau en feu, Nietzsche voulait consacrer dix

l'idée de la vie sociale

années de sa vie à étudier l'histoire naturelle pour corroborer son système moral et social. Que n'a-t-il commencé cette étude ? Au boutde quelques mois seulement, il aurait vu son système tomber devant les faits. Mais il en est resté à la période de l'ignorance, de cette ignorance qui fait les sybilles, les devins, — et même les poètes (1).

(1) S'il s'était contenté de parler du passé, ses théories pourraient en partie se soutenir, mais il parle de l'avenir et pour l'avenir. Dans son dernier livre sur la Volonté de puissance, il maintient (vol. XV, 349-373) le caractère agressif de la vie, la persistance essentielle de la lutte et de la guerre dans la vie sociale, le caractère criminel des hommes supérieurs « tous les grands hommes ont été criminels, mais dans le grand style ; le crime appartient à la grandeur » ; l'Etat comme « organisation de l'immoralité, soit à l'intérieur sous forme de police, de droit pénal, de castes, etc., soit à l'extérieur, comme volonté de dominer par la guerre, la conquête et la vengeance. Selon lui, comme la société reconnaît la légitimité de la défense », elle devrait de la même manière « reconnaître le droit de l'individu d'attaquer », — ce qui es! mu' déduction des plus inattendues. Nietzsche l'a voulu justifier en répétant que l'égoïsme agressif appartient, comme l'égoisme fléfensif, et peut-être encore plus, « aux nécessités de la vie ».

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