‹ Nietzsche, sa vie et sa pensée (volume 2)Chapitre 31 sur 104 · L'IDYLLE DE T R I B S C H E N · texte numérisé non relu

L'IDYLLE DE T R I B S C H E N

s'adresse. La sensibilité de ce public comme sa masse et son intérêt diffèrent selon qu'il écoute dans une grande fête rituelle, et sous l'impression d'une émotion religieuse, ou qu'il se compose de lecteurs épars qui méditent à tête reposée. Nietzsche conçoit donc une représentation tragique comme un groupe de travail, à l'œuvre pour une besogne sacramentelle ; et cet ensemble de circonstances sociales crée la forme tragique, détermine le choix des tlièmes et (les caractères. La disparition de cette émotion sociale, la diffusion d'un nouvel esprit amènent la décadence du genre, infailliblement. Voiià les aperçus qui aujourd'hui nous frappent. Nul doute que pour les transcrire, il ne iallût, par delà l'érudition un peu livresque, dont la masse diffuse créa à Nietzsche l'illusion d'une originalité, l'émotion d'une véritable détresse présente, le besoin d'une vie sociale intensifiée, et le besoin d'une vie artiste qui en serait l'expression intégrale. Là est l'apostolat vrai de Nietzsche. Il se trompe sur les moyens, non sur le but. Il a donc raison de recourir aux mots bibliques : « Il faut que le scandale arrive. » Déjà sa résolution était prise : « Dans l'expression de notre philosopliie, soyons rigides comme la vieille vertu romaine (*). «

Il était rigide ; mais la cristallisation intérieure du système qu'il sentait se former en lui pouvait se défaire à tout instant.

Je sens comme mou effort philosophique, moral et scientifique tend vers un seul but, et que — le premier peut-être de tous les philologues — je deviens un tout.

Ainsi une fatalité intérieure poussait Nietzsche à d'irrémédiables conflits. Il était le philologue sans précédent, qui, hautainement, émergeait au-dessus même de

(*) P. Deussem, Erinnerungen, p. 73. — Corr., I, 166.

134 TRAVAUX DE P R É P A R A ï I 0 N

Ritschl. « Le malheur, écrira-t-il, c'est que je n'ai pas de modèle à suivre ('). » Il animait les ombres mortes du passé non plus seulement en leur faisant boire le sang de Schopenhauer, mais par des libations wagnériennes. Comment n'eût-il pas choqué la corporation des philologues?

Combien pourtant dès ce moment cette ferveur pour Wagner ne couvre-t-elle pas de malentendus ! Si Richard Wagner est le « véritable frère spirituel de Schopenhauer », s'il est à ce dernier « ce que Schiller est à Kant » , qui donc doit passer pour le plus grand ? Pour Nietzsche, n'est-ce pas, bien évidemment, Schopenhauer ? Qu'adviendra-t-il le jour où Wagner se doutera de ce jugement? A coup sûr, l'alliance entre Wagner et Nietzsche se cimentait avec plus de solidité par une commune croyance. On ne choisit pas une philosophie par raison, écrivait Nietzsche à Deussen ; et là-dessus il pensait comme Fichte. Nous choisissons une philosophie par réminiscence de notre caractère vrai, et comme une expression de nos plus profonds instincts {^). En faisant de Schopenhauer leur bréviaire, ils s'étaient sentis solidaires dans une pareille et invisible vie. Mais que va-t-il arriver quand Nietzsche, philosophe plus exercé, voudra définir avec plus de rigueur impérative les conditions de cette vie, que devait, à son tour, symboliser le drame musical (') ? Voilà où préexiste la dissonance dans cette amitié qui fut vraiment étroite, mais où aucun des deux amis ne se faisait une idée exacte de son partenaire.

Si le malentendu restait masqué par le commun enthousiasme, il y avait dans cette foi chaleureuse elle-même une difficulté que Wagner sentait. « J'ai toujours eu le

(') Ibid., I, 165. — (*) Corr., I, 182. — (^) Deussen, Erinnerungen, p. Ibid., I, 154.

L'IDYLLE DE ï R I B S G H EN 133

sentiment, a écrit Wagner depuis, que Nietzsche dans son intimité avec moi était comme sous l'empire d'une crispation vitale de sa pensée (*). » Wagner donnait à ce jeune savant sa consécration, et craignait ses élans impétueux. Il était glorieux avec lui de sentir qu'une Renaissance nouvelle se préparait qui aurait son Homère et son Platon ; et son orgueil ne s'étonnait point d'en être l'Homère (*). Mais il ne se satisfaisait pas des apothéoses courtes. Il conseilla à Nietzsche un effort prolongé, et ne se doutant pas qu'il le poussait dans le sens de sa pente, il intensifia en lui cette ambitieuse méditation où se dessinait à la fois un grand livre sur les Grecs et un livre wagnérien sur la tragédie. Comme le train ordinaire de la vie reprenait Nietzsche, cette fatalité qui l'entraînait demeurait invisible. Le voisinage de Tribschen ne lui était qu'une consolation. Mais le souvenir de l'idylle rendait plus triste le séjour bâlois, si abandonné des Muses, et le dur professorat dont il avait été si glorieux ('). Devant Ritschl, il se cachait. Quelles étaient ces expériences, qu'il faisait entrevoir à son vieux maître, et dont il sentait en lui la croissance? Il les annon- (;ait, sans les définir (*). Il travaillait encore en philologue correct. Pour le jubilé de son vieux collèg-ue Gerlach, il publia une jolie et nouvelle étude sur les sources de Diogène Laërce, et reprit de vieilles et ingénieuses conjectures sur Ménippe. On put admirer de nouveau l'art, que lui reconnaissait Ritschl, de rendre une recherche philologique « poignante comme un roman parisien » . On voit le raisonnement de Nietzsche s'insérer dans la maçonnerie serrée des écoles philosophiques ; en

(') Lettre de Wagner à Overbeck, 19 octobre 1879. — C.-A. Bbrnoulu, Franz Overbeck, I, 264.

('^) Glaserapp, Richard Wagner, III, p. 314. — E. Foerster, Biogr., II, pp. 22, 24.

(') Corr., II, 176. — («) Ibid., III, 95.

136TIIAVAUX DE PREPARATIOiN

défaire les couches ; montrer comment Ménippe, disciple de Métroclès, a dû vivre avant Ménédème et avant Timon, mais après Épicure, contre lequel il écrivait, et au plus tard dans l'âge mûr d'Arcésilas (mort en 241 avant Jésus- Christ), dont un de ses dialogues porte le nom. Avant tout, il faut établir qu'il n'y a pas deux Ménippe, Le poète du même nom, ce vieillard chauve en loques connu de Lucien, contempteur de la noblesse, de la richesse et de la joie, est précisément le philosophe cynique dont la légende raconte qu'un jour, avec l'aide d'Empédocle, il put pénétrer du regard la terre entière et assister à tous les événements simultanés qui se passaient dans les pays les plus lointains. C'est lui qui dans notre texte donne de ces pays une description si curieusement sardonique. Ses écrits sont des mélanges satiriques de vers et de prose que Varron imita parce qu'il était de son école (*).

De tels essais confirmaient Ritschl dans son estime admirative d'autrefois. Pour la Revue qu'il fondait, pour ces Acta societatis Lipsiensis , destinés à combattre l'influence du grammairien Georg Curtius, c'est un travail de Nietzsche qu'il voulut en tête. (') Ainsi parut, par les soins de Nietzsche, l'édition nouvelle du Certamen Homeri et Hesiodi, la première qu'on ait faite depuis Henri Estienne. Puis, dans l'introduction, et dans des articles nouveaux pour le Rheinisches Muséum^ Nietzsche reprenait les recherches qui lui avaient été chères et lui avaient valu le succès de sa leçon d'ouverture. Il creusait la vieille légende qui met aux prises, devant le roi Panéïdès, Hésiode, chantre de l'agriculture et de la paix, avec Homère, aède de l'héroïsme. Il mettait en parallèle

(') Beilrtige zur Quellenkunde und KritU; des Laertius Diogeiies, 1870. {Philologica, I, 171-214.) (-) Corr., III, 89.

Page 1