‹ Nietzsche, sa vie et sa pensée (volume 2)Chapitre 13 sur 104 · L'INFLUENCE DE R I T S G H L · texte numérisé non relu

L'INFLUENCE DE R I T S G H L

rationnel des ressources dont on dispose. Ritschl a eu un robuste talent d'organisateur. Dans les universités où il a passé ont surgi des « séminaires » de grec et de latin merveilleux par la perfection avec laquelle s'y faisait l'apprentissage. Pour y être admis, il fallait déjà présenter un travail personnel, gage de maturité. Mais aux rares élus, Ritschl imposait le plus rude et le plus stimulant entraînement.

Car ce savant estimait l'action d'homme à homme plus encore que l'enseignement impersonnel selon des méthodes impeccables. Plus d'un a eu, comme lui, du savoir, de la méthode et une verve éloquente ; mais on sentait chez Ritschl une joie forte qui rayonnait de lui. Non seulement il savait respecter les originalités différentes de la sienne avec ce « libéralisme » qui le faisait aimer de ceux-là mêmes qui le redoutaient ('). Il intensifiait en chacun le sentiment de la valeur personnelle et de la dignité qu'il y a à apporter quelques pierres à cette grande cathédrale du savoir, bâtie par un effort collectif (»).

Il ne voulait pas dresser des manouvriers. Il exigeait de chacun une connaissance du plan architectural complet de la science. L'effort de chacun devait servir consciemment le dessein concerté de tous. Cette coordination des besognes donne de la fermeté intérieure {einen unverlierbaren Hait) et un peu de la joie attachée à toute œuvre créatrice. Car la science crée : Schaffen, stets schaffen, im Kleinen und im Grossen, ist das Wesen aller Wissenschaft, ailes Wahren {'} ; et l'œuvre qu'elle sent

(') Corr., II, 170.

(2) Ritschl, Zur Méthode des phitologischen Sludiums [Opuscula philologica, 1879, t. V). p. 22 : « Lebensfreude « sich zu fùhlen - und Gefûhl der persônlichen Bedeutsamkeit, sich zu wissen als Mitarbeiter am Dombau der Wissenschaft. »

(') /bid., p. 22.

naître sous ses doigts lui donne de l'enthousiasme.

Immense gain, pour ce jeune Nietzsche si impressionnable et flottant, que d'avoir afîaire à ce maître précis. Ritschl insufflait de l'énergie à ses étudiants, parce qu'il leur assignait des besognes limitées. « L'encyclopédisme ne peut donner de l'enthousiasriie ('). » Il prescrivait une critique apte à faire sa trouée, à pénétrer jusqu'au cœur du sujet (-) ; et, dans ce puissant forage, il aimait mieux qu'on fît erreur méthodiquement que de tomber sur le vrai par hasard.

Ce n'est pas qu'il déconseillât l'orientation la plus étendue. Elle seule permettait d'embrasser les hauteurs et les profondeurs et tout l'horizon vaste du savoir. Mais dans le choix du sujet, il fallait se borner, viser à l'épuiser et à conclure. Une lecture infinie ; le maniement personnel des livres; une intimité avec eux qui les traite comme des amis familiers, ouvrait seule l'accès des problèmes neufs. Jamais le maître ne devait descendre au niveau de la paresse commune des élèves. Ritschl, pour sa part, jugeait préférable de les initier tous aux difficultés les plus hautes. Les plus faibles évidemment resteraient en route. On arrêtait ainsi les vocations peu certaines. Le but était d'assurer aux gymnases des maîtres qui eussent le sentiment vif de l'antiquité en même temps que la connaissance précise des textes {*). Mais Ritschl pensait donner même aux subalternes un respect des tâches supérieures de l'esprit, qui à jamais les garantirait contre le terre-à-terre du savoir empirique.

La tâche du directeur d'études, ainsi conçue, était taillée

(') Jbid., V, p. 27.

(") Ibid., V, p. 30. « Die Kritik muss durchschlagen, bis auf den Herzpunkt dringen. »

(3j Voir 0. RiBBECK, Friedrich-Wilhelm Ritschl, 1879-1881, t. I, p. 2;)3 sq., t. II, pp. 31, 279. — Ritschl, Opuscula, V, pp. 29, 30.

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à la mesure de ce grand professeur. Elle exigeait « un cœur passionné pour la matière à enseigner et j^our les hommes à qui on l'enseigne ». Nul n'a eu à ce degré la divination des talents. Il savait à merveille désigner les questions qui convenaient aux forces de chacun ; et, plein lui-même de projets sans nombre, il cédait de sa richesse à tous avec une prodigalité somptueuse. On lui demandait le secret de cet attrait sévère qui ensorcelait la jeunesse, il répondait :

Quand je devine chez un jeune homme un talent qui a peine à se dégager, je le prends à part. Je lui fais un discours qui n'a rien de tendre, et je conclus : « Vous pouvez, donc vous devez. » 11 est rare que ce moyen échoue.

Il donnait à chacun le sentiment de sa force personnelle et inculquait à tous cette notion d'un « idéalisme intellectuel », supérieur à l'idéalisme moral même le plus élevé. 11 les passionnait par cette qualité d'âme nouvelle, qui s'ouvrait en eux par la probité scientifique. Puis, en temps utile, il se retirait. Il ne tenait plus en lisière ceux qui étaient mûrs.

La marque d'un vrai maître est qu'il forme des élèves meilleurs que lui-même, et qu'il éprouve de la joie à avoir de tels élèves (*).

Comment Nietzsche n'eût-il pas été séduit par ce maître subtil et artiste et par ce Thuringien qui, jusque dans ]a besogne quotidienne, réalisait une réforme intellectuelle et morale ? Ritschl sut reconnaître tout de suite la nature particulière de son élève. Il prit par l'amourpropre une nature si facile à piquer d'émulation.

Tout jeune en effet, Nietzsche avait déjà une façon très libre et personnelle de travailler. Jamais il ne prit de notes suivies. Il apprit de ses maîtres peu de savoir

(') y^irf., t. V, p. 31.

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positif: il aima mieux apprendre d'eux la maîtrise. Son instinct profond d'éducateur sentait qu'il n'importait pas tant d'alourdir son bagage scientifique que de s'initier à l'art de construire la science et de la faire passer dans les esprits.

Certes Nietzsche ne négligeait pas l'érudition. Mais il voulait l'acquérir par son labeur propre, et ne se fiait dans son choix qu'à son instinct. Il mettait sur les dents les bibliothécaires de l'Université et de la ville par le nombre et la difficulté des recherches qu'il leur imposait. Souriant, Ritschl surveillait cette indépendance. Car tout ce que tentait ce débutant impétueux portait la marque ritschlienne. Par Ritschl il prit le goût de la sévérité sans réticence, dure à elle-même et qui exige dans la science la perfection comme allant de soi. C'est de Ritschl que Nietzsche apprit la beauté d'une pensée enclose dans la forme la plus sobre et employée uniquement à interpréter une documentation bien coordonnée. Dur dressage pour un sentimental Imaginatif d'une nervosité aussi intempérante. Il en a fait l'aveu, « mais à la fin il fut comme les matelots moins sûrs de leur démarche sur la terre ferme que sur le navire ballotté » (^).

Il est certain que, sous cette discipline, Nietzsche réfléchit profondément aux méthodes qui permettent de transmettre la culture de l'esprit. Il n'est pas de problème qui importe davantage à la civilisation. Les décadences viennent de ce que le secret de transmettre intacte une culture s'est quelquefois perdu. En petit, le moindre « séminaire » d'Université est une civilisation qui essaie d'assurer les conditions de sa durée. Ritschl le savait bien, et pour cette raison aimait à voir ses étudiants se grouper en petites sociétés, où les aînés initiaient au travail les

C) Lettre à M"" Ritschl (juUlet 1868j. — Corr., III, 52.

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