L ' I N F L U E ^ G E DE R I T S G H L
Mais il ajoutait aussitôt : « Cherchons, combinons, inférons. » La philologie n'ouvre les horizons d'une pensée qu'à lérudit solide. Elle lui fournit un plan de vie
l intellectuel, et avec lui l'énergie qui guérit la mélancolie
; inhérente à toute incertitude nerveuse ('). Nietzsche conseille à Deussen, égaré dans la théologie, cette discipline rigoureuse. Il n'a de cesse qu'il ne le sache occupé à quelque travail spécial sur Evagoras de Chypre, sur Plîotius, ou sur Tacite, par lequel il célèbre « ses noces avec la philologie » (*), Ritschl le retient, par ses qualités humaines, par son magnétisme personnel, plus que par sa doctrine. Nietzsche révère en lui une autorité dénuée de morgue, l'amitié ingénieuse à deviner les besoins et les
'^ vœux discrets d'un cadet, et ce tact de la vérité qui faisait son impeccable « conscience scientifique » (^). « Je ne peux donc ni veux me détacher de lui », ajoute-t-il. Mais comment dans la force de cet attachement ne pas aj)ercevoir déjà des tendances contraires? Sa pensée est une arène où se battent des forces opposées. Dès le début l'influence de Ritschl est contrecarrée. Une puissance impérieuse en Nietzsche se soulève contre ceux qu'il aime, dans le temps même où il les aime. Cette puissance hostile n'était pas alors la musique. Schumann restait son délassement plutôt que son étude. Richard Wagner, dont il joua pour la première fois la Walkyrie dans sa retraite de Koesen, oîi il fuyait le choléra en octobre 1866, lui laissait « des impressions mêlées » (*). La tragédienne
^Hedwig Raabe venue à Leipzig pour une tournée en juillet 1866, lui laissa au cœur une image puissamment fascinante, mais qui ne le détourna pas de son chemin (^).
(') P. DBusàEiV, Erinnerungen, pp. 29, 30. — Corr., I, 52. (-) Ibid., 31. — Gorr., I, 70.
(') P. Deu3S8.»(, Erinnerungen, p. 33. — Corr.. I, 72. (•) Corr., I, 2d. — (■') Corr., I, Si.
Il prenait part, comme choriste, à la société des concerts du professeur Riedel, et étudia ainsi la Passion selon saint Jean de Bach et la Missa solemnis de Beethoven. Les blessés de Sadowa bénéficièrent de ces concerts donnés à la Nikolaïkirche aU' lendemain des batailles ('). Pourtant, ni ces initiatives d'art, ni les événements politiques ne gênèrent la rédaction du Thèognis ; et la vocation de Nietzsche n'en fut pas changée. Une révélation d'une autre sorte faillit tout compromettre : celle de Schopenhauer.
L'illumination fut soudaine, comme celle de Malebranche découvrant Descartes. Un livre trouvé dans la boutique du bouquiniste Rohn, son premier logeur, l'attira magnéticpiement. « Je ne sais quel démon me souffla : « Emporte ce livre (-). » Il le lut, et se trouva un autre homme. Ou plutôt il avait vu clair en lui-Tiiême. Il sentit en lui l'orgueil qui enivrait les premiers chrétiens après le frisson de la conversion : l'orgueil de se sentir différent, et meilleur, et seul initié. Son sang thuringien de réformateur s'embrasait. Cette ambition éducatrice qui l'avait toujours poussé et qu'il avait crue d'abord celh^ d'un prédicateur, puis celle d'un professeur, se trouvait être celle du philosophe qui veut légiférer pour une civilisation. Ritschl avait, pour un temps, fixé sa mobilité par la précision des méthodes. Devant Ritschl, il s'était senti petit. A présent, contre Ritschl lui-même, il trouvait un appui. La réforme ritschlienne ne visait qu'à faire des esprits lucides. La méthode de Schopenhauer permettait de changer les hommes dans leur profondeur. Voilà la pensée secrète que couva désormais son courage humble, ombrageux et irrité.
Une intelligence vive, mais trop vagabonde, éclai-
(«) Corr., V, 131.
(») E. FoKRSTER, Biogr., I, pp.. 231-213.
1) ÉGOUVERTE DE SCHOPENHAUIUI 85
rait cette ambition confuse. Schopenhauer lui apprit que l'univers entier est ainsi aspiration trouble et que sur son besoin se construit son intelligence. Pour pénétrer 1 jusqu'au secret des mondes, il lui avait suffi de regar- *der en lui-même. Schopenhauer était le prodigieux «appareil d'optique qui éclairait jusqu'aux abîmes où ^ reposent les assises de toute vie spirituelle. Non seulement il montrait à Nietzsche son mal, en lui faisant voir que ce mal était nécessaire et universel, mais il justifiait le sentiment qu'il avait de la vie. Il le grisait de la grande émotion mystique des hommes qui savent les derniers secrets. Il faut lire profondément entre les lignes de la confession-, où Nietzsche nous dit cette crise de désespoir et d'ambition ('). Il n'y a qu'une consolation pour celui qui souffre de cette grande douleur qui engendre les êtres : c'est d'être capable à son tour de créer, d'enfanter des images qui fascinent divinement les hommes et les forment à leur modèle. Cette très évidente conclusion avait poussé Richard Wagner vers Schopenhauer. Vers qui poussera-elle Nietzsche? Elle le remplit de 'la sournoise et enthousiaste attente des hommes qui se sentent prédestinés.
Il n'y eut pas de précepte de méthode qu'il n'oubliât dans cette certitude nouvelle. Dès la deuxième année de son séjour, il se risque à demander son doctorat. Infidèle à Ritschl, à l'hellénisme, à la philologie, ivre de métaphysique, il dépose une thèse sur Les schèmes fondamentaux de la Représentation qui résume ses récentes études schopenhauériennes. Elle fut refusée. Nietzsche maudit ses juges. Faut-il le croire sur parole (juand il déclare que l'un d'eux avait écarté son travail parce qu'il soutenait des idées qu'on n'enseignait pas à
') E. FoERSTEK, Biogr., I, p. 232.
Leipzig, et l'autre parce cpi'elle était contraire au sens commun ? Il crut avoir affaire à ces « professeurs de philosophie » insultés par Schopenhauer ; et, plein d une révolte sans élégance, il dénia à la Faculté de philosophie la faculté de philosopher :
La vérité a rarement sa demeure aux lieux où on lui a bâti des temples et où l'on a consacré ses prêtres (*).
Puis il prit la résolution de suivre seul son chemin dans la recherche de la vérité. Et quand il la prit, il se connaissait mal. A coup sûr Schopenhauer était pour lui un de ces secrets refuges, où il abritait sa rêverie de promeneur solitaire (*). Il confiait au fidèle Gersdorff sa foi jeune ; et déjà cherchait le moyen de conformer sa vie à sa doctrine, Toutes choses à présent, il les voyait du biais schopenhauérien. Le stoïcisme de Sénèque le lui rappelle ('). Le romancier Spielhagen, dans le roman à' In Reih' und Glied^ tout rempli du souvenir de Lassalle, l'émeut parce que les héros y sont poussés « à travers la flamme rouge de la Sansara jusqu'à cette conversion du vouloir » , où consiste avant tout l'état d'âme pessimiste (*). Puis soudain son besoin de prosélytisme le ressaisissait. Il avait prêché la méthode scientifique de Ritschl : à présent il devenait le tourment de ses amis par son insistance métaphysique. Il se réjouit de fonder autour de lui une « franc-maçonnerie » sans insignes, sans mystères et sans formules ; un « club » , une petite église fervente et secrète. Un à un, il convertissait ses camarades ; les plus anciens d'abord, ceux de Pforta, le fidèle Gersdorff, le philosophe Romundt et Kleinpaul (').
Avec l'instinct sûr du névrosé qui cherche dans une
[') Corr., I, 81. — ('-) Ibid., I, 25. — (') Ibid., I, 67. — {*) Ibid., I, 89. — Ibid., I, 82, 124.
DÉCOUVERTE DE SGHOPENHAUEU 87
affirmation forte le remède à sa naturelle mobilité, il ne discutait même plus sa certitude nouvelle. Albert Lange lui avait enseigné que la philosophie édifie avec des idées abstraites ce que d'autres arts construisent avec des impressions sensibles ('); et qu'elle construisait une demeure pour les besoins de notre cœur. A ses amis dans le deuil il offrait donc comme réconfort le bréviaire schopenhauérien qui enseigne la purification par la douleur, le dépouillement de soi et le total renoncement ('). Cette doctrine lui paraissait venir à la rencontre de ce qu'il avait appris dans Emerson et dans Novalis. Pour celui qui sait les mirages du vouloir- vivre, et qui se dépouille de tout égoïsme, les faits du dehors sont des enveloppes vides qu'il sait remplir d'un contenu d'àme nouveau. Dès lors, il appartient à chacun de créer sa destinée : et les accidents de sa vie ont pour lui tout juste la valeur qu'il veut bien leur accorder. U évaluation que nous faisons des événements en fait seule la réalité. Il suffirait à l'humanité d'être unanime dans une vision nouvelle du monde, pour que le monde fût changé. Ambitieux idéalisme, que la doctrine scliopenhauérienne justifiait. Elle a été la première à encourager en Nietzsche l'orgueil qui a cru recréer le réel par la seule attitude du sentiment qui blâme ou approuve. Son prosélytisme natif se légitimait comme une œuvre d'affranchissement intégral de l'humanité .
Son orgueil même, si solitaire, le poussait donc à la propagande ardente, élargie et organisée. En l'isolant, il intensifiait aussi chez Nietzsche le besoin d'amitié, où depuis il a reconnu une des conditions de la croissance du génie et sa consolation principale. Parmi les très
{*) Corr., I, 48.
(') Corr., I, 61.
grandes faveurs de son destin, il faut compter celle qui lui a donné quelques amis capables de le comprendre parfaitement. A Leipzig, il y eut avant tout, Erwin Rohde, qui, lui aussi, était venu de Bonn, avec un peu de retard, à Pâques 1866, pour suivre Ritschl déplacé (*).
Erwin Rohde était en ce temps-là un grand adolescent svelte et bruii, d'une figure un peu trop longue, mais finement et fortement découpée avec d'étincelants yeux noirs. 11 n'était pas des plus accessibles. Il avait passé ses années d'enseignement secondaire dans l'institut célèbre que Volkmar Stoy dirigeait alors à léna; et, après coup, il croyait y avoir souiïert comme Nietzsche à Pforta (-). Maintenant sa réserve taciturne et aristocratique marquait une susceptibilité ombrageuse et passionnée, Nietzsche, qui eut toujours le talent d'analyser et d'enjôler les âmes, le conquit. 11 fut le seul. Même devant Ritschl, Erw^in Rohde demeurait amer et batailleur jusqu'à l'impertinence ('). Il était entré dans la Société philologique créée par Nietzsche. Des travaux sur la littérature latine, sur Ovide, sur Catulle, sur Apulée le menèrent aux sources grecques de ces poètes et firent de lui bientôt un helléniste, dont la supériorité s'imposa. *Gela créait déjà un souci commun. Nietzsche et Rohde devinrent intimes. Des causeries sur Platon, sur les philosophes grecs, sur les écrits esthétiques de Schiller, dont ils avaient fait leur livre de chevet, sur les écrits récents du philosophe Fechner ou d'Albert Lange les mettaient aux prises dans des batailles d'idées, qui
(') Voir 0. CRnsius, Erwin Rohde, 1902, p. 11, sq.
(*) Sur le vrai caractère de l'intelligente et large pédagogie de Volkmar Stoy, qui considérait l'école comme « un temple au bord du fleuve de la vie », voir un joli essai d'Erich Schmidt, dans les Charakteristiken, t. II, p. 251 sq., 1901.
(») Crusius, ibid., p. 12. — Corr., I, 46.