CHAPITRE IV
Nous connaissons le dogme suprême et contradictoire qu'annonce au inonde le « créateur » Zarathoustra. Il nous reste à dire succinctement par quelles initiations successives l'homme peut participer aux mystères de la religion néo-païenne.
On a vu plus haut comment Gœthe donnait pour but à l'Univers la production de l'œuvre d'art et, pour parler plus nettement, du drame, — disons mieux encore, de Faust. La conception esthétique du monde, depuis Schiller et Gœthe, pour ne pas remonter plus haut, est un des lieux communs du romantisme (1). De même pour la morale « esthétique », de même, entin, pour la réduction de la métaphysique à une esthétique supérieure. Nietzsche, dans la préface qu'il écrivit en 1886 pour une nouvelle édition de son livre sur Y Origine de la tragédie, se présente cependant comme inventeur et révélateur. « Déjà, dit-il, dans ma préface à Richard Wagner, c'était Yart, et non la morale, qui était présentée comme l'activité essentiellement métaphysique de l'homme; au cours du présent livre je reproduis, à différentes reprises, 3ette singulière proposition, que l'existence du monde nê peut se justifier que comme phénomène esthétique. Sous ce rapport, le monde est beau dans son ensemble, laid et risible dans beaucoup de ses détails. Le sage est
(il Nietzsche l'adopta dans son premier système, sauf à la rejeter dans les deux suivants.
celui qui sait tantôt rire, laniôt admirer». On le voit, toutes les théories romantiques, lcsunesaprèsles autres, défilent dans les œuvres de Nietzsche, quine s'encroitpas moins l'inventeur de chacune. La théorie de l'humour el du rire, empruntée à Jean-Paul, en est un nouvel exemple. On sait que Jean-Paul avait élevé à la hauteur d'une forme de sublime l'anéantissement de toutes choses, même les plus belles, devant l'infini, la raillerie rabaissant ce qui semblait grand, le rire s'envolant au-dessus de toutes choses, de la montagne comme de la mer, et, par Fénormité de ses saillies, par l'immensité même de son dédain, réduisant tout à l'infîniment petit. Tous les romantiques allemands se sont crus des Jupiter ébranlant POlympe de leur gros rire, érigeant en sublimités leurs traits d'esprit trop souvent comparables à des traits de bêtise. Même chez nous, quand Victor Hugo veut rire, on sait s'il nous attriste ! Nietzsche « crée » de nouveau cette vieille « valeur », le rire, mais il faut convenir qu'il la dore de toutes les splendeurs lyriques. 11 érige le rire à la hauteur d'une religion; il l'oppose à la religion trop sévère du Christ.
Quel fut jusqu'à présent sur la terre le plus grand péché? Ne fut-ce pas la parole de celui qui a dit : « Malheur à ceux qui rient ici-bas ! »
Ne trouvait-il donc pas lui-même de sujet à rire sur la terre? S'il en est ainsi, il a mal cherché. Un enfant même trouve ici des sujets.
Celui-là — n'aimait pas assez : autrement il nous aurait aussi aimés, nous autres rieurs! Mais il nous haïssait et nous honnissait, nous promettant des gémissements et des grincements de dents.
Faut-il donc tout de suite maudire, quand on n'aime pas? Cela — me paraît de mauvais goût. Mais c'est ce qu'il fit, cet intolérant. II était issu de l'a populace.
Et lui-même n'aimait seulement pas assez : autrement il aurait été moins courroucé qu'on ne l'aimât pas. Tout grand amour ne veut pas l'amour : — il veut davantage.
Ecartez-vous du chemin de tous ces intolérants ! C'est là une espèce pauvre et malade, une espèce populacière : elle jette un regard malin sur cette vie, elle a le mauvais œil pour cette terre.
Écartez-vous du chemin de tous ces intolérants! Ils ont les pieds lourds et les cœurs pesants : ils ne savent pas danser. Comment, pour de tels gens, la terre pourrait elle être légère!
Toutes les bonnes choses s'approchent de leur but d'une façon tortueuse. Comme les chats elles font le gros dos, elles ronronnent intérieurement de leur bonheur prochain, — toutes les bonnes choses rient.
La démarche de quelqu'un laisse deviner s'il marche déjà dans sa voie : Regardez-moi donc marcher! Mais celui qui s'approche de son but, — celui là danse.
Et, en vérité, je ne suis point devenu une statue, et je ne me tiens pas encore là engourdi, hébété, marmoréen comme une colonne; j'aime la course rapide.
Et quand môme il y a sur la terre des marécages et une épaisse détresse : celui qui a les pieds légers court par-dessus la vase et danse comme sur de la glace balayée.
Élevez vos cœurs, mes frères, haut, plus haut! Et n'oubliez pas non plus vos jambes ! Élevez vos jambes, bons danseurs, et mieux que cela : vous vous tiendrez aussi sur la tête!
Cette couronne du rieur, cette couronne de roses, c'est moimême qui me la suis mise sur la tête, j'ai canonisé moi-même mon rire. Je n'ai trouvé personne d'assez fort pour cela aujourd'hui.
Zarathoustra le danseur, Zarathoustra le léger, celui qui agite ses ailes, prêt au vol, faisant signe à tous les oiseaux, prêt et agile, divinement léger.
Zarathoustra le divin, Zarathoustra le rieur, ni impatient, ni intolérant, quelqu'un qui aime les sauts et les écarts, je rae suis moi-même placé cette couronne sur la tête. »
Donnant un nom nouveau à une conception bien ancienne (que Schiller, entre autres, si méprisé de Nietzsche, avait exprimée avant Schopenhauer luimême), Nietzsche appelle apollinienne la contemplation esthétique du monde, premier degré de l'initiation religieuse. L'adorateur du beau dit au monde et à la vie : « Ton image est belle, ta forme est belle, — quand on te contemple d'assez haut et d'assez loin pour que douleurs et misères se perdent dans l'ensemble : — je veux donc te contempler et t'admirer. » Rationnellement inintelligible, le monde n'en est pas moins esthétiquement beau. Renan avait déjà, lui aussi, représenté l'univers comme un immense spectacle qui offre au contemplateur dilettante les scènes les plus
Fouillée. — Nietzsche. 13
variées, où il se garderait bien de rien changer. Un Néron 1 Paît si belle ligure à sa place, dans le cirque où le chrétiens sont déchirés par les bêtes! Après Renan Nietzsche nous invite à contempler le monde connue ' un drame varié et riche », — où pourtant recoin ncent toujours à l'infini les mêmes épisodes! Le sentiment de la beauté lui paraît une justification, suffis te de l'existence. L'homme supérieur doit vivrecomme m apollinieo, pour rêver et s'enchanter soimême é son rêve.
Par malheur, le rêve de la vie touche trop souvent an cai war pour que la justification apollinienne soit autre chose qu'une illusion où quiconque pense et soullr. refusera de se complaire. Cette première initiation ans mystères n'est qu'un leurre.
Nie sche lui-même nous en propose une seconde, qu'il' appelle encore d'un nom nouveau, quoiqu'elle ne soit pas nouvelle : l'ivresse dionysienne. « La psychologie de l'état orgi astique, interprété comme un sentiment de vie et de force débordante où la douleur elle-mêmeest ras >entie comme un stimulant, m'a montré la voie qui co m ( i il î sait à la notion du sentiment tragique, si méconnu par Aristote comme par nos pessimistes... L'affirmation de la vie jusque dans ses problèmes les plus anjus et les plus redoutables, la volonté de vivre s'exaltant dans la conscience de son inépuisable fécondité devant la destruction des plus beaux types d'humanité, — c'est là ce que j'appelai Tesprit dionysicn ; et c'est là que je trouvai la clef qui nous ouvrelYtme <: ! poète tragique. L'âme tragique ne veut pas se libérer de la terreur et de la pitié, elle ne veut pas se puri/i une passion dangereuse au moyen d'une explo a iolente de cette passion, — c'est ainsi que l'ente e Aristote ; — non ; elle veut, par delà la pitié et la terreau, être elle-même la joie éternelle du devenir, cette joie qui comprend aussi la joie d'anéantir (1). »■
\p) W VIII, traduit par M. Darmestcter
Schopenhauer avait distingue rétat artistique de l'âme de l'état métaphysique. Pour l'artiste, le monde est un ensemble d' « idées » analogues à celles de Platon, qui se réalisent dans les individus et leur donnent leur forme propre ; le métaphysicien, au delà des idées et des formes, au delà de toutes les apparences, sent une seule et même réalité, qui est la « volonté primordiale, universelle et éternelle ». Schopenhauer admet que nous pouvons avoir conscience en nousmêmes de notre identité radicale avec tous les êtres, que nous pouvons ainsi déchirer le voile de l'illusion individualiste et vivre en autrui : ta es moi. Nietzsche, à son tour, admet ce pouvoir de prendre conscience du tout en sa propre volonté. — Mais, ajoutait Schopenhauer, quand on a acquis la conscience de la misère universelle, on ne peut plus éprouver qu'une pitié infinie pour ce monde et un désir infini de Vanéantir. Nietzsche, au contraire, veut nous inspirer une ivresse infinie, analogue à celle des bacchantes ; et c'est cet état qu'il décrit sous le nom de dionysien. Ainsi, au sentiment tragique et pessimiste de l'existence succède, chez Nietzsche, le sentiment enthousiaste et optimiste, sans que cependant la conception fondamentale du vouloirvivre soit changée. Loin de là, le vouloir-vivre est encore plus vain chez Nietzsche que chez Schopenhauer, puisqu'il est conçu comme un cercle éternellement infranchissable où il n'y a rien à changer, au delà duquel il n'y a rien à croire, à espérer, à aimer, à vouloir.
Comme tous les messies, Zarathoustra prêche, lui aussi, la « rédemption » ; cette rédemption a lieu par la volonté, que Zarathoustra déclare créatrice. « Vouloir délivre », répètc-t-il. Mais en quoi consiste cette délivrance? À vouloir ce qu'on ne peut empêcher ni d'avoir été, ni d'être.
« Sauver ceux qui sont passés et transformer tout « ce qu'il fut » en « ce que je voulais que ce fût ! » c'est cela seul'.1 m ait que j'appellerai rnlemption. »
Pourtant Zarathoustra n'est pas sans s'apercevoir do ce qu'il y a d'illusoire à prétendre agir sur le passé :
Volonté — c'est ainsi que j'appelle le libérateur et le messager de joie ; c'est là ce que je vous enseigne, mes amis! Mais apprenez cela aussi : la volonté elle-même est encore prisonnière.
Vouloir délivre; mais comment s'appelle ce qui enchaîne même le libérateur ?
— « Ce fut » — c'est ainsi que s'appelle le grincement de dents et la plus solitaire affliction de la volonté,..
La volonté ne peut pas vouloir agir en arrière; qu'elle ne puisse pas briser le temps et le désir du temps, c'est là la plus solitaire affliction de la volonté.
Que le temps ne recule pas, c'est là sa colère; « ce qui fut », ainsi s'appelle la pierre que la volonté ne peut soulever.
Nietzsche nous montre alors la révolte impuissante et folle de la volonté contre ce qui fut. Elle condamne ce qui fut, ne pouvant le changer, elle veut le punir, elle veut se venger. Elle devient f esprit même de vengeance, pou.1 lequel Nietzsche eut toujours une particulière horreur, et qui, à ses yeux, sous le nom de sanction, est l'origine des religions, des morales mêmes.
Châtiment, c'est ainsi que s'appelle elle-même la vengeance ; avec un mot mensonger elle simule une bonne conscience.
Partout où il y a douleur, l'esprit de vengeance veut voir « un châtiment », afin de justifier ainsi la douleur. Et, dans cette doctrine, comme celui qui veut éprouver de la souffrance, du fait même qu'il ne peut vouloir en arrière, défaire ce qui est fait, « la volonté elle-même et toute vie devraient être punition ». De là un esprit de folie qui emporte la volonté à des systèmes comme celui du brahmanisme ou comme celui de Schopenhauer, condamnation de la vie et de la souffrance, qui n'apparaissent plus que comme un châtiment.
Et ainsi un nuage après l'autre s'est accumulé sur l'esprit
jusqu'à ce que la folie ait proclamé : — « Tout passe, c'est pourquoi tout mérite de passer.
« Ceci est la justice même, qu'il faille que le temps dévore ses enfants »; ainsi a proclamé la folie.
« Les choses sont ordonnées moralement d'après ce droit et le châtiment. Hélas ! où est la délivrance du fleuve des choses et de Yexistence, ce châtiment? » Ainsi a proclamé la folie.
« Peut-il y avoir rédemption s'il y a un droit éternel? Hélas! on ne peut soulever la pierre du passé : il faut aussi que les châtiments soient éternels ! » Ainsi a proclamé la folie.
Nul ne peut être détruit ; comment pourrait-il être supprimé par le châtiment ? Ceci, oui, ceci est ce qu'il y a d'éternel dans Yexistence, ce châtiment, que l'existence doive redevenir éternellement action et châtiment.
« A moins que la volonté ne finisse par se délivrer elle-même, et que le vouloir devienne non vouloir ! » — Cependant, mes frères, vous connaissez ces chansons de la folie.
Nietzsche fait allusion à la folie hindoue, reprise par Schopenhauer : la vie et son renouvellement par la transmigration, conçue comme châtiment des fautes antérieures, la perpétuité des renaissances tant que le vouloir-vivre subsiste, le salut obtenu seulement par la négation du vouloir-vivre, par la volonté s'anéan- * tissant elle-même dans le non-vouloir, dans le nirvana.
Nietzsche repousse avec horreur ce pessimisme ; il veut que la volonté veuille toujours et se veuille toujours elle-même ; il s'attache désespérément, si on peut le dire, à un optimisme affirmé en dépit de tout ce qui le contredit dans l'univers. Quel sera donc sa rédemption, à lui, son moyen de salut, son joyeux message à l'humanité ?
Je vous ai conduit loin de ces chansons lorsque je vous ai enseigné : « La volonté est créatrice. »
L'adage est beau et l'altitude est belle ; mais en quoi et comment la volonté peut-elle être créatrice?
A l'égard du passé, nous avons vu qu'il y a là un sépulcre dont la volonté ne peut soulever la pierre : elle ne peut faire que ce qui fut n'ait pas été.
N 1 1: 1 ZSC.IIE ET L'IMMORALISME
Qu'à cela ne tienne, répond Nietzsche : pour que le passé soil lui-même œuvre de notre volonté, nousn'avons qu'à le vouloir lui-même.
« Tout ce qui fut est fragment, et énigme, et épouvantable hasard, — jusqu'à ee que la volonté créatrice ajoute : — « Mais c'est ainsi que je le voulais! »
« Jusqu'à ce que la volonté créatrice ajoute: « Mais c'est ainsi que je le veux ! c'est ainsi que je le voudrai ! »
Notre salut, c'est donc de nous persuader que ce qui fut, ce qui est, ce qui sera, nous le voulons, nous le créons nous-même par notre volonté. Bien plus, nous voulons que ce qui fut recommence d'être, revienne à l'existence dans le cercle éternel qui tourne éternellement sur soi ; ainsi nous sommes rachetés, sauvés du destin en l'acceptant, en le voulant. Au moment même où je meurs en vertu des fatalités qui régissent la vie et la mort, je n'ai qu'à me dire : je veux mourir, ma mort fatale deviendra une mort libre. C'est en se résignant à l'inévitable, à ce dont elle ne change le plus petit iôta, que la volonté est « créatrice » !
La rédemption de Zarathoustra ne serait-elle point une tromperie? Nietzsche, qui se dit plus optimiste que Schopenhauer, n'est-il point englouti dans un pessimisme plus profond? Au-dessus des douleursdecemonde, Schopenhauer élevait avec les bouddhistes le nirvana, mais il avait soin d'ajouter que, « si le nirvana est défini comme non-être, cela ne veut rien dire, sinon que ce monde (ou sansâra) ne contient aucun élément propre qui puisse servir à la définition ou à la construction du nirvana ». Le néant relatif à nous n'est donc nullement le néant absolu; il peut constituer, toutau contraire, l'être véritable. « Nous reconnaissons volontiers, dit Schopenhauer dans la phrase célèbre qui termine son livre, que ce qui reste après l'abolition complète de la volonté n'est absolument rien pour ceux gui sont encore pleins du vouloir-vivre. Mais, pour ceux chez qui la
•volonté s'est niée, notre monde, ce monde réel avec ses soleils et sa voie lactée, qu'est-il? Rien. » C'est •donc la volonté de la vie en ce monde qui, selon Schopenhauer, doit s'anéantir au profit d'un mode d'existence supérieur, que nous ne pouvons ni définir ni ■construire, mais qui,, loin d'être un néant, est sans doute la plénitude de l'être. Aux confins de la nature et de l'humanité, par delà ce monde pour lequel seul il professe le pessimisme, Schopenhauer faisait ainsi luire une espérance de libération, et de libération non pas négative, mais positive. Nietzsche, au contraire, ne s'aperçoit pas qu'il nous laisse sans le plus léger espoir de délivrance. « Le pessimisme, avait-il objecté avec force à Schopenhauer, est impossible pratiquement et ne peut pas être logique. Le non-être ne peut pas être le but. » Mais on pourrait lui répondre à lui-même : — Le non-être d'un monde voué à la douleur et au mal peut fort bien être un but; car le non-être de ce monde peut produire l'être véritable, dont nous n'avons, il est vrai, aucune représentation, que nous ne pouvons donc affirmer, mais que nous ne pouvons pas davantage nier. Vous, au contraire, vous ne voulez pas nier la vie telle qu'elle s'agite dans le monde de nos représentations, qui est aussi le monde de nos souffrances ; vous voulez affirmer cette vie comme étant identique à l'être même; mais votre prétendu être n'est qu'un devenir fou, éperdu, échevelé, une course à l'abime où, au lieu de rien atteindre, tout vous échappe, où. au lieu -d'avancer, vous tournez sans cesse comme les esclaves antiques poussant leur meule; votre prétendu être est l'éternelle et vaine et vide identité de l'être et du nonêtre dans le devenir, où Hegel n'avait vù que le plus bas degré de la dialectique, limbes de l'existence sortant à peine des ténèbres du néant absolu.
Malgré votre mépris pour la « petite raison », ni votre petite ni votre grande raison elle-même n'acceptera de dire oui à la vie, si tout a pour conséquence : non. Elle ne le peut, en vérité, que si elle est sous l'in-
NIETZSCHE ET ï/ïM MORALISME
fluence d'un excitant ou d'un narcotique; mais une telle ivresse ne durera pas toute l'existence. Il y a des douleurs de l'âme qui réveillent et dégrisent même un dionysien. Il faudrait avoir à jamais perdu toute sa grande raison, et même tout son grand cœur, pour m1 réjouir de l'éternelle fuite de toutes choses, de l'éternelle vanité de tout effort, de l'éternelle défaite de tout amour. Devant le cadavre de ceux qu'on aime et qui, par leur beauté d'âme, leur élévation de pensée, leur douceur de cœur, eussent mérité d'être immortels, quelle raison saine et quel cœur sain éprouvera l'ivresse joyeuse de « l'anéantissement » et se consolera par la pensée de l'écoulement sans limites? Pour moi, en voyant Guyau, à trente-trois ans, tomber inanimé au moment où il enfantait des chefs-d'œuvre, comment aurais-je pu éprouver cette ivresse dionysienne? — En vertu de l'éternel retour, répondez-vous, ce que tu as perdu revivra, et toi aussi ; un nombre infini de fois tu aimeras, et un nombre infini de fois tu verras s'anéantir ce que tu aimes ! — Tel est le nouveau mystère proposé à la foi de l'humanité ; et vous croyez que la révélation de cette éternelle duperie plongera l'humanité dans l'enthousiasme! Ixion sera d'autant plus heureux qu'il saura que la roue tournera toujours ; les Danaïdes, d'autant plus folles de joie qu'elles sauront que jamais l'eau ne comblera l'abîme. Sisyphe s'enivrera de voir son rocher retomber toujours sur sa tête L'enfer trouvera sa consolation dans la pensée qu'il est éternel . Vous avez beau nous prêcher « l'affirmation de la vie, même dans ses problèmes les plus étranges et les plus durs, la volonté de vie, se réjouissant dans le sacrifice de nos types les plus élevés à son caractère inépuisable » ; cela se comprendrait si nous étions sûrs, en effet, que la vie produira toujours mieux, se dépassera vraiment elle-même, ne sera jamais emprisonnée dans les formes du présent, entraînera toutes choses en un progrès sans fin. Mais vous nous avez enseigné que les combinaisons de la vie sont finies et épuisables,
CULTE APOLLINIEN ET DIOTvYSlEN DE LA NATURE 233
qu'une fois épuisées, elles n'ont d'autre ressource que de recommencer dans le même ordre et de dérouler le même alphabet enfantin depuis l'alpha jusqu'à l'oméga, les mêmes éléments depuis l'hydrogène jusqu'à l'hélium. Vous nous avez enlevé une à une toutes les raisons de vivre, et vous voulez que nous aimions la vie!
« Ma formule pour la grandeur d'un homme, écrivait Nietzsche dans son journal de 1888, est amor fati, amour du destin ; ne vouloir changer aucun fait dans le passé, dans l'avenir, éternellement ; non pas seulement supporter la nécessité, non moins la dissimuler, — tout idéalisme est un mensonge en face de la nécessité, — mais l'aimer. » Ainsi Nietzsche s'écrie, comme le stoïcien : « 0 monde, je veux ce que tu veux; » ô devenir, je veux devenir ce que je deviendrais alors même que je ne le voudrais pas ! — Mais pourquoi ce consentement à l'éternel tourbillon de l'existence, si l'existence n'est pas conçue comme bonne, comme produisant ou pouvant produire plus d'intelligence, plus de puissance, plus de bonté, plus d'amour, et, conséquence finale, plus de bonheur? Nietzsche a rejeté toute finalité de la nature, soit transcendante, soit immanente : il ne voit partout que le flot aveugle qui pousse le flot et, au plus fort de cette tempête sans but qui épouvantait Guyau, il veut que nous aimions la vague qui nous engloutit !
— « Pourquoi?» —C'est, répond-il, que nous sommes nous-mêmes « parties de la destinée : nous appartenons au tout, nous existons dans le tout »; fragments de la nature, la volonté de la nature est notre loi. Or, la nature produit l'homme et tend au « Surhomme », que l'homme prend pour but ; de là notre amour pour ce but. La nature tend aussi à l'anéantissement de l'homme et du Surhomme lui-même comme de tout le reste ; de là notre amour de l'anéantissement. — Mais on ne peut parler ainsi sans personnifier la nature, sans en faire un dieu, sans oublier ce que vous avez dit vous-même : qu'il n'y a aucune unité clans le flux universel, aucune
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cause, pas la moindre fin. Qu'est-ce donc que la nature ? 11 n'y a pas plus de « nature » que de dieu, TrâvTaoeT. L'adoration de la nature n'a pas de sens. L'adoration du torrent universel où nous roulons n'en a pas davantage. Amor fati est une formule vide. Le destin n'a pas besoin de mon amour.
Après avoir parlé d'ivresse et d'enthousiasme, Nietzsche est oblige finalement, en face de l'univers , qu'il conçoit, de faire appel à notre courage; et il le fait en accents héroïques.
Il y a quelque chose en moi que j'appelle courage: c'est ce y quia tué jusqu'à présent en moi tout mouvement d humeur...
Car le courage est le meilleur meurtrier, — le courage qui attaque: car dans toute attaque il y a fanfare.
L'homme, cependant, est la bête la plus courageuse ; c'est ainsi qu'il a vaincu toutes les bêtes. Aux sons de la fanfare, il a surmonté toutes les douleurs; mais la douleur humaine est la plus profonde douleur.
Le courage tue aussi le vertige au bord des abîmes ; et où 1 homme ne serait-il pas au bord des abîmes ? Regarder même, n'est ce pas regarder les abîmes?
Le courage est le meilleur des meurtriers ; le courage tue aussi la pitié. Et la pitié est le plus profond abîme ; aussi profondément que l'homme voit dans la vie, il voit dans la souf france.
Le courage est le meilleur des meurtriers, le courage qui attaque; il finira par tuer la mort, car il dit: « Comment? était-ce là la vie? Allons ! recommençons encore une fois !
Dans une telle maxime, il y a beaucoup de fanfare. Que celui qui a des oreilles entende !
Oui, nous croyons entendre. Ce courage, c'est une fanfare d'un nouveau genre, la fanfare de la résignation, qui jusqu'à présent s'exprimait plutôt par un soupir que par un cri de joie, « Allons! recommençons encore une fois ! » Recommençons même une infinité de fois, et dans une infinité de lieux, umsonst ! recommençons les mêmes craintes, les mêmes espérances suivies des mêmes désillusions, les mêmes douleurs, les mêmes déchirements de cœur au moment des adieux.
11 y a chez Nietzsche des mots admirables qui font
entrevoir ce qui subsistait d'amertume, de souffrance tragique, de grandeur morale sous sa prétendue ivresse dionysienne. « Toul profond penseur, dit-il. craint plus -d'être compris que d'être mal compris. Dans ce dernier cas. sa vanité souffre peut-être: dans le premier cas, ce qui souffre, c'est son cœur, sa sympathie qui toujours dit: « Hélas ! pourquoi voulez-vous que la route vous soit aussi pénible qu'à moi ? » Oui, pourquoi voulez-vous souffrir ce que mes pensées m'ont fait souffrir? Pourquoi voulez-vous arriver à d'aussi désespérées conclusions que celles qui se cachent sous mon triomphant optimisme ?
Nietzsche, au fond, est une âme religieuse et mit fonder une religion nouvelle. Il le dit lui-même éloquemment. «Nous sommes, — que ce soit là notre titre de gloire! — de bons Européens, héritiers de l'Europe, héritiers— richeset comblés mais aussi surchargés de devoirs — de vingt siècles d'esprit européen : comme tels aussi, détachés et ennemis du christianisme, et cela précisément parce que nous nous rattachons à lui, parce que nos ancêtres étaient des chrétiens d'une inflexible probité dans leur christianisme, qui pour leur foi auraient sacrifié sans regret leur bien et leur vie, leur situation et leur patrie. Nous — nous faisons de même. Et pourquoi ? Par irréligion personnelle'? Par irréligion universelle? Xon. mes amis, vous le savez bien! Le Oui gui se cache au fond de vous est plus fort que tous les Non et les Peut-être dont vous souffrez avec votre époque; s il faut, ô émigrants ! que vous preniez la mer, la force qui vous pousse, vous aussi, c'est — une religion !... (1) >i
Un des traits les plus frappants chez Nietzsche, c'est que ce phénoméniste et cet illusionniste, qui a rejeté tout monde vrai au-delà de l'apparence, tout monde stable au delà du torrent qui s'écoule, toute éternité
(lj La Vraie Science, Aphorisme 377.
au dstfc du temps, finit par un acte religieux d'amour pour L'éternité .
Si jamais ma colère a violé des tombes, reculé des bornes de frontières et jeté de vieilles tables brisées dans des profondeurs à pic ;
Si jo me suis jamais assis plein d'allégresse, à l'endroit où sont enterrés des dieux anciens, bénissant et aimant le monde, à c ôté des monuments d'anciens calomniateurs du monde : —
— car j'aimerai même les églises et les tombeaux des dieux, quand le ciel regardera d'un œil clair à travers leurs voûtes brisées; j'aime à (Hre assis sur les églises détruites, semblable à l'herbe et au rouge pavot : —
Oh! comment ne sérais-je pas ardent de l'éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, — l'anneau du devenir et du retour ?
Jamais encore je n'ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n'est cette femme que j'aime : car je t'aime, ô éternité!
Car je t'aime, ô Éternité !
Si jamais un souffle est venu vers moi, un souffle de ce souffle créateur, de cette nécessité divine qui force même les hasards à danser les danses d'étoiles :
Si jamais j'ai ri du rire de l'éclair créateur que suit en grondant, mais avec obéissance, le long tonnerre de l'action :
Si jamais j'ai joué aux dés avec des dieux, à la table divine de la terre, en sorte que la terre tremblait et se brisait, soufflant en l'air des fleuves de flammes : —
— car la terre est une table divine, tremblante de nouvelles paroles créatrices et d'un bruit de dés divins : —
Oh! comment ne serais-je pas ardent de 1 éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, — l'anneau du devenir et du retour ?
Jamais encore je n'ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n'est cette femme que j'aime : car je t'aime, ô éternité !
Car je t'aime, ô Éternité !
Si jamais j'ai bu d'un long trait à cette cruche écumante d'épices et de mixtures, où toutes choses sont bien mélangées (1);
Si jamais ma main a mêlé le plus lointain au plus proche, le feu à l'esprit, la joie à la peine et les pires choses aux meilleures ;
(1) Cf. Heraclite, qui a dit: « Le monde est un breuvage doux et amer, qui ne se conserve que par une éternelle agitation. »
Si je suis moi-même un grain de sable rédempteur, qui fait que toutes choses se mêlent bien dans la cruche des mixtures : —
— car il existe un sel qui lie le bien au mal ; et le mal luimême est digne de servir d'épice et de faire déborder l'écume de la cruche : —
Oh! comment ne serais-je pas ardent de l'éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, — l'anneau du devenir et du retour ?
Jamais encore je n'ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n'est cette femme que j'aime : car je t'aime, ô éternité !
Car je t'aime, ô Éternité !
Si j'aime la mer et tout ce qui ressemble à la mer, et le plus encore quand fougueuse elle me contredit ;
Si je porte en moi cette joie de chercheur, cette joie qui pousse la voile vers l'inconnu, s'il y a dans ma joie une joie de navigateur ;
Si jamais mon allégresse s'écria : « Les côtes ont disparu — maintenant ma dernière chaîne est tombée —
— l'immensité sans bornes bouillonne autour de moi, bien loin de moi scintillent le temps et l'espace, allons ! en route î vieux cœur ! » —
Oh! comment ne serais-je pas ardent de l'éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, — l'anneau du devenir et du retour ?
Jamais encore je n'ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n'est cette femme que j'aime : car je t'aime, ô éternité !
Car je t'aime, ô Éternité !
Si jamais j'ai déployé des ciels tranquilles au-dessus de moi, volant de mes propres ailes dans mon propre ciel :
Si j'ai nagé en me jouant dans de profonds lointains de lumière, si la sagesse d'oiseau de ma liberté est venue : —
— car ainsi parle la sagesse de l'oiseau : « Voici, il n'y a pas d'en haut, il n'y a pas d'en bas ! Jette-toi alentour, en avant, en arrière, léger que tu es ! Chante! ne parle plus !
— « toutes les paroles ne sont-elles pas faites pour ceux qui sont lourds ? Toutes les paroles ne mentent-elles pas à celui qui est léger ! Chante ! ne parle plus ! »
Oh! comment ne serais-je pas ardent de l'éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, l'anneau du devenir et du retour I
Jamais encore je n'ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n'est cette femme que j'aime : car je t'aime, à éternité!
Car je t'aime, ô Éternité !
Zarathoustra sent bien qu'il y a en lui un prêtre, qu'il' e'sl lui-même le prêtre d'une religion nouvelle.
Voici des prêtres ; et, bien que ce soient nos ennemis, passez devant eux silencieusement et l'épée dans le fourreau !:
Parmi eux aussi il y a des héros ; beaucoup d'entre eux souffrirent trop; — c'est pourquoi ils veulent faire souffrir les autres...
Mais mon saug est parent du leur; et je veux que mon sang soit honoré même dans le leur.
Zarathoustra plaint les prêtres, qui sont prisonniers; celui qu'ils appellent Sauveur les a mis aux fers, aux fers des valeurs fausses et des paroles illusoires. « Ah ! que quelqu'un les sauve de leur Sauveur ! »
Sur le chemin qu'ils suivaient, ils ont inscrit des signes de sang, et leur Jésus enseignait qu'avec le sang et par le sang on témoigne de la vérité.
Mais le sang est le plus mauvais témoin de la vérité...
Et lorsque quelqu'un traverse le feu pour sa doctrine, qu'est-ce que cela prouve ? C'est bien autre chose, en vérité, quand du propre incendie surgit la propre doctrine !
Zarathoustra s'est incendié lui-même, par le doute, par la négation, par le grand mépris, par le grand amour ; il a mis le feu aux tables de valeurs qu'il avait trouvées en lui-même, legs du passé, tradition séculaire, et des flammes qui ont tout consumé est sortie sa propre doctrine d'avenir.
Zarathoustra prêche, à la fois, non seulement la religion de l'éternité, mais la morale de l'immanence,, sans sanction ; ce négateur de la vertu se fait de la vertu la plus haute idée, la même idée que Guyau. Il lance son ironie contre ceux qui attendent une récompense :
Vous voulez encore être payés, ô vertueux ! Vous voulez être récompensés de votre vertu, avoir le ciel en place de la terre, et de l'éternité en place de votre aujourd'hui ?
Et maintenant vous m'en voulez de ce que j'enseigne qu'il n'y a ni rétributeur, ni comptable. Et, en vérité, je n'enseigne même pas que la vertu soit sa propre récompense.
Pour Nietzsche, en effet, l'ascension de la vie au-dessus d'elle-même n'est point nécessairement le bonheur, le plus souvent même, il nous Ta dit, c'est « le malheur ». Pour sa part, il y consent, nous Pavons vu, avec f adhésion d'un stoïque au Fatum.
Hélas! c'est là mon chagrin : on a astucieusement introduit la récompense et le châtiment au fond des choses, et même encore au fond de vos âmes, ô vertueux !...
Mais ceci est votre vérité : vous êtes trop propres pour la souillure des mots : Vengeance, punition, récompense, représailles.
Vous aimez votre vertu comme la mère aime son enfant, mais quand donc entendit-on qu'une mère veut être payée de son amour?
Votre vertu, c'est votre vous-même qui vous est le plus cher. Vous avez en vous la soif de l'anneau : c'est pour revenir sur soi-même que tout anneau s'annelle et se tord.
Et toute œuvre de votre vertu est semblable à une étoi'e qui s'éteint ; sa lumière est encore en route et elle suit toujours son orbite; — quand ne sera-t-elle plus en route?
Ainsi la lumière de votre vertu est encore en route, même quand l'œuvre est accompli. Qu'elle soit donc oubliée et morte: son rayon de lumière est encore en voyage !
Que votre vertu soit votre vous-même, et non quelque chose d'étranger, un épiderme et un manteau : voilà la vérité du fond de votre âme, ô vertueux !
11 y a d'autres hommes, au contraire, pour qui la vertu reste extérieure ; pour les uns, ce n'est « qu'un spasme sous le fouet » ; d'autres disent : « Ce que je ne suis pas, c'est là ce qu'est pour moi Dieu et vertu ; d'autres s'avancent lourdement et en grinçant, comme des chariots qui portent des pierres dans La vallée : c'est leur « frein » qu'ils appellent vertu; d'autres sont semblables à des pendules qu'on remonte, ils font tic tac et veulent qu'on appelle leur tic tac de la vertu.
11 en est qui aiment les gestes, et qui pensent : la vertu est une sorte de geste ; leurs genoux sont toujours en adoration et leurs mains se joignent, à la louange de La vertu, mais « leur cœur n'en sait rien ». Il en est d'autres enfin qui crient : la vertu est nécessaire, la morale est nécessaire; mais ils ne croient au fond
qu'une seule chose, c'est que la police est nécessaire.
Hélas! mes amis! Que voire vous-même soit dans l'action ce que la mère est dans l'enfant; que ceci soit votre parole de vertu !
C'est ainsi que Zarathoustra chante la vertu désintéressée ; ou plutôt, non, il ne veut pas qu'elle soit désintéressée, il veut qu'elle soit notre plus profond intérêt, identique à notre moi lui-même, à notre personnalité : il veut qu'elle soit notre haut et sublime égoïsme. Au fond, avec tous les grands moralistes, il voit dans la vertu l'identité du suprême intérêt et du suprême désintéressement. Mais comment cette doctrine de la perennis philosophia (que Nietzsche retrouve pour son compte en croyant l'inventer) peut-elle se soutenir, si l'on n'admet pas une foncière identité du vrai moi avec le moi des autres, de notre être intime avec l'être universel, de notre raison avec la raison universelle, de notre cœur avec le cœur même de la Nature? La voix de Nietzsche est celle de Platon, de Plotin, des mystiques, de Spinoza, de Hegel, de Schelling et de Schopenhauer.
Zarathoustra s'écrie avant le lever du soleil :
0 ciel au-dessus de moi, ciel clair, ciel profond! abîme de lumière! En te contemplant je frissonne de désir divin.
Me jeter à ta hauteur, c'est là ma profondeur ! M'abriter sous ta pureté, voilà mon innocence!...
Nous sommes ainsi depuis toujours ; notre tristesse, notre épouvante et notre fond nous sont communs ; le soleil même nous est commun.
Nous ne nous parlons pas parce que nous savons trop de choses ; nous nous taisons et, par des sourires, nous nous communiquons notre savoir...
« J'en veux aux nuages qui passent, ces chats sauvages qui rampent : ils nous prennent à tous deux ce qui nous est commun : l'immense et infinie affirmation des choses.
... Mais moi je bénis et j'affirme toujours, pourvu que tu sois autour de moi, ciel pur, ciel clair, abîme de lumière ! c'est
alors que je porterai dans les abîmes ma bienfaisante affirmation.
Je suis devenu celui qui bénit et qui affirme ; et pour cela j'ai longtemps lutté. Je fus un lutteur afin d'avoir un jour les mains libres pour bénir.
Ceci cependant est ma bénédiction : être au-dessus de chaque chose comme son propre ciel, son toit arrondi, sa cloche ' d'azur et son éternelle quiétude ; et bienheureux celui qui bénit ainsi !
Car toutes choses sont baptisées à la source de l'éternité, et par delà le bien et le mal ; mais le bien et le mal ne sont eux-mêmes que des ombres fugitives, d'humides afflictions et «les nuages passagers.
Spinoza ne démontre plus more geometrico, il chante des hymnes enthousiastes à la Nature éternelle, à la fois « naturée » et « naturante », où le bien et le mal se fondent dans le vrai éternel, et où le vrai lui-même se fond dans l'éternelle réalité.
Qu'entends-je? dit en cet endroit le vieux pape en dressant l'oreille; ô Zarathoustra, tu es plus pieux que tu ne le crois, avec une telle incrédulité. Il a du y avoir un Dieu quelconque qui t'a converti à ton impiété.
N'est ce pas ta piété même qui t'empêche encore de croire h un Dieu ? Et ta trop grande loyauté te conduira encore par delà le bien el le mal!
Vois donc ce qui t'est réservé! Tu as des yeux, une main et une bouche qui sont prédestinés à bénir de toute éternité. On ne bénit pas seulement avec les mains.
Auprès de toi, quoique tu veuilles être le plus impie, Je sens une odeur secrète de longues bénédictions; je la sens pour moi à la fois bienfaisante et douloureuse (1).
(i) Zarathoustra, tr. fr., p. 308.
FOUILLÉE. — Nietzsche.
te
L'attitude de Zarathoustra à l'égard de la mort est de baul intérêt. La théorie de la mort (Platon l'avait coin pris) est une pierre de touche pour les pbilosophies. Schopenhauer rejetait la mort volontaire, comme une affirmation déguisée du vouloir-vivre, comme une preuve qu'on n'est pas encore détaché de tout désir, de toute passion, qu'on est simplement désireux de la jouissance ou, tout au moins, du repos et de l'absence de douleur. Nietzsche, lui, retourne à la théorie des anciens sur la mort volontaire :
Il y en a beaucoup, dit-il, qui meurent trop tard et quelques-uns qui meurent trop tôt. La doctrine qui dit : Meurs à temps, semble encore étrange.
Celui qui ne vit jamais à temps, comment devrait-il mourir à temps? Qu'il ne soit donc jamais né ! Voilà ce que je conseille aux superflus.
Cette doctrine est d'ailleurs bizarre : car à quel signe reconnaîtra-t-on les superflus? Et surtout comment reconnaîtront-ils eux-mêmes leur superfluité... jusqu'à ne pas naître? Combien, d'ailleurs, semblent superflus qui rendent plus de services aux hommes que tels prétendus héros ?
Zarathoustra reproche aux superflus, non seulement de naître, mais de « faire les importants »; devant la mort « même la noix la plus creuse prétend être cassée ».
Ils accordent tous de l'importance à la mort ! La mort n'est point encore une fête. Les hommes ne savent point encore comment on consacre les plus belles fêtes.
Je vous montre la mort qui accomplit, la mort qui, pour les vivants, devient un aiguillon et une promesse.
Celui qui accomplit meurt de sa mort, victorieux, entouré de ceux qui espèrent et promettent.
C'est ainsi qu'il faudrait apprendre à mourir ; et il ne devrait pas y avoir de fête sans qu'un tel mourant ne sanctifie les serments des vivants !
Mourir ainsi est la meilleure chose ; mais la seconde est celle-ci : mourir au combat et répandre une grande âme.
Zarathoustra parle en vrai disciple d'Odin. Assembler ses amis et leur donner le spectacle de sa mort volontaire, ou bien mourir en pleine mêlée comme un vieux Germain ou Gaulois, tel est l'idéal de Nietzsche.
« Mais également haïe par le combattant et par le victorieux est votre mort grimaçante, qui vient en rampant, comme un voleur, — et qui pourtant s'approche en maître.
« Je vous fais l'éloge de ma mort, de la libre mort, qui me vient puisque je veux.
« Et quand voudrai-je vouloir ?... »
Zarathoustra, dit-il, a un but et un héritier : le surhomme ; par respect pour le but et pour l'héritier, il ne veut pas suspendre des couronnes fanées dans le sanctuaire de la vie. Il ne veut pas ressembler aux cordiers, qui tirent leurs fils en longueur et vont eux-mêmes toujours en arrière. Quiconque veut de la gloire doit « prendre congé » et s'exercer à « Part difficile de s'en aller au bon moment ». Il y en a chez qui le cœur vieillit d'abord; chez d'autres, c'est l'esprit. Quelques-uns sont vieux dans leur jeunesse; mais, quand on est jeune très tard, on reste jeune très longtemps.
Il y en a beaucoup trop qui vivent, et trop longtemps ils restent suspendus à leur branche. Qu'une tempête vienne et secoue de l'arbre tout ce qui est pourri et mangé par le ver!
Qu'il vienne des prédicateurs de la mort rapide ! ce seraient les vraies tempêtes et les vraies secousses sur l'arbre de la vie! mais je n'entends prêcher que la mort lente et la patience avec tout ce qui est terrestre.
Une bonne guerre, de belles hécatombes, voilà la tempête qui secouerait à propos l'arbre où pendent encore des fruits gâtés.
Que votre mort ne soil pas un blasphème des ho unies et de la terre, mes amis ; c'est ce que je réclame du miel de votre âme.
MKï/.sciii; ET l'immoralisme
Votre esprit et voire vertu doivent encore enflammer votre Agonie, comme la rougeur du couchant enflamme la terre; Binon, votre mort vous aura mal réussi.
C'est ainsi que je veux mourir moi-même, afin qu'à cause de moi vous aimiez davantage la terre, amis : et je veux redevenir terre, pour que je trouve mon repos dans celle qui m'a engendré".
En vérité, Zarathoustra avait un but, il a lancé^ sa balle; maintenant, amis, vous êtes les héritiers de mon but, c'est à vous que je lance la balle dorée.
Je préfère à toute autre chose de vous voir lancer la balle dorée; mes ;miis! Et c'est pourquoi je demeure encore un peu sur la (erre ; pardonnez-le-moi.
Ainsi parlait Zarathoustra.
Le prédicateur de la mort volontaire est en effet resté sur terre avec un courage héroïque, malgré tant de souffrances que lui adoucissait la pensée de son œuvre à accomplir. Et qui n'a pas d'œuvre, petite ou grande? Qui ne tient à personne, qui ne tient à rien, qui ne peut se rendre encore utile? Au lieu de prêcher la bonne et libre mort, comment Zarathoustra ne prêche-t-il pas la bonne et libre vie ? Comment encore ne voit-il pas que ceux auxquels il conseille de savoir s'en aller à temps et qui en auraient le courage sont ceux précisément que nous avons tout intérêt à retenir. Quant aux « superflus », s'il en existe, ce sont ceux qui tiendront le plus à la vie. Zarathoustra perd ses sermons.
Parmi les hommes, les meilleurs sont ceux, qui ne doivent pas les suivre, et les pires sont ceux qui ne les entendront pas.
Quand mourut le chantre de Zarathoustra, ses amis et disciples prononcèrent tour à tour sur sa tombe des paroles graves et éloquentes ; et chacun, à la fin de son discours, ajoutait des versets tirés de Zarathoustra, versets qui retentirent comme des paroles de la Bible ou de l'Evangile, et qui, en termes magnifiques, célébrèrent tout ce qu'il y a de grand, de beau, de bon, d'éternel. Là sans doute,, non dans les boutades d'un humour trop tudesque, non dans les négations ou des-
tructions d'une pensée aveuglée par la satisfaclion de soi et par le désir du neuf, là, dis^je, était l'âme véritable, Famé haute et profonde, l'âme lumineuse et obscure, l'âme aimante et aimée du prophète Zarathoustra.
« 0 ciel au-dessus de moi, ardent! Toi mon bonheur au leverdu soleil! Le jour vient : séparons-nous! Ainsi parla Zarathoustra. »
« Un voyant, un volontaire, un créateur, un avenir lui même et un pont vers l'avenir! Ainsi parla Zarathoustra. »
« J'aime celui qui veut créer au-dessus de lui même et qui périt ainsi. Ainsi parla Zarathoustra. »
« 0 ciel au-dessus de moi ! tous mes voyages n'étaient que des misères : Toute ma volonté veut voler vers toi ! Ainsi parla Zarathoustra. »
« Je vous enseigne l'Ami dans lequel le monde entier est achevé : une coupe du bien, l'ami créateur. Ainsi paria Zarathoustra. »
« Toute ma vieille sagesse sauvage sur le doux gazon de vos cœurs, mes amis ! Elle voudrait mettre tout ce qu'elle a de plus cher sur votre amour. Ainsi parla Zarathoustra. »
« Je suis toujours la terre et l héritage de votre amour, fleurissant pour votre mémoire de mille fleurs sauvages, mes bienaimés. Ainsi parla Zarathoustra. »
« Où il y a des tombeaux, il y a des résurrections. Ainsi parla Zarathoustra. »
Gomme il a son dogme de la rédemption, Zarathoustra, en effet, a aussi son dogme de la résurrection. Nous renaîtrons non pas une fois, mais une infinité de fois, et nous ressusciterons tels que nous sommes, sans changement, revenant sans cesse non pas à une vie meilleure, mais à la morne vie, aspirant, sans pouvoir l'atteindre, au même ciel haut et pur qui couvre nos têtes.