CHAPITRE IU
LE RETOUR ÉTERNEL
Nietzsche avait étudié les « physiologues » de la Grèce antique, qui avaient conçu le retour éternel des choses dans le cercle de la « grande année », la conflagration universelle suivie d'un universel recommencement dans le même ordre, dans le même lieu, dans le même temps, pour aboutir de nouveau à l'universel incendie : le phénix renaît de ses cendres, brûle encore, et renaît à l'infini. Spencer a aussi sa « grande année », puisqu'il suppose une conflagration complète de l'univers, puis une condensation par refroidissement, qui en ferait une seule masse. Lui aussi se demande ce qui adviendra ensuite, et il laisse entrevoir que tout recommencera ; mais il ne nous dit pas que ce soit de la même manière et dans le même ordre. Heine, dans ses additions au Voyage de Munich à Gênes, écrivait ce passage qui ne figure pas dans les anciennes ëditëcms et que Nietzsche n'a pas dû connaître : «En vertu des lois de combinaison éternelles, toutes les formes qui ont déjà été sur cède terre apparaîtront à nouveau. » Blanqui, dans son Eternité par tes astres (1871)., avait déduit de la théorie des combinaisons qu'il faut des répétitions sans fin pour remplir l'infini, soit du temps, soit de l'espace. « Ce que j'écris en ce moment dans un cachot du fort du Taureau, je l'ai écrit et je l'écrirai pendant l'éternité sur une table, avec une
plume, sous des lial)its, dans des circonstances toutes semblables. » Chaque individu existe à un nombre infini d'exemplaires. « 11 possède des sosies complets et des variantes de sosies. » En 1878, le célèbre naturaliste allemand de Ntvgeli prononçait, dans son discours sur les Bornes de la Science, ces paroles que les commentateurs de Nietzsche ne semblent pas connaître et que, pour notre part, nous avions notées: « Puisque la grandeur, la composition et l'état de développement restent dans des limites finies, les combinaisons possibles forment un nombre infiniment grand, d'après l'expression consacrée, mais non encore infini. Ce nombre épuisé, les mêmes combinaisons doivent se répéter. Nous ne pouvons éviter cette conclusion par l'objection que des sextillions de corps célestes et de systèmes célestes ne suffisent pas pour épuiser le nombre des combinaisons possibles; car les sextillions sont même moins dans l'éternité qu'une goutte d'eau dans l'Océan. Nous arrivons ainsi à €ette conclusion rigoureusement mathématique, mais répugnante à notre raison, que notre terre, exactement comme elle est maintenant, existe plusieurs fois, même infiniment de fois, dans l'univers infini, et que le jubilé que nous célébrons aujourd'hui se célèbre juste en ce moment-ci dans beaucoup d'autres terres(l). » On voit que le retour éternel dans le temps peut et doit se compliquer de la répétition simultanée à l'infini, d'une sorte de retour éternel dans l'espace, dont Nietzsche n'a pas parlé.
Les commentateurs de Nietzsche ont aussi négligé de mentionner que, dans les Vers d'un philosophe, qui parurent en 1881, Guyau avait fait de l'analyse spectrale et de la répétition à l'infini le sujet d'une de ses plus belles pièces lyriques. Lui aussi, il avait vu que la conséquence la plus apparente et la plus immédiate de
(i) Von Nœgeli, les Bornes de la Science, discours prononcé au Congrès des naturalistes allemands, session de Munich, en 1878, traduit dans la Revue Scientifique du i3 avril 1878
LE RETOUR ÉTERNEL
la découverte spectrale est le retour sans fin des mêmes éléments, non pas seulement dans la durée, mais aussi dans l'espace :
Partout à nos regards la nature est la même: L'infini ne contient pour nous rien de nouveau...
Vers quel point te tourner, indécise espérance, Dans ces cieux noirs, semés d'hydrogène et de fer, Où la matière en feu s'allonge ou se condense Comme un serpent énorme enroulé dans l'éther?
Puisque tout se ressemble et se tient dans l'espace, Tout se copie aussi, j'en ai peur, dans le temps ; Ce qui passe revient, et ce qui revient passe: C'est un cercle sans fin que la chaîne des ans.
ÉsUil rien de nouveau dans l'avenir qui s'ouvre ? Peut-être, — qu'on se tourne en arrière, en avant, — Tout demeure le même ; au loin on ne découvre Que les plis et replis du grand serpent mouvant.
Devant cette possibilité d'un éternel retour des mêmes choses dans le temps comme dans l'espace, — si bien que le rayon de lumière qui traverse l'immensité, s'il pouvait traverser aussi l'éternité, donnerait toujours le même spectre et révélerait les mêmes scènes, — Guyau n'éprouve pas l'enthousiasme qu-'éprouvêfa Nietzsche; tout au contraire, il demande à la Nature, avec l'accent d'une désespérance infinie :
Depuis l'éternité quel but peux tu poursuivre? S'il est un but, comment ne pas l'avoir atteint ? Qu'attend ton idéal, ô Nature, pour vivre? Ou, comme tes soleils, sVsl il lui même éteint?
L'éternité n'a donc abouti qu à ce monde !
La vaut-il? Valons-nous, hommes, un tel effort?
Oh ! si notre pensée était assez féconde
Elle qui voit le mieux, pour le réaliser !
Si ses rêves germaient ! Oh ! si dans ce lourd inonde
Son aile au vol léger pouvait un peu peser!
Fouillée. — Nietzsche . 14
NIETZSCHE KT l'imMOHAMSME
La sentant vivre en moi, j'espérerais par elle Voir un jour l'avenir changer à mon regard... — Mais, ma pensée, es-tu toi-même bien nouvelle? N'es-tu point déjà née et morte quelque part?
Ainsi germe chez Guyau le rêve mathématique d'une répétition sans fin, qui ferait que la même pensée d'aujourd'hui est déjà née et morte bien des fois et en bien des lieux. Loin de voir là un sujet d'ivresse, Guyau y voit le dernier mot du découragement et la doctrine du suprême désespoir. La même idée le hantait, le jour où, méditant au bord de la mer, il croyait apercevoir dans l'Océan non pas le miroir de Dieu, mais le miroir d'une nature sans but, se répétant sans fin ellemême, « grand équilibre entre la vie et la mort », « grand roulis éternel qui berce les êtres ». «A mesure que je réfléchis, il me semble voir l'Océan monter autour de moi, envahir tout, emporter tout ; il me semble que je ne suis plus moi-même qu'un de ses flots, une des gouttes d'eau de ses flots ; que la terre a disparu, que l'homme a disparu, et qu'il ne reste plus que la nature avec ses ondulations sans fin, ses flux, ses reflux, les changements perpétuels de sa surface qui cachent sa profonde et monotone uniformité (1). » Mais, au lieu d'accepter cette répétition éternelle, au lieu de dire oui au retour sans fin des mêmes misères et des mêmes souffrances, Guyau finit par chercher dans la vie humaine supérieure et vraiment superhumaine le motif d'espérance que semblait lui refuser la nature.
La même année où Guyau publiait les Vers d'an Philosophe, M. Gustave Le Bon faisait paraître V Homme et les Sociétés, et, au tome II, il soutenait que « les mêmes mondes habités par les mêmes êtres ont dû se répéter bien des fois ».
Ainsi, de tous les côtés, la même obsession se retrou-
(1) Nous avons vu plus haut que, dans son exemplaire de YEsquisse d'une morale sans obligation ni sanction, Nietzsche a souligné tout ce passage et mis en face deux traits, avec le mot: Moi.
LE RETOUR ÉTERNEL
vait chez les esprits les plus différents. C'est alors que Nietzsche, fasciné à son tour par cette notion antique que la science moderne a rajeunie, crut qu'il avait fait une immense découverte, qu'il allait apporter à l'humanité la grande nouvelle d'où daterait l'ère future.
« Moi, Zarathoustra, l'aftirmateur de la vie, l affirmateur delà douleur, l'af Armateur du cercle, — c'est toi que j appelle, toi la plus profonde de mes pensées !...
« Tout va, tout revient, la roue de l'existence tourne éternellement.
« Tout meurt, tout refleurit ; éternellement coulent les saisons de l'existence.
« Tout se brise, tout se reconstruit ; éternellement se bâtit la même maison de l'existence.
« Tout se sépare, tout se réunit de nouveau ; l'anneau de l'existence se reste éternellement fidèle à lui même.
« A chaque moment commence l'existence ; autour de chaque ici tourne la boule là-bas. Le centre est partout. Le sentier de 1 éternité est tortueux (1).»
Zarathoustra dit encore ailleurs :
Maintenant je meurs et je disparais, et dans un instant je ne serai plus rien. Les âmes sont aussi mortelles que les eorps.
Mais, le nœud des causes où je suis enchevêtré revient, — il me recréera ! Je fais moi-même partie des causes de l'éternel retour des choses.
Je reviendrai avec ce soleil, avec cette terre, avec cet aigle, avec ce serpent, — non pour une vie nouvelle, ni pour une vie meilleure, ou semblable :
Je reviendrai éternellement pour cette même vie pareille, en grand et aussi en petit, afin d'enseigner de nouveau l'éternel retour de toutes choses.
Afin de redire la parole du grand Midi de la terre et des hommes, afin d'enseigner de nouveau aux hommes le Surhomme.
J'ai dit ma parole, ma parole me brise; ainsi le veut ma destinée éternelle; — je disparais en annonciateur (2)!
Gœthe avait représenté la Nature comme un joueur
(1) Ainsi purin Zarathoustra, trad. II. Albert, p. 309.
qui, (levant une table de jeu, crie constamment : Au double : c'est-à-dire ajoute à sa mise tout ce que son bonheur lui a donné. Pierres, bètes, plantes, après avoir été ainsi formées par ces heureux coups de dés, sont de nouveau remises au jeu : « Et qui sait si l'homme n'csl pas la réussite d'un coup qui visait très haut? » Nietzsche emprunte à Gœthe cette conception du monde et la reproduit presque dans les mêmes termes, en y ajoutant l'espoir d'un coup de dés qui produira le surhomme.
<> Par h isard » — c'est là la plus vieille noblesse du monde ; je l'ai rendue à toutes choses, je l'ai délivrée de la servitude du bld.
Zarathoustra ne s'aperçoit pas que le hasard luimême se ramène à La Fatalité, comme l'avait bien compris Démocrite, et que c'est une étrange délivrance que d'être affranchi de la finalité au profit de la nécessité. 11 n'en donne pas moins au hasard, se souvenant peutêtre d'Epicure, le nom de liberté :
Cette liberté et cette sérénité célestes, je les ai placées comme des clochers d'azur sur toutes choses, lorsque j'ai enseig-né qu'au-dessus d'elles et par elles aucune volonté éternelle ne voulait.
J'ai mis en place de cette volonté cette pétulance et cette folie, lorsque j'ai enseigné : — Une chose est impossible partout, et cette chose est le sens raisonnable !
Un peu de raison cependant, un grain de sagesse, dispersé d'étoile en étoile, ce levain est mêlé à toutes choses, c'est à cause de la folie que la sagesse est mêlée à toutes choses !
Un peu de sagesse est possible ; mais j'ai trouvé dans toutes choses cette certitude bienheureuse : elles préfèrent danser sur les pieds du hasard.
O ciel au-dessus de moi, ciel pur et haut ! Ceci est maintenant pour moi ta pureté, qu'il n'existe pas d'éternelle araignée et de toile d'araignée de la raison;
Que tu es un lieu de danse pour les hasards divins, que tu es une table divine pour le jeu de dés et les joueurs divins (1).
(i Zarathoustra; tr. fr., p. 234.
LE RETOUR ÉTERNEL
Zarathoustra parle aussi poétiquement qu'un Parménide ou un Heraclite, mais plus obscurément encore sous l'apparente clarté des images. Comment un peu de raison se trouve-t-il mêlé à l'universelle et foncière irrationnalité des choses soumises aux combinaisons fortuites, c'est-à-dire fatales ? Comment la brutalité de ces combinaisons aveugles est-elle meilleure et plus « azurée » que la toile d'araignée de la raison, que l'arai- 'gnée éternelle qui aurait tissé le monde en prenant pour but le bien et le bonheur de chaque être, poursuivis et atteints d'ailleurs par cet être lui-même? Quelque difficulté qu'offrent la thèse du théisme ou celle du panthéisme, il n'y a pas lieu de se « réjouir » si l'on ne peut établir que le monde ait un sens et surtout un sens moral, que le progrès indéfini soit possible dans l'humanité et dans l'univers, sans fatalité de retour en arrière et sans « cercle éternel ». Le prétendu hasard de Zarathoustra est une nécessité qui condamne tout à se répéter soi-même perpétuellement; rien ne danse en liberté; tout, dans ses moindres mouvements, accomplit le riteprédestiné et imposé par l'éternel retour. Zarathoustra a beau nous dire de danser « par- dessus nos têtes », nous sommes enfermés nous-mêmes, nous sommes à jamais prisonniers.
Que le concept mathématique d'éléments finis, combinés dans le temps infini et l'espace infini, ait pu paraître si « nouveau » àNietzscheetexciteràcepointson enthousiasme ; que sa doctrine du Surhomme ait abouti à nous représenter le Surhomme lui-même comme un mirage éphémère, qui s'est produit déjà un nombre infini de fois et a disparu un nombre infini de fois, qui se reproduira de même infiniment pour disparaître non moins infiniment ; et que cette conception de I'éternélle identité, qui est celle de l'éternelle vanité (umsonts!), ait pu sembler à Nietzsche la plus haute idée de la vie, c'est ce qu'il est difficile d'expliquer sans admettre déjà je ne sais quoi de trouble dans ce cerveau en perpétuel enfantement.
La preuve formelle que Nietzsche avait emprunté son
NIETZSCHE ET i/iMMQRALISMÉ
idée prétendue « nouvelle » à ï \« antique » idée des physiologues grecs, c'est qu'il leur emprunte le nom même de la « grande année » :
11 y a une grande année du devenir, un monstre de grande année.
... En sorte que nous sommes semblables à nous-mêmes, dans toute grande année, en grand et aussi en petit.
C'est donc bien chez les Grecs que le philologue philosophe de Baie avait pris sa conception fondamentale, qu'il erut voir tout d'un coup jaillir en lui-même pendant qu'il errait sur les hauteurs de l'Engadine.
L'idée capitale de son œuvre — « cette formule suprême, dit-il, la plus haute qui se puisse concevoir, de triomphante affirmation » — date du mois d'août de Tannée 1881 : elle fut jetée sur une feuille avec cette inscription : « A 6.000 pieds par delà l'homme et le temps (1) » . — « J'allais en ces jours, raconte Nietzsche, le long du lac de Silvaplana, à travers la forêt; près d'un roc puissant qui se dressait en pyramide, non loin de Surlei, je fis halte. C'est là que l'idée vint à moi. Si, à compter de ce jour, je me reporte de quelques mois en arrièreje trouve comme signe précurseur de cet événement une transformation soudaine, profonde et décisive de mon goût, surtout en musique. Peut-être doit-on ranger mon Zarathoustra sous la rubrique Musique ; ce qui est sûr, c'est qu'il supposait au préalable une régénération totale de l'art d'entendre. A Recoaro, petite ville d'eaux près de Vicence, où je passai le printemps de l'année 1881, j'observai avec mon maestro et ami Peter Gast, — un régénéré lui aussi — que le phénix Musique volait près de nous, paré d'un plumage plus léger et plus brillant qu'autrefois. — Si, à compter de ce jour, je me transporte d'autre part en pensée jusqu'au jour de l'enfantement, qui se fit soudainement et dans les condi-
fi) L'inscription originale, qui a été conservée, est: « A 6.000 pieds au-dessus de la mer et bien plus haut au-dessus de toutes les choses humaines. »
LE RETOUR ÉTERNEL
tions les plus invraisemblables, au mois de février 1883 (le chapitre final fut achevé précisément à l'heure sainte où Richard Wagner mourait à Venise), je constate que ma. grossesse fut de dix-huit mois. Ce chiffre de dixhuit mois juste donnerait lieu de penser — entre bouddhistes tout au moins — que je suis au fond un éléphant femelle. Entre temps était née la Gaie Science, où se montrent cent indices annonçant l'approche de quelque chose (ï incomparable ».
Nietzsche a merveilleusement décrit l'inspiration poétique d'où est jaillie Zarathoustra, la bible du cercle éternel. « Quelqu'un a-t-il, en cette fin du xixe siècle, la notion claire de ce que les poètes aux grandes époques de l'humanité appelaient l'inspiration ? Si nul ne le sait, je vais dire ce qu'est l'inspiré. Pour peu qu'on ait gardé en soi la moindre parcelle de superstition, on ne saurait en vérité se défendre de l'idée qu'on n'est que l'incarnation, le porte-voix, le médium de puissances supérieures. Le mot de révélation — entendu dans ce sens que tout à coup quelque chose se révèle à notre vue ou à notre ouïe avec une indicible précision, une ineffable délicatesse, quelque chose qui nous ébranle, nous bouleverse jusqu'au plus intime de notre être, — est l'expression de l'exacte réalité. On entend, — on ne cherche pas : on prend, — sans se demander de qui vient le don ; la pensée jaillit soudain comme un éclair, avec nécessité, sans hésitations ni relouches : — je n'ai jamais eu à faire un choix. C'est un enchantement où notre âme, démesurément tendue, se soulage parfois par un torrent de larmes, où nos pas, sans que nous le voulions, tantôt se précipitent, tantôt se ralentissent ; c'est une extase qui nous ravit entièrement à nous-mêmes, en nous laissant la perception distincte de mille frissons délicats qui nous font vibrer tout entiers, jusqu'au bout des orteils ; c'est une plénitude de bonheur où l'extrême souffrance et l'horreur ne sont plus sentis comme un contraste, mais comme parties intégrantes et indispensables, comme
une nuance nécessaire au soin de cet océan delumière ; c'esl un instinct du rythme qui embrasse tout un monde de formes (là grandeur, le besoin d'un rythme ample esi presque la mesure delà puissance de l'inspiration, et comme une sorte de compensation à un excès d'oppression et de tension). Tout cela se passe sans que notre liberté y ait aucune part, et pourtant nous sommes entraînés, comme en un tourbillon, par un sentiment plein d'ivresse de liberté, de souveraineté,, de toute-puissance, de divinité. Ce qu'il y a de plus étrange, c'est ce caractère de nécessité avec lequel s'impose l'image, la métaphore ; on perd toute notion de ce qui est image, métaphore : il semble que ce soit toujours l'expression la plus naturelle, la plus juste, la plus simple qui s'offre à vous. On dirait vraiment que, selon la parole de Zarathoustra, les choses elles-mêmes viennent à nous, désireuses de devenir symboles, « et toutes les choses accourent avec des caresses empressées pour trouver place en ton discours, et elles te sourient, flatteuses, car elles veulent voler portées par toi. Sur l'aile de chaque symbole tu voles vers chaque vérité. Pour toi s'ouvrent d'eux-mêmes tous les trésors du Verbe ; tout Être veut devenir Verbe, tout Devenir veut apprendre de toi à parler ». Telle est mon expérience de l'inspiration ; et je ne doute pas qu'il ne faille remonter des millénaires en arrière, pour trouver quelqu'un qui ait le droit de dire : C'est aussi la mienne (1).»
Peut-être Nietzsche se fait-il quelque illusion sur son originalité ; Gœthe lui-même avait dit: « On parle toujours d'originalité native, mais qu'entend-on par là? Dès que nous sommes nés, le monde commence àagirsur nous, et ainsi jusqu'à la fin, et en tout. » Et Gœthe disait encore :
En quoi et à quel point es-tu différent des autres? Reconnais-toi, et vis avec le monde en paix.
(1) Cité par Mme Fôrster Nietzsche, Comment naquit Zarathoustra. Zukunft, 2 octobre 1897, p. 11 et 17 s., et traduit par M. Litchtenberger dans les Fragments choisis, p. 173.
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Presque à la même époque, Guyau parcourait les mêmes lieux que Nietzsche, Saint-Moritz et Silvaplana, roulait dans sa tête les mêmes pensées, s'abandonnait, lui aussi, aux plus hautes inspirations poétiques et métaphysiques. Les révélations que Nietzsche apporte au monde en strophes enflammées ne sont donc pas aussi nouvelles qu'il se l'imaginait. Nietzsche dit qu'il « comptait sur l'analyse spectrale pour confirmer sa vision du monde », et c'est aussi l'analyse spectrale qu'avait invoquée Guyau ; Nietzsche comptait « sur la physique et les mathématiques réunies », — lui qui avait représenté toutes ces sciences comme roulant sur des notions absolument illusoires . Est-il donc vrai que le grand dogme de la religion prétendue nouvelle eût pu être confirmé par ces sciences ? Est-il vrai que le monde soit voué à une répétition continuelle, à une sorte d'écholalie, comme ces malheureux fous qui redisent sans cesse la même phrase ou se font l'écho de toute phrase dite devant eux ? — A vrai dire, nous n'en savons rien, et le prophète de l'éternel retour n'en sait pas plus que nous; mais le philosophe peut ici dire son mot. Les spéculations de ce genre, remarquerons-nous, sont fondées sur cette hypothèse que l'intelligence connaît tous les éléments des choses, que ces éléments, comme les corps prétendus simples de la chimie, sont des espèces fixes en tel nombre déterminé, 80 par exemple ou 81, pas un de moins, comme si ce chiffre était cabalistique et exprimait le nec plus ultra de la nature. Dès lors, en vertu de la théorie des combinaisons, il n'y aurait plus qu'à chercher le nombre des combinaisons de nos 80 éléments, — nombre déjà respectable, mais fini; — et alors nous tomberions sur une loi de répétition dans le temps et dans l'espace, sur une « grande année» qui, une fois révolue, recommencerait identique à soi. Tel un kaléidoscope qui, à force de tourner, ramènerait pour nos yeux la même série de visions. Eh bien î pour le philosophe, de semblables spéculations scientifiques sont toutes subjectives : per-
NIETZSCHE ET i/lMMORALISME
sonne ne peut se flatter de connaître le nombre des éléments fixes (s'il y a des éléments fixes), ni toutes les forces possibles delà nature, ni toutes ses métamorphoses possibles (1). Nietzsche se contredit ici luimême une fois de plus, car il nous a représenté la nature comme inépuisable, le devenir comme un torrent que rien ne peut limiter ni arrêter, qui va toujours plus loin et peut toujours prendre de nouvelles formes; il n'admet comme déterminé, comme figé et immobilisé, que les mots de notre langue humaine, que les cadres et cases de notre pauvre cerveau humain, que les catégories de notre pensée borgne. Et la nature, pour lui, se moque bien de nos catégories, de notre physique et de ses lois prétendues immuables, de notre géométrie et de ses théorèmes prétendus nécessaires ! Elle va, elle court, elle monte, elle descend, elle change, elle s'échappe, elle est en perpétuelle génération. Voilà ce que nous a dit et redit Nietzsche ; et maintenant il se prosterne devant une loi de combinaison mathématique qui devient pour lui le secret de l'absolu, devant une fraction périodique qui lui semble le dernier mot de l'énigme universelle ! Après avoir prononcé comme Heraclite : rien n'est, tout devient, il nous dit : tout revient ; et il ne voit pas l'antinomie, il ne voit pas la contradiction. Tout ne devient pas, si la formule du retour identique reste, si la loi de combinaison des éléments est toujours la même, si l'on est sûr que tout reviendra un nombre infini de fois dans un ordre immuable. Tout ne devient pas, si le fleuve d'Héraclite a un rivage qui demeure et des flots qui reparaissent toujours les mêmes. « On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve », dit mélancoliquement Héraclite, et Nietzsche croit le consoler en lui répondant : — On s'y baigne et on s'y noie une infinité de fois.
Si Guyau, lui aussi, avait conçu la vie comme un pou-
(1) De nos jours, les chimistes tendent aussi à considérer les espèces chimiques et les prétendus éléments comme non fixes, comme transmuables.
LE RETOUR ÉTERNEL
voir de se dépasser sans cesse, au moins en avait-il conclu, bien plus logiquement, que nulle combinaison, nulle forme ne peut être considérée comme liant la vie et épuisant sa puissance. « On ne pouvait, dit-il, voir et saisir le Protée de la fable sous une forme arrêtée que pendant le sommeil, image de la mort ; ainsi en est-il de la Nature : toute forme n'est pour elle qu'un sommeil, une mort passagère, un arrêt dans l'écoulement éternel et l'insaisissable fluidité de la vie. Le devenir est essentiellement informe, la vie est informe. Toute forme, tout individu, toute espèce ne marque qu'un engourdissement transitoire de la vie : nous ne comprenons et ne saisissons la nature que sous limage de la mort. » De quel droit pourrions-nous donc condamner la nature et la vie à revenir sans cesse s'emprisonner dans les mêmes formes au lieu de se surmonter toujours elle-même?
Guyau, dans son Irréligion de l'Avenir, examina sous toutes les faces le problème dont, à la même époque, sur les mêmes hauteurs de TEngadine ou sur les mêmes bords méditerranéens, Nietzsche se tourmentait avec une angoisse si tragique. Depuis Héraclite jusqu'à Spencer, dit Guyau, les philosophes n'ont jamais séparé les deux idées d'évolution et de dissolution; ne sont-elles point pourtant séparables? Remarquons bien que jusques à présent il n'est pas d'individus, pas de groupe d'individus, pas de monde qui soit arrivé « à une pleine conscience de soi, à une connaissance complète de sa vie et des lois de cette vie » ; nous ne pouvons donc « ni affirmer ni démontrer que la dissolution soit essentiellement et éternellement liée à l'évolution par la loi même de l'être: laloi des lois nous demeure ce». Pour la saisir un jour, il faudrait « un état de pensée assez élevé pour se confondre avec cette loi même ». A plus forte raison ne pouvons-nous affirmer que la dissolution et l'évolution recommenceront toujours de la même manière et suivant la même loi circulaire. Et Guyau revient sur ridée qu'il avait exprimée déjà sous une forme si poétique dans ses Vers d'an Philosophe :
NIETZSCHE ET l\m MORALISME
« L'objection la plus grave peut-ètreS l'espérance, — objection qui 11 ;1 P&s été assez mise en lumière jusqu'ici el que M. Kenan lui-même n'a pas soulevée clans les rêves trop optimistes de ses Dialogues, — c'est L'éternité à parle post, c'est le demi-avortement de l'effort universel qui n'a pu aboutir qu'à ce monde ! » Comment ressaisir un motif d'espérance dans cet abîme du temps qui semble celui du désespoir? — Guyau se répond à lui-même que, des deux infinis de durée que nous avions derrière nous et devant nous, « un seul s'est écoulé stérile, du moins en partie ». Même en supposant Tavortement complet de l'œuvre humaine et de l'œuvre que poursuivent sans doute avec nous une infinité de « frères extraterrestres », il restera toujours mathématiquement à l'univers « au moins une chance sur deux de réussir ; c'est assez pour que le pessimisme ne puisse jamais triompher dans l'esprit humain ». Comme Nietzsche, Guyau aime à rappeler la métaphore de Platon sur les coups de dés qui se jouent dans l'univers ; ces coups de dés, ajoute-t-il, n'ont encore produit « que des mondes mortels et des civilisations toujours fléchissantes », mais le calcul des probabilités « démontre qu'on ne peut, même après une infinité de coups, prévoir le résultat du coup qui se joue en ce moment ou se jouera demain ». Il est curieux de voir Guyau, avant Nietzsche, s'appuyer sur le calcul des probabilités, mais, tandis que Nietzschéen déduira le retour éternel, Guyau pense que les probabilités entraînent plutôt des possibilités toujours nouvelles.
Selon nous, comme selon Guyau, l'une et l'autre hypothèse sont scientifiquement indémontrables. Quand on cherche à se figurer, dit Guyau, les formes supérieures de la vie et de l'être, on ne peut rien déduire des éléments qui nous sont connus, parce que ces éléments sont en nombre borné et, de plus, imparfaitement connus; il peut donc exister des êtres infiniment supérieurs à nous. « Notre témoignage, quand il s'agit de l'existence de tels êtres, n'a pas plus de valeur que celui
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d'une fleur de neige des régions polaires, d'une mousse de l'Himalaya ou d'une algue des profondeurs de l'Océan Pacifique, qui déclareraient la terre vide d'êtres vraiment intelligents, parce qu'ils n'ont jamais été cueillis par une main humaine (1). » C'est ainsi que le philosophepoète de Y Irréligion de l 'avenir (2) répondait d'avance au poète-philosophe de Zarathoustra. Il lui donnait, il nous donne à nous tous la suprême leçon de sagesse, en disant : « La pensée est une chose sui generis) sans analogue, absolument inexplicable, dont le fond demeure à jamais inaccessible aux formules scientifiques, et surtout mathématiques, par conséquent à jamais ouvert aux hypothèses métaphysiques. De même que l'être est le grand genre suprême, genus generalissimum, enveloppant toutes les espèces de l'objectif, de même la conscience est le grand genre suprême enveloppant et contenant toutes les espèces du subjectif;, on ne pourra donc jamais répondre entièrement à ces deux questions : Qu est-ce que l'être ? Qu est-ce que la conscience ? ni, par cela même, à cette troisième question qui présupposerait la solution des deux autres : La conscience sera-t-elle? » A plus forte raison aucun Nietzsche ne saurait-il démontrer que la conscience sera toujours renaissante et mourante sous les mêmes formes, que l'être est une simple volonté de domination qui aboutit à être toujours vaincue, puis à recommencer la même lutte avec les mêmes péripéties pour subir la même inéluctable défaite. Au lieu d'admettre un éternel reflux, il est plus logique d'admettre, avec Guyau, un éternel mouvement en avant, par le moyen même de ces flux et reflux qui sont la vie. « Nos plus hautes aspirations, qui semblent précisément les plus vaines, sont comme des ondes qui, ayant pu venir jusqu'à nous, iront plus loin que nous, et peut-être, en se réunissant, en simplifiant, ébranleront le monde...
(1) UIrrétigion de l avenir, p. £58.
(2) Ibid., p. 447-
NIETZSCHE KT L IMMORALISME
C'esl à force de vagues mourantes que la mer réussit à façonner sa grève, à dessiner le lit immense où elle se meut (1). » — « L'avenir, conclut Guyau avec une sagesse étrangère à Nietzsche, n'est pas entièrement déterminé par le passé connu de nous. L'avenir et le passé sont dans un rapport de réciprocité, et on ne peut connaître l'un absolument sans l'autre, ni conséquemment deviner l'un par l'autre. » C'est là, croyons-nous, pour tout philosophe qui a le sentiment des bornes de notre connaissance, le dernier mot de la question. Le cercle éternel de Nietzsche, au contraire, n'est qu'un jeu mathématique, qui ne peut manquer de laisser échapper le fond môme des réalités. Et Nietzsche, encore une fois, aurait dû le comprendre lui-même, puisqu'il admettait (comme d'ailleurs Guyau) que les mathématiques sont une simple enveloppe dont les mailles enserrent l'être sans le pénétrer.
Nietzsche, en définitive, se trouve encore réduit sur ce point à deux antinomies essentielles. La première éclate entre sa conception de « la vie qui va toujours en avant » et sa conception du piétinement universel. La seconde éclate entre son scepticisme à régard des lois mathématiques (qui finit, dans la troisième période de sa pensée, par lui faire nier le déterminisme) et sa foi aveugle au cercle de Popilius tracé par les mathématiques. Ne finit-il pas par diviniser ce cercle vicieux lui-même, en s'écriant : Circulus vitiosus, Deus !
(i) L'Irréligion de l'avenir, p. 458.