DÉCOUVERTE DE SCHOPENHAUER
resserraient leur estime mutuelle. Qui fut le chef ? Erwin Rohde montrait combien les recherches de folk-lore et d'ethnographie, inaugurées à l'Université de Leipzig par Oskar Peschel, étaient propres à renouveler l'interprétation des religions évoluées. Il garda en pareille matière une avance que Nietzsche n'a pas rattrapée, malgré la tentative qu'il fit, à l'époque où il médita sur les cultes grecs et sur la généalogie des croyances morales (').''En revanche, Nietzsche gardait la supériorité musicale et métaphysique. Les ressources de culture musicale que Leipzig offrait si abondamment, Nietzsche seul les lui a ouvertes. Et aux soirs où Nietzsche s'abandonnait à ce don d'improviser sur le piano qu'il eut si magnifique, Rohde sentait la supériorité d'une âme créatrice sur une intelligence qui, malgré toute sa vigueur, n'avait que la nostalgie de l'art et non le talent artiste (■').
Leurs pensées se sentirent d'accord jusque dans leurs sonorités les plus profondes, quand Nietzsche eut initié Rohde à Schopenhauer. Ça été la grande harmonie morale qui a traversé leur amitié ; et c'en a été le péril. Car cette amitié a dû se rompre en dissonances douloureuses, le jour où une commune conviction philosophique lui a manqué. L'accompagnement d'une croyance identique a, pendant longtemps, effacé tous les désaccords. Ils aimaient en Schopenhauer, non sa doctrine, mais, chose étrange et significative, sa personnalité surtout, qui subsiste à travers les faiblesses de la pensée ; cette énergie du vouloir, plus forte que la construction intellectuelle par laquelle il réussit à exprimer son âme (').
A coup sûr, il y a beaucoup de spleen originel dans
(') Crusius, Ihid., p. 20.
(2) Corr., II, 4. — Crusius, p. 27.
(') Corr., II, 4, 2o, 61, 80, 95, 114.
90 LA FORMATION DE NIEtZSCHE
cette prédilection pour le philosophe du désespoir. Mais c'est le spleen des natures que tourmente une grande ambition secrète, non encore arrivée à se définir. La bonne ville de Leipzig ne les a pas connus tristes. Sardoniquement, ils écoutaient les bourgeois saxons discuter politique au café Kintschy. Ils avaient une martiale allure quand ils revenaient du stand ou du manège où déjà ils s'entraînaient en vue de leur service militaire prochain (•). Ils n'estimaient point que des humanistes modernes dussent avoir l'apparence monacale et chétive ; et au congrès des philologues, à Halle, où Nietzsche assista avec quelques camarades, il notait l'élégance de la tenue et les moustaches militaires prédominantes (-). La notion schillérienne et grecque d'une humanité robuste dans son affinement redevenait pour eux un impératif.
Les Grecs n'ont été ni des savants, ni des gymnastes sans pensée. Sommes-nous donc condamnés à faire un choix ? Le christianisme, là aussi, a-t-il produit dans la nature humaine une lézarde que n'a pas connue le peuple de l'harmonie ?
Nietzsche alors enviait Sophocle, qui avait su excellera la danse et à la paume autant qu'à la poésie. Mais ce mâle genre de vie n'empêchait pas le travail pénible du Diogène Laërce, que Rohde surveilla et encouragea. 11 ne détournait pas ces âmes musiciennes de leur existence intérieure, prolongée à l'unisson. Pour s'y abandonner avant cette fin d'année qui les séparerait, ils allèrent habiter quelques jours au « Jardin italien », au fond du Rosenthal, près de Leipzig; et dans là charmante vallée de la Pleisse, ils choisirent un coin écarté et ombreux qu'ils dénommèrent Nirwana. Leurs conversations fixèren
(') Corr., II, 7.
(*) Corr., I, 80.