‹ Nietzsche, sa vie et sa pensée (volume 2)Chapitre 12 sur 104 · LEIPZIG (186S · texte numérisé non relu

LEIPZIG (186S

Leipzig, où Nietzsche débarqua le 17 octobre 1865, avec son ami Mushacke, plut à ces jeunes gens par « ses hautes maisons, ses rues animées et tout son mouvement

L'INFLUENCE DE RITSGHL 71

intense » ('). Nietzsche choisit une petite maison sise* Bliintengasse au fond d'un jardin. Son goût cérémonieux trouva de bon augure que le jour de son inscription à l'Université fût le centenaire du jour où s'était autrefois immatriculé Gœthe. Sans doute, le recteur Kahnis essaya de montrer à son jeune auditoire que le génie suivait ses voies propres et que les études de Gœthe à Leipzig ne se recommandaient pas par la régularité aux générations futures d'étudiants. Les jeunes gens sourirent de cette commémoration, dont le soin premier était de ne pas proposer en exemple le grand homme qu'on célébrait.

Le premier événement heureux fut la leçon d'ouverture de Ritschl. En pantoufles, mais en habit noir, tout perclus de goutte, le vieux maître s'était glissé dans la grande salle. 11 s'égaya de retrouver tout un groupe fidèle de ses anciens étudiants de Bonn ; puis monta en chaire et, avec ce feu juvénile qu'il gardait sous des cheveux gris, il prononça dans un latin prodigieux sa leçon sur La valeur et l'utilité de la philologie. Il avait bien distingué Nietzsche dans la foule, et fut touché de cet attachement. Nietzsche à son tour se promettait cette fois d'accepter la discipline de cette maîtrise.

Il faut se reporter aux travaux de Ritschl, à sa biographie par Otto Ribbeck et aux préceptes où il a formulé sa méthode, pour se rendre compte de son action. Il savait lantiquité grecque et latine entière. Pour lui la science philologique était la résurrection de la civilisation intégrale d'un peuple. Ses travaux ne touchaient pas seulement à l'histoire des formes littéraires, mais à l'histoire de la pensée et des institutions autant qu'aux disciplines plus formelles de l'épigraphie, de la paléographie et de la

(') Carnet autobiographique de 1867, dans E. Foerster, Biogr., I, pp. 223- 245. Der junge Nietzsche, p. 171 sq.

critique verbale. Puis, il avait des goûts d'artiste, et, dans sa jeunesse, avait été homme du monde (*). Ses connaissances musicales étaient approfondies, et, plus d'une fois, à l'appui de ses démonstrations métriques, entonna luimême quelque fragment restitué de musique grecque. De ses voyages en Italie et à Paris, il n'avait pas seulement rapporté une ample provision d'inscriptions et des collations de manuscrits. Comme Gœtlie, il avait aimé en l'Italie « le mélange infiniment harmonieux des teintes délicates et douces qui, pareilles à une vapeur légère, flottent sur le paysage ; cette nature, pour ainsi dire abstinente, choisie, spiritualisée dans son dessin, expressive par la précision et la clarté de ses contours » ; et il s'était fait, en matière d'art italien, une compétence qui n'avait rien de livresque. Il offrait ainsi le modèle d'une culture vraie d'humaniste ; et comme à l'érudition la plus vaste il joignait une verve intarissable, une mordante ironie, une élocution vive et imagée, il avait toutes les qualités méphistophéliques et faustiennes qu'il faut pour étonner, effrayer et séduire de jeunes et ambitieuses intelligences.

Par la fermeté logique, et par la défiance qui jamais n'admet un fait mal attesté, Ritschl a été pour tous l'exemple vivant de la méthode. Pour Nietzsche, il fut quelque chose déplus. Nietzsclie n'a pas seulement appris de Ritschl les « joies de la petite productivité », ce besoin de la 2)erfection dans la minutie qui donne, à elle seule, des satisfactions si pures. Ce que Nietzsche a découvert par lui, c'est tout d'abord l'art de dresser la jeunesse, de transmettre correctement le savoir, de tirer un parti

(') Voir dans Arnold Ruge, Aus fruherer Zeil., III, p. 333, d'amusantes anecdotes. Ruge un jour avait découvei't chez Ritschl un tiroir entier plein de gants de soirée.

Page 1