OPINIONS DE NIETZSCHE SUR SA PROPRE ORIGINALITÉ
Ce que Heine disait de Schiller, on pourrait encore mieux l'appliquer à Nietzsche : chez lui, « la pensée célèbre ses orgies ; des idées abstraites, couronnées de pampres, brandissent le thyrse et dansent comme des bacchantes; ce sont des réflexions ivres ». Nietzsche a un essor lyrique et une exubérance d'imagination qui laissent Schiller bien loin derrière lui. Il est fâcheux qu'il ait poussé le sentiment de sa valeur jusqu'à l'admiration à la fois aiguë et chronique de soi. Il ne parle jamais de ses œuvres que comme de révélations plus que prophétiques. En 1888, sous l'imminence de la folie, il finit par écrire: « L'aphorisme, la sentence, où le premier je suis passé maître parmi les Allemands, sont les formes deY éternité; mon orgueil est de dire en dix phrases ce que tout autre dit en un volume, — ce qu'un autre ne ditjoasen un volume. J'ai donné à l'Humanité le livre le plus profond qu'elle possède, mon Zarathoustra ; je lui donnerai sous peu son livre le plus indépendant) (1) ». Il s'agit de la Volonté de puissance(doniV Antéchrist îa\$dÀi\)diïï\Q) (2). Ailleurs, Nietzsche se représente comme le grand esprit sceptique où est venu se condenser le travail destructeur des siècles. « Qu'on ne se laisse point abuser, ajoutet-il, tous les grands esprits sont des sceptiques. Zara-
(1) Crépuscule des idoles, § 5i. Tr. fr., p. 226.
(2) L'Antéchrist (§ 54).
COiNCLUSION
thoustra est un scepiique. » La foi9 au contraire, constitue Y épine dorsale de l'homme à convictions : — « Ne pas voir beaucoup de choses, n'être sur aucun point impartial..., voilà les conditions qui seules permettent à cette classe d'hommes de subsister. » Les lois pathologiques inhérentes à leur optique spéciale font d'eux « des fanatiques, — Savonarole, Luther, Rousseau, Robespierre, Saint-Simon, — c'est-à-dire l'antipode de l'esprit vigoureux et affranchi. » Les belles attitudes de ces esprits malades, de ces « épileptiques de l'intellect », font impression sur la grande masse : les fanatiques sont pittoresques, or, l'humanité aime mieux voir des gestes que d'écouter des raisons. » Ainsi parle Nietzsche dans V Antéchrist, un livre où la passion atteint son paroxysme, et comme c'est la passion au services d'idées, ne peut-on l'appeler aussi une conviction et une foi? Ce Zarathoustra qui se croit sceptique est un des plus grands croyants de notre époque; loin d'être impartial, que de choses, lui aussi, il veut « ne pas voir ! » A-t-il vraiment vu ce qu'il y a de bon dans la morale (fût-elle inconsciente et spontanée), ce qu'il y a de bon dans le christianisme ? Les injures que sa foi nouvelle lance en anathèmes contre l'ancienne foi ne permettent-elles pas d'appeler Zarathoustra lui-même un épiieptique de l'intellect et de la passiou? Nous l'avons vu établir une « équivalence complète entre le chrétien et l'anarchiste » : tous deux n'ont « d'autre but, d'autre instinct que la destruction... Christianisme et alcool, les deux plus grands agents de corruption... je condamne le christianisme... J'appelle le christianisme la grande malédiction , la grande corruption intime , le grand instinct de vengeance pour qui il n'est point de moyen assez venimeux, caché, souterrain, petit, — je l'appelle l'immortel stigmate d'opprobre de l'Humanité. » On a voulu expliquer ces paroles par la folie commençante. Non, elles sont en rapport avec tout ce que Nietzsche avait dé jà écrit. Elles expriment d'ailleurs ce qui devint chez lui. selon une loi bien connue, le premier « stigmate » de la folie future :
l'hypertrophie du moi et l'orgueil intellectuel, qu'il conciliait avec la modestie des manières et la timidité. Sa propre volonté de puissance voulait tout dominer sous la forme de la pensée. Quand il parle de ses ouvrages, des moindres comme des meilleurs, c'est toujours en termes tels que chacune de ses productions est, à ses yeux, un événement capital pour le monde. S'il écrit sur Richard Wagner, il a soin de dire : « Les traits qui nous sont communs... feront qu'on rapprochera éternellement nos deux noms, et, s'il est sûr que, parmi les Allemands, Wagner est un malentendu, il est sûr aussi que j'en serai un et le serai toujours. » Plustard, quand il est brouillé avec Wagner, il s'imagine que ce dernier a écrit Parsifal tout exprès pour réfuter Zarathoustra. S'il publie : Choses humaines par trop humaines, il érige son livre en « monument commémoratif » ; il s'y compare à Voltaire. « Car Voltaire est, par contraste avec tout ce qui écrivit après lui, avant tout un grand seigneur de l'esprit, ce que je suis moi aussi. Le nom de Voltaire sur un écrit de moi, c'était là en réalité un progrès — vers moi-même, etc. » S'il écrit Aurore, c'est qu'il se considère comme l'aube des jours nouveaux ; il y annonce déjà les transmutations de toutes les valeurs, par qui l'homme s'affranchira des valeurs morales reconnues jusqu'alors, dira oui et accordera croyance à tout ce qui, jusqu'à présent, fut interdit, impur, maudit. « Ce livre, tout d'affirmations, épand sa lumière, son amour, sa tendresse sur toutes sortes de choses mauvaises, et il leur restitue leur âme, la bonne conscience, leur droit souverain, supérieur à l'existence. » Ces affirmations consistent, comme on sait, knier la moralité, la vertu, la pitié, la Charité, la justice, le droit, etc. ; à prendre en tout; le contre-pied de ce que l'Humanité entière avait cru, si bien que l'Humanité est zéro devant l'homme unique. En dépit de ce Voltaire môme qu'il a érigé en précurseur, « tout le monde a tort » et c'est Nietzsche seul qui a raison. On ne doit juger ni la vie, ni la doctrine de Nietzsche
CONCLUSION
sur tant de vaniteuses paroles dont la candeur désarme. Elles n'en sont pas moins un symptôme. On sait que, se comparant au Christ méconnu, Nietzsche s'offre luimême à tous les regards dans Ecce homo et que, la folie éclatant, il signe sa dernière lettre à Brandès : le Crucifié ?
Nietzsche, cependant, ne nous a pas paru avoir l'originalité souveraine qu'il s'attribue. Mêlez le phénoménisme d'Héraclite, la sophistique grecque et le scepticisme grec avec le naturalisme de Hobbes et avec le monisme de Schopenhauer, débarrassé de la chose en soi, corrigé par Darwin, assaisonné des paradoxes de Rousseau, d'Helvétius, de Diderot, de Renan, vous aurez la philosophie de Zarathoustra. Avancée sur quelques points, séduisante d'aspect pour ceux qui sont à la recherche de l'inédit, cette philosophie n'en est pas moins essentiellement antique et constitue une « réaction », dans tous les sens possibles, ennemie de tout ce qu'on appelle les « progrès » modernes. « Moderne, c'est-à-dire faux » ! répète Nietzsche sur tous les tons, et il consacre à anathématiser la « Modernitât » un des chapitres de son ouvrage posthume. Il a beau se croire à l'abri de tous les préjugés qui viennent du « troupeau » et du milieu ; nul, plus que ce chantre de Ja puissance et de la lutte, n'a ramassé en un plus merveilleux monceau tous les préjugés grégaires de l'Allemagne restée féodale en plein xixe siècle, toutes les idées dominantes venues de la race, du milieu et du moment, amalgamées avec les idées analogues de l'antiquité, du moyen âge et de la Renaissance. Mais cet ennemi des romantiques, qui en fut le dernier, fait tout accepter par la magie de son lyrisme. Bien qu'il croie son âme isolée en soi et impénétrable pour tous, le miracle de la poésie la rend pour tous transparente :
Comme c'est agréable qu'il y ait des mots et des sons ! Les mots et les sons ne sont ils pas les arcs-en-ciel et des ponts illusoires entre ce qui est éternellement séparé ?
A chaque àme appartient un autre monde; pour chaque âme, toute au Ire âme est un arrière-monde...
Pour moi, comment y aurait-il quelque chose en dehors de moi? 11 n'y a pas d'en dehors! Mais tous les sons nous font oublier cela. Comme il est agréable que nous puissions oublier!
Comme toute parole est douce ! Comme tous les mensonges des sons nous paraissent doux! Les sons font danser notre amour sur des arcs-en-cicl multicolores (1).
Nietzsche offre d'autant plus d'intérêt pour nous, Français, que, tout en aimant et admirant la France, tout en critiquant l'Allemagne, il est l'aboutissant d'un siècle de germanisme, d'un courant d'idées hostiles aux nôtres, et d'idées-forces, ou plutôt d'idées servies par la force, que les Cousin, les Renan et les Taine avaient adoptées sans deviner que nous en serions victimes. Ce que l'Allemagne a de plus « avancé » et ce qu'elle a de plus « rétrograde » se retrouve chez le chantre Zarathoustra. Toute la critique allemande des religions et des philosophies vient s'exprimer chez lui en blasphèmes voulus et en négations forcenées ; mais aux négations succèdent les affirmations enthousiastes, d'autant plus enthousiastes qu'elles sont plus dénuées de preuves. Et l'objet de cet enthousiasme, nous l'avons vu, c'est une conception de la société humaine et du monde entier aussi hostile au mouvement français de 89 qu'au christianisme, et qui veut nous ramener au paganisme aristocratique.