CHAPITRE V
MORALE DES MAITRES ET MORALE DES ESCLAVES IDÉES SOCIALES DE NIETZSCHE DÉMOCRATIE. SOCIALISME. ANARCHISME
Nietzsche accepte l'antique doctrine des sophistes sur les « deux morales », l'une pour les forts, l'autre pour les faibles, Tune pour les maîtres, l'autre pour les esclaves. A la démocratie, qui s'inspire des idées chrétiennes d'égalité et de fraternité, il oppose une aristocratie païenne qui ne recule pas devant le despotisme et la dureté. Il veut qu'on travaille à l'élaboration d'une espèce humaine supérieure qui naîtra des hommes supérieurs; pour arriver à ce but, ceux-ci pourront fouler aux pieds tout ce qui leur peut faire obstacle, à commencer par les hommes inférieurs ou simplement ordinaires. Les héros de la pensée renieront la morale chrétienne, qui protège les humbles ou les petits et proclame tous les hommes égaux; ils renieront môme toute morale, chrétienne ou non, et s'élanceront par delà le bien et le mal, sur le vaste océan de la vie. La morale, comme la religion, est aujourd'hui un frein utile pour le peuple; les grands hommes sont au-dessus. Zarathoustra professe le plus souverain mépris pour cet ensemble d'esclaves qu'on appelle la canaille :
La vieest une source de joie, mais, partout où la canaille vient boire, toutes les fontaines sont empoisonnées.
J'aime tout ce qui esl propre; mais je ne puis voir les gueulesgrimaçantes et la soif des gens impurs. Ils ont jeté leur regard au fond du puits; maintenant leur sourire odieux se reflète au fond du puits et me regarde.
La flamme s'indigne lorsqu'ils mettent au feu leurs cœurs humides; l'esprit lui-môme bouillonne et fume quand la canaille s'approche du feu.
Le nuit devient douceâtre et blet dans leurs mains, leur regard évente et dessèche l'arbre fruitier.
El plus d'un, qui se retira dans le désert pour y souffrir la soil avec les bêtes sauvages, voulait seulement ne point s'asseoir autour de la citerne en compagnie de chameliers malpropres (1).
Nietzsche oublie que la « canaille », dans sa médiocrité, est le vaste champ de sélection où s'opérera le triage sur lequel il compte lui-même, tandis que toute caste étroite et fermée est vouée à l'abâtardissement final. 11 oublie aussi qu'une certaine moyenne, relativement médiocre, est nécessaire au maintien de la vie, qui ne peut s'accommoder exclusivement de l'anormal et de l'excessif. Si fesprit de troupeau existe dans les démocraties, n'existe-t-il donc point aussi dans les aristocraties ? La caste n'est-elle pas elle-même un troupeau ? Le mépris de la démocratie, c'est le mépris du peuple ; le mépris du peuple, c'est le mépris de l'humanité ! Et j'ajoute que le mépris del'humanité, c'est le mépris de soi-même.
Dans notre temps, selon Nietzsche, domine une aversion pour tout ce qui commande et veut commander. Nous assistons à une espèce d'idiosyncrasie des démocrates, « le misarchisme moderne » (à chose barbare,, nom barbare) s'est spiritualisé peu à peu jusqu'à s'infiltrer goutte à goutte jusque dans les sciences les plus exactes et, en apparence, les plus objectives; « il semble qu'il se soit déjà rendu maître de toute la physiologie et de la biologie, et cela à leur détriment, est-il besoin de le dire ? en ce sens qu'on en a banni un concept qui, pour elles, est fondamental : celui d'activité».
(i) Ainsi parlait Zarathoustra, trad. franç., p. i36 et suiv.
Voyez plutôt les Darwin et les Spencer! Ils ont introduit, en quelque sorte, l'esprit démocratique dans la science naturelle, puisqu'ils en ont chassé toute initiative véritable, toute action propre, pour ne voir partout que des réactions, toute adaptation du milieu à soi pour ne voir partout que l'adaptation de soi au milieu, la dépendance servile par rapport à l'entourage ; ils ont généralisé dans l'univers la morale des esclaves ; ils ont défini la vie même une adaptation et un asservissement, au lieu d'y voir l'inextinguible soif de commandement, de domination et de toute-puissance. Telle conception de l'univers, telle conception de la société et de l'homme. Adaptez-vous, nous dit-on sans cesse, pliezvous, réagissez proportionnellement à l'action du dehors, disparaissez au profit du milieu, absorbez-vous dans le tout, voilà la leçon de passivité et de lâcheté que, selon Nietzsche, l'école anglaise nous donne. De la lutte même, de ce combat qu'Heraclite proclamait le père de toutes choses, on fait une simple lutte pour Y existence, alors que les êtres luttent, en vérité, pour la puissance, pour la supériorité, pour la domination, non pas pour l'être, pas même pour le mieux-être, mais pour le plusêtre, pour être tout et avons tout! Pas plus dans la nature que dans l'humanité le véritable idéal n'est démocratie, il est aristocratie, il est même monarchie, il est tyrannie : chacun voudrait dire : L'univers, c'est moi ! ■ — Voulez-vous le vrai type de l'homme, animal de rapine et de proie, ce n'est pas même Louis XIV, c'est ce prodigieux « mélange d'inhumain et de surhumain » qui fut Napoléon.
De nos jours on jouit ou on veut jouir d'une liberté dont la seule idée est déjà un symptôme de décadence. Personne ne réll chit que les peuples qui ont acquis une valeur quelc mque ne l'ont jamais acquise par le moyen d'institud 0 as libérales, toutes négatives.
Une des maniu stations de l'esprit démocratique, s'il faut en croire Nietzsche, c'est le culte pour la science. Ce culte vient de ce que la science apparaît et comme
vérité, c'est-à-diio. au fond, comme religion du vrai, et comme utilité, c'est-à-dire industrie en vue du bonheur du plus grand nombre. Ce résultat de la science, comme de tout ce qui est démocratique, c'est « l'appauvrissement de l'énergie ». Dans la république des savants comme dans celle des socialistes, chacun n'est qu'un manœuvre, un fonctionnaire, un ouvrier à la tâche, un maçon qui apporte sa pierre, petite ou grosse, à un édifice qui ne portera pas son nom. Le savant semble à Nietzsche tout le contraire du poète ou du philosophe, c'est-à-dire du créateur. Voyez, dit-il, dans l'évolution d'un peuple, les époques où le savant passe au premier plan ; ce sont les époques de fatigue, souvent de cré~ puscule, de déclin. « C'en est fait de l'exubérance d'énergie, de la certitude de vie, de la certitude d'avenir. La suprématie du mandarin ne signifie jamais rien de bon ; tout aussi peu que l'avènement de la démocratie, que les tribunaux d'arbitrage remplaçant les guerres, que l'émancipation des femmes, la religion de la souffrance humaine et autres symptômes d'une énergie vitale qui décline. » Les adversaires scientifiques des religions ne sont eux-mêmes que des « rachitiques de l'esprit ». Et ces fameuses victoires de l'homme de science ! « Est-ce que la tendance de l'homme à se rapetisser, sa volonté de se faire petit, n'est pas, depuis Copernic, en un continuel progrès? Hélas ! c'en est fait de sa foi en sa dignité, en sa valeur unique, incomparable dans l'échelle des êtres ; il est devenu un animal, sans métaphore, sans restriction ni réserve, lui qui, selon sa foi de jadis, était presque un Dieu (enfant de- Dieu, Dieu fait homme). Depuis Copernic, il semble que l'homme soit sur une pente qui descend... Toute science (et pas seulement l'astronomie, sur l'influence humiliante et déprimante de laquelle Kant nous a laissé ce remarquable aveu : « Elle anéantit mon importance... »), toute science naturelle ou contre nature, j'appelle ainsi la critique de la raison par elle-même, travaille aujourd'hui à détruire en l'homme l'antique respect de soi,
-comme si ce respect n'avait jamais été autre chose qu'un bizarre produit de la vanité humaine (1). »
L'Etat y contribue. Il est « un chien hypocrite », un chien de feu qui lance flamme et fumée, et qui parle en hurlements, « pour faire croire qu'il parle des entrailles des choses » (2). L'Etat contractuel, surtout, semble à Nietzsche une chimère :
La société humaine est une tentative, voilà ce que j'enseigne, une longue recherche ; mais elle cherche celui qui commande !
Une tentative, mes frères, et non un contrai! Brise, brisemoi de telles paroles des cœurs lâches et des demi-mesures (3)!
L'Allemagne ayant divinisé l'idée de l'Etat, comment s'étonner que les Stirner et les Nietzsche, se dressant contre Hegel et contre son Etat-Dieu, aient voulu renverser la « nouvelle idole »? Il y a encore quelque part dans le monde, dit Zarathoustra, des peuples et des troupeaux , avec des chefs et des conducteurs de peuples; mais chez nous, dans notre Europe, il n'y a plus que des Etats, qui ont pris la place des peuples eux-mêmes et qui ont substitué à la vie réelle la tyrannie des abstractions.
Etat? Qu'est-ce, cela ? Allons, ouvrez les oreilles, je vais vous parler de la mort des peuples.
L'Etat, c'est le plus froid des monstres froids. Il ment aussi froidement, et voici le mensonge qui rampe de sa bouche : — Moi, l'Etat, je suis le peuple.
C'est un mensonge ! Ils étaient des créateurs, ceux qui créèrent les peuples et qui suspendirent au-dessus d eux une foi et un amour : ainsi ils servaient la vie.
Ce sont des destructeurs, ceux qui placent des pièges pour le grand nombre et qui appellent cela un Etat: ils suspendent audessus d'eux un glaive et cent appétits (3).
Pour Nietzsche, l'Etat est une dérogation aux vieilles
(1) Généalogie de la morale, p. 175.
(2) Zarathoustra, tr. fr., p. 3oo.
(3) [bld.
Fouillée. —
NIETZSCHE UT l/lMMORALISME
« coutumes » qui régnaient parmi les peuples. Chaque peuple avait <( sa langue du bien et du mal », qu'il s'était inventée à l'usage de ses coutumes et de ses lois propres. Son voisin ne comprenait pas cette langue, parce qu'elle était vraiment celle d'un peuple. L'Etat, au contraire, prétend reposer sur des lois universelles, abstraites, humaines, non plus allemandes ou françaises. Il ment « dans toutes ses langues du bien et du mal ; et dans tout ce qu'il dit, il ment, et tout ce qu'il a, il Ta volé. Tout en lui est faux : il mord avec des dents volées, le hargneux! Fausses sont même ses entrailles ». Zarathoustra songe sans doute aux principes du libéralisme anglais ou aux principes de 1789, que tous les Etats ont empruntés, que l'Allemagne même a introduits dans son sein. C'est « la confusion des langues du bien et du mal ». L'Etat n'est que la subordination forcée du peuple, dans l'intérêt des « superflus », des parasites, des faibles et ratés, qui devraient disparaître si l'Etat ne les protégeait de ses lois et ne leur communiquait une vie artificielle.
Beaucoup trop d'hommes sont mis au monde : l'Etat a été inventé pour ceux qui sont superflus !
Voyez donc comme il les attire, les superflus ! Comme il les enlace, comme il les mâche et les remâche.
« Sur la terre, il n'y a rien de plus grand que moi : je suis le doigt ordonnateur de Dieu », ainsi hurle le monstre. Et ce ne sont pas seulement ceux qui ont de longues oreilles et des yeux courts qui tombent à genoux.
Les grandes âmes elles-mêmes se laissent prendre aux sombres mensonges ; les cœurs riches se donnent à la nouvelle idole ; elle place autour d'elle des hommes honorables et des héros ; elle achète, au prix des honneurs et des dignités, l'éclat de leur vertu et le fier regard de leurs yeux. Grâce à cette escorte, elle attire à elle la foule des superflus, des médiocres et des vulgaires, la populace, en un mot, qui finit par se faire adorer elle-même sous le nom de l'Etat.
Voyez donc ces superflus ! Ils volent les œuvres des inventeurs et les trésors des sages ; ils appellent leur vol civilisation et tout leur devient maladie et revers !
Voyez donc ces superflus ! Ils sont toujours malades, ils ren. dent leur bile et ils appellent cela des journaux. lisse dévorent et ne peuvent pas même se digérer.
Voyez donc ces superflus ! Ils acquièrent des richesses et en deviennent plus pauvres. Us veulent la puissance et tout d'abord le levier de la puissance, beaucoup d'argent, ces impuissants !
Voyez-les grimper, ces singes agiles ! Ils grimpent les uns sur les autres et s attirent ainsi dans la boue et l'abîme.
Ils veulent tous s'approcher du trône: c'est leur folie, comme si le bonheur était sur le trône ! Souvent la boue est sur le trône, et souvent aussi le trône est dans la boue.
L'Etat n'est plus la vraie patrie des âmes supérieures. Heureusement, il y a encore dans le monde des places libres pour les âmes libres. Pour les grandes âmes, pour les âmes solitaires, il y a encore des déserts où souffle l'odeur des mers silencieuses.
Là bas, où finit l'Etat, commence seulement l'homme qui n'est pas superflu ; là commence le chant de ceux qui sont nécessaires, la mélodie unique et indispensable.
Là-bas, où finit l'Etat, regardez donc, mes frères ! Ne voyezvous pas l arc-en-ciel et le pont du Surhomme ?
Ainsi parlai' Zarathoustra (1).
Le Surnomme, lui, avec ses pareils, redeviendra un jour le pasteur des peuples; il n'y aura plus d'Etat, il y aura des troupeaux conduits par un chef, comme au temps des Moïse ou des Agamemnon, ou plutôt comme au temps des castes hindoues.
Aujourd'hui, au contraire, la démocratie est l'obstacle à tout progrès vers le Surhomme.
Le monde tourne autour des inventeurs de valeurs nouvelles : il tourne invisiblcment. Mais, autour des comédiens, se tournent le peuple et la gloire : ainsi va le monde.
(1) P. 62 et suiv.
NIET2SÇI1E ET L 'IMMORALISME
« Les mouches de la place publique », ici est le nom que Zarathoustra donne aux démocrates et démagogues, à (eus les hommes politiques qui exploitent la crédulité du peuple cl des « superllus », et qui font prendre leurs bourdonnements pour une mélodie prophétique.
Le comédien a de l'esprit... Il croit toujours à ce par quoi il In il croire le plus fortement : — croire en lui-même !
Demain il a une foi nouvelle, et après-demain une foi plus nouvelle encore. 11 a les sens rapides comme le peuple, et des températures variables.
ReD verser, — c'est ce qu'il appelle démontrer. Rendre fou, — c'est ce qu'il appelle convaincre. Et le sang est pour lui le meilleur de tous les arguments (1).
Fuis, mon ami, dans ta solitude, et là haut où souffle un vent rude et fort. Ce n'est pas ta destinée d'être un chasse-mouches {i).
La patrie, selon Nietzsche, est un préjugé pour ceux qui ont en eux le germe du Surhomme (non qu'ils soient cosmopolites et humanitaires, ils ont horreur de ces fadaises), mais parce qu'ils portent leur patrie en eux et aussi dans l'avenir de l'homme (3).
Parmi les « Européens d'aujourd'hui », Nietzsche réclame une place pour lui-même entre ceux qui se donnent le titre, à ses yeux « distinctif et honorifique », de « sans-patrie ». A ceux-là, tout particulièrement, il dédie sa secrète sagesse et sa « gaie science » — « Comment nous y prendrions-nous pour être chez nous dans le présent d'aujourd'hui!... La glace qui aujourd'hui tient encore est déjà devenue très mince, un vent tiède souffle, et nous autres sans-patrie nous sommes quelque chose qui brise la glace et autres réalités par trop minces... Nous ne conservons rien, nous ne voulons revenir à aucun passé, nous ne sommes rien moins que des libéraux, nous ne travaillons pas pour le progrès ; nous n'avons pas besoin de nous boucher les oreilles pour
(1) Zarathouslra trad. fr.,p. 64»
(2) Pp. 65, 06.
être sourds aux promesses d'avenir des sirènes de la place publique. Ce quelles chantent : « Egalité, Liberté, ni maîtres ni valets », ne nous séduit pas. Nous ne tenons nullement pour objet de désir que le règne de la justice et de la concorde soit fondé sur la terre (ce serait le règne de la plus abjecte médiocrité et de la pire chinoiserie) ; mais nous aimons tous ceux qui ont comme nous le goût du danger, de la guerre et des aventures, qui n'acceptent ni compromis ni accommodement, qui ne se laissent ni retenir captifs ni rogner les ailes ; nous nous rangeons nous-mêmes parmi les conquérants (1). Nous méditons sur la nécessité d'un nouvel ordre de choses, d'un nouvel esclavage aussi — car toute amélioration du type « homme » en force ou en bonheur se paie au prix d'un nouveau genre d'esclavage. Dans ces conditions — n 'est-il pas vrai ? — nous nous sentons mal à Taise à une époque qui se plaît à revendiquer l'honneur d'être la plus humaine, la plus miséricordieuse, la plus juste qu'il y ait eu sous le soleil. 11 est bien fâcheux que ces belles paroles éveillent précisément en nous les arrière-pensées les plus déplaisantes ; que nous y voyions uniquement l'expression — et aussi le masque — d'un profond affaiblissement, de la fatigue, de la vieillesse, du déclin des forces ! Que nous importent vraiment les oripeaux dont un malade décore sa faiblesse ? Qu'il en fasse parade et la nomme sa vertu, soit : — il n'y a pas de doute, en effet, la faiblesse rend doux, oh! combien doux, combien équitable, inoffensif, combien « humain » ! La « religion de la pitié » à laquelle on voudrait nous convertir — ah ! nous connaissons trop les hystériques — petits hommes et petites femmes — qui à l'heure présente ont besoin tout juste de cette religion comme de voile et de parure ! Nous ne sommes pas des humanitaires ; jamais nous ne nous permettrions de parler de notre amour pour l'humanité. Nous ne sommes pas assez comédiens pour cela! Ni assez saint-
(i) Aurore, p. 200.
NIETZSCHE ET [/IMMORALISME
simoniens, assez français. Il (au t être affligé d'un excès véritablement « gaulois » d'ardeur erotique et d'amoureuse impatience pour pouvoir approcher l'Humanité elle-même en amant sincèrement épris... L'Humanité! Fut-il jamais, entre toutes les vieilles, une vieille plus horrible (si ce n'est peut-être la « Vérité » : un problème à L'usage des philosophes)? Non, nous n'aimons pas l'Humanité. Mais, d'autre part, nous sommes loin aussi d'être assez « allemands » — au sens où le mot « allemand » est courant aujourd'hui - pour nous faire les porte-parole du nationalisme et de la haine de races, pour trouver plaisir à cet empoisonnement du sang, à cette urticaire nationaliste, qui fait qu'en Europe un peuple se protège et se barricade contre l'autre en s'entourant comme d'un rempart de quarantaines. Nous sommes trop libres de préjugés pour cela, trop pervers, trop dégoûtés, nous avons trop vu, trop voyagé ; nous préférons de beaucoup vivre dans les montagnes, à l'écart, inactuels, dans les siècles passés ou futurs, ne fut-ce que pour nous épargner la rage silencieuse à laquelle nous condamnerait le spectacle d'une politique qui rend l'esprit allemand stérile en le rendant vaniteux, et qui, en outre, est une petite politique ; n'est-elle pas contrainte, pour soutenir sa propre création et l'empêcher de s'écrouler sitôt édifiée, de l'étayer entre deux haines mortelles? n'est-elle pas obligée de vouloir l'éternisation du système des petits Etats en Europe.?... Nous autres sans-patrie, nous sommes trop divers, trop mêlés de race et d'origine pour faire des hommes modernes ; partant, aussi, nous sommes peu tentés de participer à cet orgueil de race mensonger, à cette impudente admiration de soi qu'on arbore aujourd'hui en Allemagne en guise de cocarde du loyalisme germanique, et qui semble doublement faux et indécent chez le peuple du sens historique. »
La nouveauté sociale que prêche Zarathoustra, et qu'il oppose à la démocratie moderne, c'est le retour aux vieilles castes de l'Inde. La première caste sera la
foule des travailleurs, auxquels on enseignera la morale des esclaves, c'est-à-dire résignation, soumission, humilité, travail et abnégation. La morale et la religion sont bonnes pour le peuple, surtout la morale du devoir, qui commande aux gens faits pour obéir, et la religion chrétienne, qui console les affligés et qui guérit les malades avec le baume de l'illusion. Quand on ne peut pas « contraindre des étoiles à tourner autour de soi », il faut se contenter du rang modeste de petit satellite ou d'aérolithe et tourner soi-même autour d'une étoile, jusqu'à ce qu'on se dissipe en fumée. Mais, au-dessus des travailleurs s'élèvent les guerriers, qui sont les intermédiaires entre les maîtres et les esclaves, entre les surhommes et les simples hommes :
Si vous ne pouvez pas être les saints de la connaissance, soyez-en du moins les guerriers. Ce sont les compagnons et les précurseurs de cette sainteté...
La guerre et le courage ont fait plus de grandes choses que l'amour du prochain. Ce n'est pas votre pitié, c'est votre bravoure qui sauva jusqu'à présent les victimes.
... La révolte, c'est la noblesse de l'esclave. Que votre noblesse soit l'obéissance î Que votre commandement lui-môme soit de l'obéissance !
Un bon guerrier préfère lu dois à je veux, et vous devez vous faire commander tout ce que vous aimez (1).
Qui donc commandera aux guerriers eux-mêmes et, par eux, au peuple ? Les sages, les prêtres nouveaux, les surhommes, qui, en ce monde où rien n'a de valeur intrinsèque, sauront eux-mêmes créer des valeurs et les imposer à autrui. Mais ce ne sera pas, comme dans les rêves de Renan, une caste de savants ; ce sera plutôt une caste de poètes, au sens le plus exact du mot, poètes de la vie donnant seuls un sens à la vie, qui par elle-même n'en a pas, un sens et un but au monde, qui par lui-même n'est qu'un jeu de dés aveugle sur la table du hasard. Les poètes seront aussi des
(1) Zarathoustra, p 60.
NtETZSCHE ET L'ïM'M^RALrSME
peètres, les seuls vrais prêtres : ce seront les brahmanes. Nous voilà revenus sur les bords du Gange.
Nietzsche a en aversion le socialisme, parce que ce système s'oppose à la loi universelle d'exploitation. Dans le corps vivant, qu'arriverait-il si la tête cessait d'exploiter le reste du corps ? Toute fonction organique étant asservissement et incorporation, le collectivisme s'insurge en vain contre la loi qui assujettit les faibles aux forts.
De nos jours, dit Nietzsche, on espère « administrer l'humanité » d'une manière plus économique, moins ruineuse, plus uniforme et plus systématique, quand il n'y aura plus autre chose que de « vastes organismes collectifs et leurs membres ». On tient pour bon et juste tout ce qui, en quelque manière, se rapporte à cet « instinct » de centralisation et d'incorporation ; et c'est là ce qui constitue le grand courant moral de notre âge, aux dépens de toute activité, de toute initiative, de toute originalité individuelle. «On aboutit à la « totale dégénérescence de l'homme », dont ne savent pas s'écarter « les têtes sottement superficielles des socialistes », car elles ont pour idéal « l'abâtardissement et Tassombrissement de l'homme » , égalisé en droits, égalisé parla vie commune dans la corporation collective, par les moyens communs d'atteindre les fins sociales. Le socialisme n'a d'autre but que de satisfaire et d'aduler « les plus sublimes aspirations de la bête de troupeau ». Le mouvement socialiste, comme le mouvement démocratique, n'est qu'une conséquence du mouvement chrétien qui a fondé la morale sur les notions de justice et de charité ! Et quel en est le résul-
(1) Aurore, p. 128.
tat? Partout se développe une angoisse qui s'empare de l'esprit des impatients, des «êtres maladifs et avides».
Nietzsche est un Joseph de Maistre qui croit au bourreau sans croire au pape. De Joseph de Maistre, il a l'amour de la tradition séculaire, universelle, vraiment catholique, de l'autorité en opposition à la liberté, de l'institution stable, royale et héréditaire, en opposition à l'institution contractuelle, populaire, changeante. « Pour qu'il y ait des institutions, dit-il, il faut qu'il existe une sorte de volonté, d'instinct, d'impératif antilibéral jusqu'à la méchanceté : une volonté de tradition, d'autorité, de responsabilité, établie sur des siècles, de solidarité enchaînée à travers des siècles, dans le passé et dans l'avenir, in infinitam. Lorsque cette volonté existe, il se fonde quelque chose comme Vimperium romanum, ou comme la Russie, la seule personne qui ait aujourd'hui l'espoir de quelque durée, qui puisse attendre, qui puisse encore promettre quelque chose; la Russie, l'idée contraire de la misérable manie des petits Etats européens, de la nervosité européenne que la fondation de l'Empire allemand a fait entrer dans sa période critique » Nietzsche ne manque jamais l'occasion de railler l'Empire allemand, qui lui semble un recul, un accès de fièvre démocratique et libérale, une œuvre de décadence où tout est subordonné à un vain militarisme. Ce qui est étrange,, c'est que cet admirateur des grandes institutions stables ne voit pas dans la morale même la plus stable des institutions, le roc immuable sur lequel s'élève tout le reste, la première des « autorités », des « traditions », des « responsabilités », des « solidarités », Vimperium humanam supérieur à Vimperium romanum. 11 flagelle d'ailleurs avec une juste sévérité la fausse indépendance qui (ait le fond de la fausse démocratie : « Tout ce qui fait que les institutions sont des institutions est méprisé, haï, écarté ; on se croit de nouveau en danger d'esclavage
(1) Crépuscule des idoles. § 39, tr. fl\, p. 211
dès que le mot autorité se fait seulement entendre (1) ». Rien de plus autoritaire, on le voit, que ce prétendu libertaire qui fut Nietzsche.
Le dernier degré de ce que Nietzsche appellerait volontiers avec Rabelais l'Antinature, VAntiphysis, c'est Fégalité que les démocrates et les socialistes veulent établir entre l'homme et la femme. Ils veulent faire, ces utopistes, ce que, selon un mot célèbre, le Parlement anglais, qui peut tout, ne peut cependant pas faire : changer la femme en homme. Les deux fonctions des deux sexes sont cependant aussi différentes que les sexes eux-mêmes : l'homme doit produire des œuvres de toute sorte ; pour la femme, en dehors de l'amour et de l'enfant, il n'y a rien. « Tout dans la vie de la femme est énigme, dit Zarathoustra, et tout dans la femme a une solution, qui a nom enfantement. » Et Zarathoustra ajoute : « Le bonheur de l'homme a nom : Je veux . Le bonheur de la femme a nom: Il veut. » Zarathoustra conclut que « rhomme doit être élevé pour la guerre, la femme pour le délassement du guerrier, tout le reste est folie ».
Nietzsche s'élève contre le « mariage moderne », — comme contre tout ce qui est moderne, — mariage sentimental, libéral, où on s'occupe des affections de chacun et des droits de chacun. Nietzsche voit là le renoncement à la raison profonde du mariage . Cette raison résidait, dit-il, dans « la responsabilité juridique exclusive de l'homme » : de cette façon le mariage avait un élément prépondérant, tandis qu'aujourd'hui « il boite sur deux jambes ». La raison du mariage résidait encore clans le principe de son indissolubilité, « cela lui donnait un accent qui, en face du hasard des sentiments et des passions, des impulsions du moment, savait se faire écouter ». Nietzsche ne se demande pas si la certitude d'une tyrannie inviolable n'avait pas de plus graves inconvénients.
(1) Crépuscule des idoles. Ibid.
La raison du mariage résidait aussi, ajoute-t-il, dans « la responsabilité des familles, quant au choix des époux ». Aujourd'hui, « avec cette indulgence croissante pour le mariage d'amour, on a éliminé les bases mêmes du mariage, tout ce qui en faisait une institution ». Jamais, au grand jamais, on ne fonde une institution sur une « idiosyncrasie » ; « on ne fonde pas le mariage sur l'amour » ; on le fonde sur « l'instinct de l'espèce », sur « l'instinct de propriété (la femme et les enfants étant des propriétés) » ; on le fonde « sur V instinct de domination, qui sans cesse s'organise dans la famille en petite souveraineté, quia besoin des enfants et des héritiers pour maintenir , physiologiquement aussi, la mesure acquise de puissance, d'influence, de richesse, pour préparer de longues tâches, une solidarité d'instinct entre les siècles ». Le mariage, en tant qu'institution, comprend donc l'affirmation de la forme d'organisation la plus grande et la plus durable : « Si la société, prise comme un tout, ne peut porter caution d'elle-même jusque dans les générations les plus éloignées, le mariage est complètement dépourvu de sens. Le mariage moderne a perdu sa signification ; par conséquent, on le supprime (1). » Ni, en France, de Maistre et de Bonald, ni, en Allemagne, Savigny, Mommsen et Ihering ne se sont montrés plus conservateurs et plus traditionalistes que le révolutionnaire Zarathoustra. Pour ce dernier, les individus et leurs droits n'existent pas, le bonheur des individus est, encore plus que la justice, une quantité négligeable. Que devient le fameux sermon de Zarathoustra sur les trois vertus cardinales du nouvel évangile : « volupté, orgueil et instinct de domination » ? Zarathoustra prétendait avoir brisé toutes les anciennes tables de valeurs, et le voilà qui ('lève au-dessus des deux époux, dans le mariage, la table hébraïque de Moïse, les douze tables romaines, enfin les tables chrétiennes. 11 n'y a pas de juriste plus
(1) Crépuscule des idoles, tr. fr.. p. ail, § 3q.
NFETZ&CFHS ET L'iMMOHALISME
attaché à la loi que cet iconoclaste de toute loi.
Ici comme presque partout, Nietzsche a pris soin de se rectifier lui-même. Dans son chant sur l'enfant et le mariage, Zarathoustra nous donne la plus haute idée de l'union entre l'homme et la femme :
J'ai une question pour toi seul, mon frère; je jette cette question comme une sonde dans ton àme, afin que je connaisse sa profondeur.
Tu es jeune et tu désires enfant et mariage. Mais je te demandé : Es-tu un homme qui ait le droit de désirer un enfant?
Es-tu le victorieux, le vainqueur de toi-même, le souverain ctes sens, le maître de tes vertus ? C'est ce que je te demande.
Ou bien la bête et la nécessité parlent-elles de ton désir ? Ou bien l'isolement? Ou bien la discorde avec toi-même?
Je veux que ta victoire et ta liberté aient le désir d'un enfant. Tu dois construire des monuments vivants à ta- victoire et à ta délivrance.
Tu dois construire plus haut que toi. Mais il faut d'abord que tu sois construit toi-même, rectangulaire de corps et d'âme.
Tu ne dois pas seulement te reproduire et te transplanter, tu dois aussi te planter plus haut. Que le jardin du mariage te serve à cela.
Tu dois créer un corps supérieur, un premier mouvement,, une roue qui tourne sur elle-même, tu dois créer un créateur.
Mariage, c'est ainsi que j'appelle la volonté à deux de créer l'unique qui est plus que ceux qui l'ont créé. Respect réciproque, c'est là le mariage, respect de ceux qui veulent d'une telle volonté.
Ainsi la femme n'est plus le simple jouet, le simple délassement du guerrier. Elle est un être digne du grand respect, et aussi, sans doute, du grand amour, non moins nécessaire que Thomme même pour créer le surhumain, pour conduire l'humanité à un but qui la dépasse. Que devient alors cette loi rigide, à la romaine, qui fait de la femme une propriété, une esclave, qui la lie irrévocablement à son époux, sans que les mauvais traitements de celui-ci lui donnent le droit d'échapper à la servitude? Nietzsche fait des faux et mauvais mariages une salire sanglante : comment veut-il donc en faire des « institutions indissolubles » sans espoir de réparer une
erreur qui est devenue un malheur? Nul mieux que lui n'a flagellé même certaines unions prétendues heureuses.
Hélas ! cette pauvreté de l'àme à deux ! Hélas î ce misérable contentement à deux !
Mariage, c'est ainsi qu'ils appellent tout cela ; et ils disent ■que leurs unions sont contractées au ciel !...
Ne riez pas de pareils mariages ! quel est l'enfant qui n'aurait pas raison de pleurer sur ses parents?
Cet homme nie semblait respectable et mûr pour le sens de la terre ; mais lorsque je vis sa femme, la terre me sembla une demeure pour les insensés.
Zarathoustra voudrait que la terre entrât en convulsions lorsqu'un saint s'accouple à une oie. Voyez ce héros qui part en chasse de vérités ; il ne capture « qu'un petit mensonge paré » ; et il appelle cela son mariage!
Cet autre était calme et froid dans ses relations* il choisissait ses amis avec discernement. D'un seul coup il a gâté sa société pour toujours; et il appelle cela son mariage. Beaucoup de courtes folies, c'est ce qu'on nomme de l'amour. Et le mariage met fin à beaucoup de folies, pour en faire une longue bêtise. Le flambeau de Zarathoustra éclaire des chemins supérieurs, que les hommes doivent suivre.
Un jour vous devrez aimer au-dessus de vous ! Apprenez donc d'abord à aimer ! C'est pourquoi il vous fallut boire l'amer calice de votre amour.
II y a de l'amertume dans le calice, même dans le calice du meilleur amour. C'est ainsi qu'il se fait désirer le surhumain, c'est ainsi qu'il se fait voir à toi, le créateur !
Soif du créateur, flèche et désir du surhumain : dis-moi, mon fr.'-re, est-ce là ta volonté de mariage?
Je sanctifie une telle volonté et un tel mariage.
Ainsi parlait Zarathoustra.
Isaie n'eût pas parlé mieux. On ne voit pas, ici encore, €e que Zarathoustra apporte de vraiment nouveau à la
terre, mais on ne peut qu'admirer le haut idéal d'union qu'il propose entre l'homme et la femme.
La question sociale, la « question ouvrière », ce mot tait sortir Nietzsche de son assiette. Chez M. de Bismarck lui-même, qui admettait une question ouvrière, chez le nouvel empereur d'Allemagne, qui essaya delà résoudre, Nietzsche voyait des démocrates .de la pire espèce, des décadents de la politique, des socialistes égarés sur le trône ou sur les marches du trône. « C'est la bêtise, dit-il, ou plutôt c'est la dégénérescence de l'instinct (que l'on retrouve au fond de toutes les bêtises), qui fait qu'il y ait une question ouvrière. Il y a certaines choses sur lesquelles on ne pose pas de question : premier impératif de l'instinct. » Nietzsche se demande ce qu'on veut faire de l'ouvrier européen après avoir fait de lui « une question » . C'est là se précipiter soimême volontairement dans un gouffre d'où on ne pourra plus sortir. « L'ouvrier se trouve en beaucoup trop bonne posture pour ne point questionner toujours davantage, et toujours avec plus d'outrecuidance. » D'ailleurs, en fin de compte, « il a le nombre pour lui ». Nietzsche se plaint de ce qu'il faut complètement renoncer à l'espoir de voir se développer une espèce d'hommes modeste et frugale, une classe ouvrière qui répondrait au type du Chinois. « Cela eût été raisonnable, dit-il, et aurait simplement répondu à une nécessité. » Qu'a-t-on fait ? Tout pour anéantir en son germe la condition d'un pareil état de choses. « Avec une impardonnable étourderie, on a détruit dans leurs germes les instincts qui rendent les travailleurs possibles comme classe, qui leur feraient admettre à eux-mêmes cette possibilité. » On a rendu l'ouvrier « apte au service militaire » ; on lui a donné « le droit de coalition, le droit de vote politique ». Quoi d'étonnant si son existence lui apparaît aujourd'hui déjà « comme une calamité (ou, pour parler la langue de la morale, comme une injustice) » ? Mais que veut-on donc ? demande Nietzsche.
« Si l'on veut atteindre un but, on doit en vouloir aussi les moyens; si l'on veut des esclaves, on est fou de leur accorder ce qui en fait des maîtres (1) '. »
Tous les préjugés conservateurs de l'Allemagne piétiste reparaissent les uns après les autres chez l'impie Zarathoustra. Les hommes d'Etat les plus attachés au passé étaient moins rétrogrades que ce prophète des temps à venir. Et pourtant, quelques pages plus loin, il intitule un paragraphe : « Pour dire à l'oreille des conservateurs. » Que leur glisse-t-il donc? « Ce qu'on ne savait pas autrefois, ce qu'on sait aujourd'hui, ce qu'on pourrait savoir, c'est qu'une formation en arrière, une régression, en un sens quelconque, à quelque degré que ce soit, n'est pas du tout possible. C'est du moins ce que nous savons, nous autres physiologistes... Il y a des partis qui rêvent de faire marcher les choses à reculons, à la manière des écrevisses. Mais personne n'est libre d'être écrevisse ». Nietzsche conclut qu'il n'y a pas de remède aux maux de la démocratie, du socialisme, de l'anarchisme. « On n'y peut rien : il faut aller de l'avant, je veux dire s'avancer pas à pas plus avant dans la décadence (c'est là ma définition du progrès moderne) (2). »
Le socialisme et l'égalitarisme tendent à transformer le monde en un vaste lazaret où la vie finira par ressembler à une morne épidémie, jusqu'à ce que viennent les derniers jours de l'humanité avilie et abêtie.
Voyez ! je vous montre le dernier homme.
« (Ju'est-ce que l'amour ? la création ? le désir ? Qu'est-ce que l'étoile ? » — Ainsi demande le dernier bomme, et il clignote.
La terre est devenue petite et sur elle sautille le dernier homme qui rapetisse tout. Sa race est indestructible comme le puceron ; le dernier homme vit le plus longtemps.
« Nous avons découvert le bonheur, » — disent les derniers hommes, et ils clignotent.
Ils ont délaissé les contrées où l'on vit durement : car on a
(1) Crépuscule des idoles, § fto, tr. fr., p. 212.
(2) Ibid., § 43, p. 2i5.
mitzsc.uk et l'immoralisme
besoin de chaleur. On aime aussi le voisin et l'on se frotte contre lui : car on a besoin de chaleur.
Tomber malade et être déliant est pour eux un péché : on marche avec précautions. Bien îou qui trébuche sur les pierres ou sur les gens.
I n peu de poison de temps à autre : cela procure de beaux fèves. Et beaucoup de poison pour finir, afin de mourir agréablement.
On travaille encore, car le travail est une distraction. Mais l'on veille à ce que cette distraction ne devienne pas un effort.
On ne veut plus ni pauvreté ni richesse : l'une et l'autre donnent trop de souci. Qui voudrait encore commander ? Et qui obéir ? L'un et l'autre donnent trop de souci.
Pas de berger et un seul troupeau ! Chacun veut la même chose. Tous sont égaux : qui pense autrement, entre volontairement à l'asile d'aliénés...
« Nous avons découvert le bonheur, » disent les derniers hommes, et ils clignotent (1).
Quoique ayant pose par son immoralisme le principe même de lanarchisme, Nietzsche a la plus profonde horreur pour les anarchistes égalitaires et humanitaires.
Zarathoustra dit aux révolutionnaires :
Vous savez hurler, et obscurcir avec des cendres ! Vous êtes les meilleures gueules, et vous avez suffisamment appris l'art de faire bouillir de la fange...
Liberté! c'est votre cri préféré ; mais j'ai désappris la foi aux grands événements, dès qu'il y a beaucoup de hurlements et de fumée autour d'eux (2).
Chez tous les misérables, dit Nietzsche, on voit de nos jours s'insinuer et s'amplifier « les hurlements toujours plus furieux, les grincements de dents toujours plus féroces des chiens anarchistes, qui rôdent sur toutes les routes de la civilisation européenne ». En face des démocrates qui crient : « Du pain et du tra-
(1) Traduit par M. Lichtenberger.
(2) Zarathoustra, tr. fr., p. 18/,.
vail ! », les anarchistes ne sont qu'en une contradiction apparente ; apparente aussi est leur contradiction « avec ces idéologues de la Révolution, avec ces niais philosophasses sentimentaux de la fraternité universelle qui s'appellent socialistes et veulent la société libre (1) ». Ils ont beau hurler les uns contre les autres, socialistes et anarchistes sont en plein accord pour haïr toute forme sociale autre que « la domination du troupeau autonome » ; ils prêchent également un collectivisme qui s'impose dès qu'on veut abolir « patrons et ouvriers, maîtres et esclaves ». Ils ont « la même prévention tenace contre tout droit et privilège de l'individu isolé » ; et cela équivaut, pour Nietzsche, à une opposition contre tout droit en général, car, « quand tous les droits seront égaux, tous les droits deviendront inutiles » (2).
Un des traits communs entre socialistes et anarchistes, selon Nietzsche, c'est « la religion de la pitié pour tout ce qui sent, vit, souffre, en bas jusqu'à la brute, en haut jusqu'à Dieu... »; bien plus, c'est « le cri de protestation, l'impatience de compassion, la haine mortelle pour toute souffrance en général, l'incapacité quasi féminine de supporter la vue d'une souffrance et de permettre que l'on souffre c'est l'involontaire obscurcissement et l'efféminisation par lesquels l'Europe gît menacée d'un nouveau bouddhisme c'est la foi dans une morale de compassion réciproque, comme si c'était là la morale par excellence, la sommité, la cime atteinte par l'homme, l'unique espérance de l'avenir, la consolation du présent, la grande rédemption de la faute du passé ». En un mot, la foi qu'on retrouve chez toutes les sectes, c'est « la foi à la communauté rédemptrice, au troupeau, donc à eux-mêmes » (3).
(1) Aurore, pp. 128 et suiv.
(2) Ibid.
(3) Au delà du Bien et du Mal, p. i26.
Fouillée. — Nietzsche.
NIETZSCHE ET l'j IMMORALISME
Démocratie, socialisme,, anarchie sont eux-mêmes,, selon Nietzsche, un reflet, un écho lointain du mensonge religieux quia détruit l'empire romain. Tout cela est, à ses yeux, un même « mensonge ». Le mensonge, d'ailleurs, peut être une bonne chose,, mais, dit-il, il' faut considérer pour quel but on ment : « il est bien différât si c'est pour conserver ou pour détruire. Or, on peu! mettre complètement en parallèle le chrétien et l'anarchiste : leurs buts, leurs instincts ne sont que désir ne leurs. L'histoire démontre cette affirmation avec une précision épouvantable. Ce qui existait aere pérennité, r Empire romain, la plus grandiose forme d'organisation, sous des conditions difficiles, qui ait jamais été atteinte, tellement grandiose que, comparé à elle, tout ce qui l'a précédée et tout ce qui l'a suivie n'a été que dilettantisme, chose imparfaite et gâchée, — ces saints anarchistes se sont fait une pitié de détruire le monde, c'est-à-dire l'Empire romain, jusqu'à ce qu'il n'en restât plus pierre sur pierre, — jusqu'à ce que les Germains mêmes et d'autres lourdauds aient pu s'en rendre maîtres... Le chrétien et Vanarchisle sont décadents tous deux, tous deux incapables d'agir autrement que d'une façon dissolvante, venimeuse, étiolante ; partout ils épuisent le sang, ils ont tous deux, par instinct, une haine à mort contre tout ce qui existe, tout ce qui est grand, tout ce qui a de la durée, tout ce qui promet de l'avenir à la vie... Le christianisme a été le vampire de l'Empire romain, — il a mis à néant, en une seule nuit, cette action énorme des Romains : avoir gagné un terrain pour une grande culture qui a le temps. — Ne comprend-on toujours pas ? L'Empire romain que nous connaissons, que l'histoire de la province romaine enseigne toujours davantage à connaître, cette admirable œuvre d'art de grand style, était un commencement; son édifice était calculé pour être démontré par des milliers d'années, — jamais jusqu'à nos jours on n'a construit de cette façon, jamais on n'a même rêvé de construire»
en une égaie mesure, sub specie œtenii! — Cetio organisation était assez forte pour supporter de mauvais empereurs : le hasard des personnes ne doit rien avoir à voir en de pareilles choses — premier principe de toute grande architecture. Pourtant elle n'a pas été assez forte contre l'espèce la plus corrompue des corruptions, contre le chrétien... Qu'on lise Lu£i?èce pour comprendre ce à quoi Épicure a fait la guerre ; ce n'était point le paganisme, mais le « christianisme », je veux dire la corruption de l'âme par l'idée du péché, de la pénitence et de l'immortalité. — Il combattit les cultes souterrains, tout le christianisme latent: — en ce temps-là nier l'immortalité était déjà une véritable rédemption. — Et Épicure eût été victorieux, tout esprit respectable de l'Empire romain était épicurien ; alors parut saint Paul, saint Paul, la haine de ïchândâla contre Rome, contre le « monde » devenu chair, devenu génie, saint Paul le juif, le juif errant par excellence (1) ! Ce qu'il devina, c'était la façon d'allumer un incendie universel avec l'aide du petit mouvement sectaire des chrétiens, à l'écart du judaïsme; comment, à l'aide du symbole « Dieu sur la Croix <> on pourrait réunir, en une puissance énorme tout ce qui était bas et secrètement insurgé, tout l'héritage des menées anarchistes de l'Empire : Le salut vient par les Juifs. Faire du christianisme une formule pour surenchérir les cultes souterrains de toutes les espèces, ceux d'Osiris, de la. grande Mère, de Mitkras par exemple — une formule pour les résumer, — cette pénétration fait le génie de, saint Paul. Son instinct y était si sûr qu'avec un despo-, tisme sans ménagement pour la vérité il mit dans la bouche de ce « sauveur » de son invention les représentations dont se servaient, pour fasciner, ces religions de Tchândala, et non seulement dans la bouche : — il/?/ de son sauveur quelque chose qu'un prêtre de Mit liras, lui aussi, pouvait comprendre... Ceci fut son
(1) Par excellence en fronçais dans le texte.
Chemin de Damas : il comprit qu'il avait besoin de la foi en l'immortalité pour déprécier « le moude », que fidcc cT « enfer » pouvait devenir maîtresse de Rome, — qu'avec Y au-delà on lue la vie. — Nihiliste et chrétien : les deux choses s'accordent... (4) »
Nietzsche a pourtant lui-même, comme les nihilistes ei anarchistes, supprimé toute morale, tout «impératif catégorique», toute loi intérieure autre que la volonté même de puissance. — Oui, répondra-t-il, mais on ne supprime pas pour cela toute autorité, « toute tyrannie contre la nature et même contre la raison, « si ce n'est que Ton veuille décréter soi-même, de par une autre morale quelconque, que toute espèce de tyrannie et de déraison sont interdites ».Ces anarchistes « qui se prétendent libres, libres penseurs même », reprend Nietzsche avec ironie, veulent rejeter la « soumission à des lois arbitraires»; et ils ne voient pas que, pour n'être nullement morales, les lois et la contrainte n'en sont pas moins tout l'opposé d'arbitraires. « C'est, au contraire, un fait singulier que tout ce qu'il y a, ou tout ce qu'ily avait, surterre, de liberté, de finesse, de hardiesse, de légèreté, de sûreté magistrale, que ce soit dans la pensée, ou dans la façon de gouverner, dans la manière de dire ou de persuader, dans les arts comme dans les mœurs, ne s'est développé que grâce à la tyrannie de ces lois arbitraires ; et, sérieusement, il est très probable que c'est précisément cela qui est nature et naturel, — et nullement ce laisser-aller ! (2) » Nietzsche avait dit plus haut le contraire dans ses déclamations contre le christianisme; mais n'importe. En artiste qu'il est, il prend un exemple dans Fart : il examine comment on y arrive au naturel . Tout artiste, dit-il, sait que son naturel ou, si vous voulez, son état naturel se trouve bien loin du sentiment de laisser-aller, de négligence et, pourrait-on dire,
(I L Antéchrist, p. 80.
(2) Par delà le Bien et le Mal, 189.
d'anarchie intellectuelle, — « ce naturel qui consiste à ordonner, à placer, à disposer, à former librement, dans les moments d'inspiration ; et c'est alors qu'il obéit sévèrement et avec finesse à des lois multiples, qui se refusent à toute réduction en formule par des notions, à cause de leur dureté et de leur précision mêmes (à côté d'elles, les notions les plus solides ont quelque chose de flottant, de multiple et d'équivoque). » Nous voilà bien loin de l'anarchie ! « Le principal au ciel et sur la terre, conclut Nietzsche comme un vulgaire chrétien, c'est d'obéir longtemps, et dans une même direction : il en résulte toujours à la longue quelque chose pour quoi il vaut la peine de vivre sur terre, par exemple la vertu, l'art, la musique, la danse, la raison, l'esprit — quelque chose qui transfigure, quelque chose de raffiné, de bon et de divin. » — La vertu ! dit Nietzsche, — cette vertu qu'ailleurs il a représentée comme une négation insensée de la nature, il y voit maintenant la vraie nature ou, tout au moins, la meilleure nature. « Considérez toute morale sous cet aspect, c'est la nature en elle qui enseigne à haïr le laisser-aller, la trop grande liberté, et qui implante le besoin d'horizons bornés et de tâches à la portée, — qui enseigne le rétrécissement des perspectives, donc, en un certain sens, la bêtise, comme condition de vie et de croissance. — Tu dois obéir à n'importe qui , et longtemps ; autrement, tu iras à ta ruine, et tu perdras le dernier respect de toi-même ; — cela me semble être l'impératif moral de la nature, qui n'est ni catégorique, contrairement aux exigences du vieux Kant (de là cet « autrement»), ni adressé à l'individu (« qu'importe l'individu à la nature,) » mais à des peuples, des races, des époques, des castes, — avant tout à l'animal homme tout entier, à l'humanité » (1). — Voilà la morale vengée des injures de Nietzsche par Nietzsche lui-même : tout à l'heure, la morale était contraire à la vie et à la nature; main-
(i) Par delà le Bien el le Afa/,§ 1881, tr. fr , pp. 105, lOti.