‹ Nietzsche, sa vie et sa pensée (volume 2)Chapitre 30 sur 104 · L ' I D Y L L I'] DE T R I B S G H E N · texte numérisé non relu

L ' I D Y L L I'] DE T R I B S G H E N

Profond et nouveau sujet d'orgueil que d'avoir plongé ainsi dans les abîmes de la « philosophie idéaliste », et fierté qui pousse Nietzsche plus vigoureusement à l'apostolat. Il veut initier tous ses amis. Il catéchise Deussen ('). Il recomuiande à Gcrsdorff de vivre l'art wagnérien {sich hinein leben) comme il a vécu la philosophie schopenhauérienne. Rohde, dès longtemps, était gagné. Mais, inversement, Nietzsche veut à présent que Wagner connaisse ses camarades et qu'il juge de son action croissante sur les générations futures par cette ferveur de ses jeunes adhérents. Puis il prêchera ses Bâlois. Sa réserve sournoise peu à peu se démasque. Le 18 janvier 1870, il fit une première conférence sur Le drame musical grec. Il récidive le 1^' février par une leçon sur Socrate et la tragédie. Ce sont de sommaires et fulgurants essais (^). Cosima et Wagner les lurent au début de février, avec une stupeur mêlée d'effroi. Leur allié d'hier, le hérault choisi de leur propagande, semblait se perdre dans des spéculations qui compromettaient à la fois son renom d'helléniste et l'œuvre wagnérien ne. Ils étaient accoutumés à une toute autre conception de la tragédie. Il répugnait au goût de Cosima de penser que la décadence du genre tragique commençât dès Eschyle et Sophocle. Tous deux, cet hiver de 1869-70, avaient lu Platon le soir. Ils apprenaient à présent que la tragédie grecque était morte de la logique et de la morale socratiques ; et que Platon, atteint de socratisme « pathologiquement » , en était venu au genre littéraire du dialogue où, sans style et sans forme, se mêlaient toutes les formes et tous les styles ('). Wagner

(*) P. Dbossen, e l'inné ru7ïg en, p. 65.

(•) On en trouvera les fragments dans les Aarhgelaasene Werke. (W., IX, 33-69 )

(^) Sokrates und die TraqikUe (W., IX, 54). — Les lettres de Cosima et de Wagner dans E. Foerster, Wagner und Nietzsche, p. 33 sq.

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suppliait qu'on trouvât des mots plus justes pour les « divines erreurs » de ces grands philosophes.

Puis, Franz Liszt n'avait-il pas enseigné que la symphonie de Berlioz était la forme musicale moderne qui correspondait à 1' « épopée philosophique » créée par Goethe dans Faust, par Byron dans Manfred ou Childe l Harold ? Fallait-il, sous prétexte que Platon avait condamné la tragédie, interdire à la philosophie de donner , un sens à la musique nouvelle ? Wagner et Cosima % faisaient avec ménagement ces réserves. Ils proposèrent (jue Nietzsche reprît le travail dans un livre moins abrupt. Ils lui faisaient confiance et reconnaissaient sa supériorité d'helléniste. « Laissez-vous diriger par la musique, tout en restant philologue, lui conseillait Wagner. » Il comptait que la musique lui donnerait du tact et atténuerait le ton tranchant de ses assertions. Et puisqu'ils travaillaient ensemble à une « Renaissance », Wagner ne désespérait pas que •< Platon y embrasserait Homère, tandis qu'Homère, rempli des idées de Platon, y serait plus grand que jamais » ('). Les ébauches de Nietzsche importent aujourd'hui à l'histoire par d'autres qualités que celles qui les lui rendait chères. Il nous est assez indifférent que la thèse foncière de Nietzsche, celle où il s'acharnera le plus, et qui affirme la ressemblance entre la tragédie grecque et l'opéra de Wagner, soit fausse. Nous entendons à travers ces assimilations erronées les balbutiements d'une nouvelle méthode qui fondera un jour une sociologie de l'art. Nietzsche emprunte au romantisme la grande distinction entre la littérature de tradition vivante et orale et la littérature factice et écrite. Il explique les œuvres par l'outil qui les transmet, parle rôle de ceux qui manient cet outil, comédiens ou choristes, par le public auquel l'œuvre

(') E. FoERSTEu, Ibid., 36.

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