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arts de la musique orgiaque et ceux de la forme sereine ; et il se reporte au grand symboliste du romantisme, Friedrich Creuzer qui, dès 1809, avait écrit Dionysus.
FRIEDRICH CREUZER
L'affinité qui avait attiré Nietzsche vers les romantiques de la première génération, le liait plus fortement aux doctrinaires de la seconde. Le groupe de jeunes savants dirigés par Daub et Creuzer, qui, en 1805, éditèrent les Studien de Heidelberg, a dû frapper Nietzsche par une aspiration qu'il partageait avec eux. Comme eux, il était professeur. Comme eux, il essayait d'apporter le secours de la science à un mouvement novateur soucieux de retrouver les sources primitives de toute inspiration poétique. Quelle plus haute ambition proposer à des savants que de réveiller « le sens d'une poésie capable de symboliser l'éternel »(')? La conviction des romantiques <le Heidelberg était que ce réveil ne se produirait pas sans le contact renouvelé avec des traditions où déjà l'infini avait trouvé une expression mystique.
Friedrich Schlegel avait réclamé une « mythologie » nouvelle. Creuzer et ses amis pensaient que pour créer une telle mythologie, il fallait pénétrer d'abord jusqu'à l'essence des mythes, par une étude historique où se révélerait la vie la plus profonde de l'esprit. Mais retrouver le « mythe », sans lequel il n'est pas de cité ni de vie sociale, n'est-ce pas la préoccupation wagnérienne ? Et ce souci de retrouver la vie dans l'érudition même, ne sei'a-t-il pas celui de Nietzsche ? Tout le génie humain se
(') Préface des Studien de Dacb et Creuzer, 1803, t. I.
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trouvait concentré, pour Creuzer, dans cette force créatrice de mythes, de même que tout l'héritage de civilisation intellectuelle et morale se transmettait par l'institution sacerdotale où elle se conserve ('). Creuzer avait donc dépose toute une sociologie pratique dans son livre latin Dionysus (1809) et dans sa Symbolique (1810-1812). Les saint-simoniens de notre Globe en ont vu l'importance, quand parut la traduction française de la Sijmbolique par < Tuigniaut : « Les travaux de la philologie et de l'archéologie, disait leur journal, ressemhlent à une véritable initiation aux mystères mêmes qu'ils ont pour but d'éclaircir (^). » Nietzsche considérera de la sorte la philologie comme une initiation.
Il doit beaucoup à Creuzer. Ses cours, à présent conims par larges extraits, montrent que son enseignement en était nourri (^). Il lui doit notamment une sociologie de la genèse des genres littéraires ; et, pour une grande part, la théorie du mythe tragique de Dionysos.
La Symbolique de Creuzer conçoit l'histoire de toutes les littératures comme dominée solidement par les castes sacerdotales. Toute émotion littéraire est issue de l'émotion du sacré. Toute forme littéraire dérive des formes rituelles où cette émotion est recueillie et par lesquelles
(') Creczer, Aus dem Leheii eines alleu Professais, 1848, p. 06. •■ Mein Biich zeigte ja auf allen Blaltern, wie aile Civilisation der Vôlker iind der ganze Inbegriff der ertelsfcen Giiter, deren sich jetzt die fortgeschrittene Menscbheit freut, nur auf <lein Grund und Boden des religiôsen Bewusstseins erwachsen, wie aile etlùsch und politische Siltigung des Menschengeschlechts nur durch priesterliche Instilutionen vererbt und gepflegt wordeii. »
C) Le Globe, 182o, n° ioO.
(/•) La Symbolique de Creuzer est encore aujourd'hui conservée à Weimar, parmi les livres personnels de Nietzsche. Il n'a pas dû toujours la posséder. Le 18 juin 1871, il emprunte le t. III à la Bibliothèque de Bàle, de même, le 9 août 1872. Or, en juin 1871. Nietzsche est en plein travail de remaniement de son Sokrates und die Tragœdie, et il rédige un fragment Ueber das Dionyaisrhe und Apollinische. (A Rohde, 7 juin 1871, ("on-., II, 244.)
elle se propage. La prêtrise seule est iiitellectuellement créatrice. Elle invente et garde des symboles qui recèlent une gnose, c'est-à-dire une connaissance des derniers secrets relatifs à la naissance des dieux et des mondes. Les prêtres à l'origine sont rois. Tout chef de ftimille est prêtre ; mais le plus ancien père de famille, celui qui commande à la tribu, détient le plus haut sacerdoce (*). Et même à l'époque tardive, où la puissance sacerdotale sera détachée de la royauté, il sera le détenteur des méthodes qui dévoilent le temps à venir et agissent sur les forces de l'espace. Par là surtout, le sacerdoce est l'organisateur moral de la monarchie. Il fait l'union -des tribus diverses dans l'union religieuse. La Grèce, politiquement, a passé de bonne heure à la démocratie. Mais elle a subi une monarchie religieuse idéale, qui a été celle de Dionysos.
La lecture deCreuzer a consolidé d'abord en Nietzsche une théorie qui lui sera plus chère à mesure qu'il mûrira : toute poésie est d'abord hiératique. Elle est une façon d'avoir prise sur les dieux, à distance, par des incantations rythmées (^). Les premiers chants sont des formules magiques, des prières et des exorcismes. Les plus efficaces de ces formules, celles qui ont une fois paru exaucées, se fixent : le chant liturgique est sorti d'elles. Le poète célèbre est d'abord le prêtre qui a su le mieux fléchir un dieu, apaiser ou émouvoir la foule. Mais pour que naisse une poésie, il faut d'abord une caste de prêtrise dirigeante, et qui ait démontré, par un long | succès de son autorité, que son gouvernement a reçu la bénédiction divine elle-même (^).
(') Creuzbr, Symbolik, 3' éd., 1842, t. IV, 6i2. (^) Nietzsche, Phitolor/ica, t. II, p. 142 sq. (') Nietzsche, Ibii., p. 152 sq.
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Pour l'essentiel (Creuzer déjà l'avait enseigné), la civilisation grecque a été, comme toutes les civilisations de l'antiquité, fondée par des rois-prêtres et des familles sacerdotales établies dans les grandes villes. Cette organisation sacerdotale s'est moins bien conservée en Grèce qu'en Orient et surtout que dans l'Orient égyptien. Mais de certains pèlerinages, les centres des grands cultes, sont restés agissants même à l'époque où le sacerdoce des cités était atteint dans ses œuvres vives par la jDoésie épique et par la philosophie. Un fait normal depuis les Indous se reproduisit en Grèce : les philosophes déclarèrent la guerre aux mythes ('). Creuzer est le premier à généraliser ce grand fait social de V Aufklàrung , que les hommes du xvni^ siècle avaient vécu, et le premier à reconnaître à ce fait l'importance d'une régularité historique. L'esprit de doute ionien avait déjà, selon Creuzer, essayé le combat redoutable contre la poésie séductrice. Ces « hommes de clarté » [erleiichtete Mànner) tentèrent sur l'esprit impressionnable des Grecs cette réforme : « les ramener de la mobilité imaginative et créatrice des mythes à la considération de l'unité et de l'ensemble » (^).
Nietzsche reprendra ces vues dans son traité sur la Philosophie des Grecs à l'époque tragique. Mais tandis que d'abord la philosophie lui parut une dissolution de la vie religieuse, plus tard, la théorie creuzérienne le saisit dans son intégrité : Il vit dans l'esprit philosophique lui-même une survivance de l'esprit sacerdotal, La pensée de Creuzer ainsi est reprise et approfondie par lui dans sa maturité.
Creuzer avait signalé cet autre fait essentiel dans l'ex-
(') Creuzer, Symbolik, I, 111; 485 sq.
(*) Creczer, Ibid., IV, 661.
plication des origines de la philosophie. Les philosophes unissent leurs efforts à ceux des prêtres attachés aux mystères. Ils savent estimer la puissance de la poésie sur les âmes. Ils composent des poèmes qui disent l'unité de tous les cultes. L'affinité de tous les sacerdoces leur apparaît, et ils l'expriment en dévoilant l'identité profonde de tous les mythes. Les Orphiques, les Pythagoriciens et les grands naturalistes mystiques, leurs élèves, sont de ces philosophes alliés de la prêtrise (M. Ils occupent dans la pensée grecque la place que Greuzer, Gœrres ou Schelling comptaient prendre dans la pensée allemande de leur temps. Ils créent une métaj)hysique prête à montrer que la raison, en son fond, coïncide avec le contenu des révélations religieuses les plus anciennes. Ainsi se succèdent les écoles secrètes qui gardent la tradition des symboles et les transforment par une pieuse méditation.
Nous n'avons pas à dire ici l'interprétation proposée par Creuzer des mythes égyptiens, perses, phéniciens, lydiens. Sous des noms différents, Osiris, Mithra, Adonis, Attis, sont pour lui le même dieu ; et leur aventure contient, en termes imagés, la même cosmogonie. Il nous importe que Creuzer ait cru reconnaître dans le mythe grec de Dionysos le même dieu encore et la même révélation. Déjà Greuzer sait qu'entre Apollon et Dionysos, il y a hostilité profonde et originelle, puis lente réconciliation. Les vieux orphiques sont des disciples d'Apollon. Leurs mystères sont ceux d'un dieu rayonnant de lumière et de force apaisante, comme l'Horus des Egyptiens ou comme le Mithra des Perses. La lyre ;apollinienne d'Orphée adoucissait déjà les cœurs farouches des Tliraces. Quelques rois reçurent les initiations majeures (*). Alors eut lieu
(') Creczkb, Symbolik. IV, 663 sq.
(*) Jbid., IV, 31 sq.