‹ Nietzsche, sa vie et sa pensée (volume 2)Chapitre 14 sur 104 · INFLUENCE D E R I T S C H L · texte numérisé non relu

INFLUENCE D E R I T S C H L

nouveaux venus ('). Et peut-être n'étaient-ce pas toujours les aînés. De propos délibéré, Ritschl poussait les plus capables (/'). Ce fut ce nouveau venu, Nietzsche, qui léalisa le vœu de Ritschl, en créant par le Philologische Verein de Leipzig une palestre où de jeunes lutteurs, dont beaucoup ont atteint à la notoriété scientifique, apprirent à se toiser et exen^aient leur vigueur par des travaux et des discussions (•''). Cette vue du caractère « agonistique » de la vie de l'esprit, qui, elle aussi, ne se fortifie que par la lutte, n'est pas seulement observée sur les Grecs : elle est chez Nietzsche un résultat expérimental de la pédagogie ritschlienne.

Pour ces libres réunions et pour le « séminaire » de Ritschl, Nietzsche se mit au travail ardemment. Tout de suite, ses Theognidea, essai d'un étudiant de vingt-deux ans, conquirent le maître. Ritschl voulait que le lien fût personnel entre le professeur et les étudiants. Tous les jours il recevait les siens, et aucun ne fut plus assidu chez lui que Nietzsche. Pendant les mois d'absence, une correspondance s'établit entre eux, déférente et tendre du côté de l'élève et toute pleine de sollicitude attentive du côté du maître. Nietzsche allait droit aux recherches les plus épineuses. Il les choisissait très spéciales, selon le précepte ritschlien ; mais toutes se coordonnaient selon un plan vaste. Les mémoires qu'il lisait à la « société philologique » sur V Histoire du recueil des œuvres gnomiques de Théognis, sur Les sources de Suidas, sur Les cata-

(») RiTscnL, Opuscula philolofjica, t. V. p. 28. • Pliilologisclie Studicnvereine, allerherrlichstes Incitament. "

(^) Ibid., V, p. 38. « Principielle Bevor/iigung der fiihigerii, wenn aucli jûngern Kratte. »

(') Voir leurs noms dans Crdsius, Erwin Rohde, p. 11. — E. Foeksteu, Riogv., I, p. 232. — R. Weber, Gesch. d. p/iil. Vereins, p. 1 sq. — Sur le rôle lie la rivalité dans la civilisation intellectuelle des Grecs, v. nos Piérurficurs de Nii'tzsrhe, cli. Jdroh.Burchhardl, p. 303 sq.

logues anciens des livres (TAristote, sur La rivalité d'Homère et d'Hésiode se rattachent à une grande enquête sur l'histoire littéraire chez les Grecs. Recherches minutieuses poursuivies clans la poussière des manuscrits et dans la broussaille des conjectures avec une patience et un bonheur de chasseur habile à choisir les bonnes pistes. Nietzsche eut d'emblée la combinaison hardie, méthodique et sûre ; et Ritschl désigna pour l'insertion dans le Rheinisches Muséum — la plus importante, durant un âge d'homme, de toutes les revues de philologie grécolatine -7 les travaux de l'étudiant, achevés déjà comme ceux d'un homme mùr.

Si Nietzsche avait renoncé autrefois à la théologie par scrupule de vérité, on peut dire cependant que son éducation pastorale, son apprentissage commencé de théologien servaient maintenant ses essais d'histoire littéraire. Sa recherche Zur Geschichte der Theognideischen Spruchsammlung est menée comme l'eût été, dans l'école de Tûbingen, une recherche sur la composition du Nouveau Testament ('). Un travail paléographique rigoureux, dont Nietzsche a appris le secret chez le théologien Tischendorf, sert à établir la généalogie des manuscrits. Les historiens les plus autorisés, Bergk et Welcker, se trouvaient en litige, parce qu'ils différaient de dix siècles quand il s'agit de fixer l'âge du recueil actuel des poèmes de Théognis, ce débutant se flattait d'être l'arbitre. Dans le recueil, tel qu'il nous est parvenu, Nietzsche discerne les principes qui en ont motivé la rédaction. Il montre comment les sentences se groupent par mots-souches. Il établit chez le rédacteur une tendance hostile à l'auteur qu'il édite. Gomment ce Théognis, dont les vers attestent une morale si relâchée de buveur et de débauché, serait-il

(') Voir les Philologica de Nietzsche, t. I, pp. 1-bi.

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le grand poète amer loué par Isocrate, Platon et Xénophon et celui que saint Cyrille et l'empereur Julien encore raillaient seulement de sa morale trop faite pour les nourrices et les pédagogues? C'est donc qu'il y a eu un Théognis intégral que nous n'avons plus ; et Stobée n'avait plus sous les yeux que le texte actuel, qu'il a grossi de parodies hostiles empruntées à Mimnerme. Quand donc a été composé ce recueil tendancieux ? Par une comparaison attentive des données qu'on peut extraire des biographes de Suidas, et d'Hésychius, sa source, d'Harpocration et de Gallimaque, Nietzsche établit que les Alexandrins ne possédaient plus de Théognis qu'un recueil de morceaux choisis, composé entre l'époque de Platon et celle de Ptolémée Philadelphe. Plutarque, Julien et saint Cyrille n'ont connu que ce recueil et c'est à cette source aussi que puisait le fougueux adversaire dont provient la collection réduite qui est parvenue jusqu'à nous. Méticuleuse recherche, où ce qui passionnait Nietzsche, ce fut, avec l'amusement de la découverte, un intérêt de moraliste. Il s'aperçut par cet exemple que la transmission des œuvres les plus éminentes est menacée toujours. Les intérêts d'une vie subalterne l'emportent sur le souci de les conserver intactes ; et la passion basse nous les transmet mutilées. L'un des privilèges du philologue est de restituer dans leur netteté au moins les fragments sauvés du désastre.

Le pathétique discret de cette tâche remplit de son émotion les courtes et charmantes pages de Nietzsche sur un vieux fragment de Simonide, le Chant de Danaé^ que le hasard d'une citation de Denys d'Halicarnasse nous a conservé. Les plus exercés, et Bergk le premier, avaient désespéré de retrouver le mètre de ce magnifique poème. Nietzsche s'y risqua avec un beau courage ; et, par miracle, réussit. Les comparaisons avec les monuments figurés expliquent la scène ; et la plus ingénieuse

conjecture métrique permet de rétablir, avec une strophe mutilée, une antistrophe et une épode parfaites, d'où s'élève la plainte tendre de l'amante abandonnée de Zeus. La restitution nietzschéenne de cette plainte de Danaé pleurant sur son deuil et sur cet enfant qu'il lui faut sauver des flots, en l'enfermant dans un ciste garni de cl ous d'airain, a été admise par la science immédiatement

Ritschl suivait ces essais, avec un machiavélisme affectueux. Il devinait que des travaux sur Suidas et sur Aristote pousseraient Nietzsche vers cette brûlante question des sources de Diogène Laërce, le plus important biographe des philosophes grecs. Il le pressentait doucement sur ce projet. Tout à coup l'Université proposa la question comme sujet de concours. Nietzsche sentit là la main du maître, et il accepta l'invite discrète. De janvier cà juillet 1867, ses jours et ses nuits se passèrent à compulser, à classer, à analyser les documents de son difficile problème.

Le mois d'avril le trouve prêt à la rédaction. Il la veut sobre, mais un peu artiste. Il ne fera nullement parade d'érudition ; mais il recouvrira désormais le squelette logique, si apparent encore dans la prose de son Théognis (*). Il aboutit bien juste, et au V août déposa un manuscrit avec la devise : Févoi.' o!oç âsui {^). Mots de Pindare, qui ne cesseront plus de lui être chers. « Du sollst der werden, der du bist » : le Gai Savoir et V Ecce Homo ne connaîtront pas d'autre précepte moral ('). En tête de ce mémoire érudit, l'orgueilleuse profession de foi semblait dire que tous les chemins, même à travers la broussaille philologique, nous mènent à la découverte

(') t*- Decssen, Erinnerungen. p. 3i. — i'orr., I, 73. (^) Pindare, Pyth., II, p. 73. — Corr., I, 77, 87. (^1 Friihl. Wissensthaft., 'l, 270 (V, 205).

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du secret intérieur ; et, sous le masque de la méthode, , Nietzsche livrait encore une part de sa personnalité . Le mois ^ de novembre apporta la récompense de tant d'efforts :

I l'Université proclama Nietzsche vainqueur du concours. Un rapport de Ritschl, en latin, fit remarquer que Térudi- '* tion, la maturité, le jugement subtil, dont témoignait ce travail, dépassaient les espérances de ses juges. Le programme inaugural de l'Université ajoutait encore aux éloges que méritait cette sagacité dans la recherche. ' Nietzsche ne manqua point d'envoyer à ses amis des I extraits de ces appréciations élogieuses (').

Bien qu'il ait mis des mois à remanier son mémoire pour l'impression, il est probable que les positions ceni traies de Nietzsche étaient telles qu'on les voit dans le f travail publié (^). Des textes ingénieusement juxtaposés ■ montraient que Diogène Laërce avait dû emprunter à Dioclès de Magnésie tout ce qu'il sait sur la doctrine et la vie des Stoïciens. Mais ce Dioclès n'a-t-il pas été couvert d'invectives par Sotion, philosophe du temps d'Auguste et de Tibère, qui fut le maître de Sénèque? Il a donc dû avoir des sympathies pour les Épicuriens que Sotion poursuivait d'une haine tenace. Et comment Diogène Laërce, si voisin lui-même de la secte épicurienne, aurait-il emprunté à un autre que Dioclès ses renseignements sur Epicure et son école, pour l'amour desquels Dioclès avait été persécuté ? Par degrés, Diogène Laërce apparaît donc comme un résumé de Dioclès. -

Il le résume en effet, mais non sans interpolations. Favorinus d'Arles, que nous connaissons si bien par Aulu-Gelle, son ami, fut une de ses sources secondaires.

(') Corr., 1,87; II, 16.

(-) Philologica, t. I. pp. 69-152.

Et la recherche aurait pu se terminer là, si elle n'avait donné un résultat qui dépassait infiniment les données du problème proposé. Car voici ce que l'on découvre.

Les sources de Suidas avaient toujours occupé Nietzsche. Dans les cas fréquents où Diogène coïncide avec Suidas, fallait-il penser, comme on a fait souvent, que Suidas puise dans Diogène ? Un tableau comparatif des renseignements que nous avons sur les parents, les collatéraux, les surnoms, les précepteurs et les disciples des philosophes, et sur leur genre de mort, fait ressortir de curieuses ressemblances entre Suidas, Diogène Laërce et Hésychius. Mais c'est Hésychius qui apporte les renseignements les plus abondants et les plus précis, 11 a puisé à une source plus riche ; et, de proche en proche, la conclusion s'impose que cette source est Démétrius de Magnésie. Mais les ressemblances entre Diogène Laërce et Suidas s'expliquent avec une éclatante évidence, si l'on admet que ce même Démétrius a dû être à l'origine de Dioclès, oîi puise Diogène, et d'Hésychius, où puise Suidas. Ainsi, avec une simplicité lumineuse, Nietzsche débrouille l'écheveau complexe des traditions littéraires grecques et en établit l'union foncière. Dès Noël 1867 cette intuition l'avait obsédé ; et les renseigneihe.nts s'étaient cristallisés, abondants et pressés, autour de cette hypothèse. Un fait se faisait jour pour lui : c'est qu'on n'atteint à la vérité profonde que par divination.

Ritschl, par des éloges, par des encouragements, par des collaborations étroites qu'il exigeait de Nietzsche, multipliait les séductions qui devaient attacher à la philologie ce disciple d'élite. Combien de temps Nietzsche lui est-il resté fidèle ? En 1866, avec cet impérieux besoin de tenir en tutelle ses amis, il écrivait à Deussen :

11 faut de rérudition et de la routine ; c'est-à-dire de l'expérience, et de l'exercice. Donc apprenons et digérons beaucoup.

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