‹ Nietzsche, sa vie et sa pensée (volume 2)Chapitre 45 sur 104 · LES SOURCES : F. (.RE T Z E R · texte numérisé non relu

LES SOURCES : F. (.RE T Z E R

cette, prodigieuse révolution qui se prépara en Asie Mineure, pour se répandre en Grèce, vers l'an 1500 avant Jésus-Christ : l'invasion de Dionysos. Ce fut une guerre religieuse universelle. La légende de la mort d'Orphée, serviteur de l'antique Apollon ; celle de Penthée, déchiré par les Ménades pour son mépris du dieu nouveau, sont des survivances qui attestent la violence (les passions allumées. La Grèce connut la contagion de ce grand phénomène religieux à la fois et pathologique qui sévissait en Egypte, en Phrygie, en Lydie, dans toute l'Asie Mineure, l'enthousiasme dionysiaque, l'orgiasme hruyant et torrentiel. La pure flamme de l'ancien culte d'Apollon fut remplacée par le feu trouble et puissant du culte nouveau. Les cymbales assourdissantes, les flûtes au son énervant, supplantèrent la lyre calme ('). La Thrace fut gagnée d'abord. Mais, par le Midi, la Grèce fut investie, quand Mélampous, « l'homme aux pieds noirs », amena le dieu noir d'Egypte.

Si abrupte cependant que fut la différence entre le culte de Dionysos et le culte d'Apollon, la réconciliation se fit. Des écoles orphiques se trouvèrent pour découvrir dans les deux mythes une racine de divinité pareille... « Les sages qui suivirent, a dit Hérodote, interprétèrent toutes choses plus grandement (^). » Greuzer s'évertue à démontrer qu'en Argolide, près du lac d'Alcyoné, se célébraient des mystères pareils aux fêtes qui, sur les rives du lac Achéron,près de Memphis, commémoraient la mutilation et la résurrection d'Osiris ('). Le culte nouveau de Dionysos, à Athènes, où fut son centre, se passait, comme en Egypte, en fêtes de nuit où une triple

{') Creczbr, Symbolik, IV, 3:j.

(*) Hérodote, II, 49.

(') Greuzer, Symbolik, III, 328.

purification, une triple ordalie par Veau, par le feu, par Vair était requise. Ce culte épuré de Dionysos, fils de Déméter, put se régénérer par la légende Cretoise de Zagreus, fils de Zeus et de PerséjDhone. Zagreus écartelé par les Titans, que Zeus foudroie pour se venger, tandis qu'Apollon ensevelit les restes pantelants du dieu sur le Parnasse, comment ne serait-il pas l'Osiris déchiré des Egyptiens (')? Il est, comme Osiris, la multiplicité, qui ne peut se retrouver sous la forme de la mer, de l'eau et de l'air, des plantes et des animaux.QuandlesTitans l'ont déchiré, il regardait, à ce que rapportent Clément d'Alexandrie et Nonnus, le miroir d'illusion. Il y a vu son image adultérée, c'est-à-dire lacérée. La création des êtres réels, l'individuation, est l'image illusoire et éparse de la divinité une (^).

C'est' pourquoi Dionysos est aussi le conducteur des âmes. Il les introduit dans le corps terrestre et les en ramène. Elles sont issues du calice des mondes. Mais peut-être sont-elles neuves, ou punies, ou curieuses. Dans la coupe enivrante de Dionysos, et après avoir regardé le miroir d'illusion, elles boivent l'oubli de leur divinité. Elles sont curieuses, ayant aperçu le jeu coloré de la création matérielle. Cette concupiscence leur fait découvrir la vie comme une image sereine, une radieuse enveloppe, un vêtement de lumière tissé par l'éternelle Maïa. Proserpine est celle qui tisse ainsi des vêtements multiples pour les âmes ; et ces vêtements, ce sont les corps dont elles se recouvrent. Il faut un regard dans un autre miroir, dans le miroir de Sagesse, pour que les âmes saisies de la nostalgie du retour, songent à rejeter ce vêtement illusoire (^).

(') Creuzer, Symbolik, IV, 97.

n Jbid., IV, 118.

(=•) Ibid., IV, 125-131.

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Toute la destinée des àines est d'apprendre le retour à la vie divine, par le chemin même qui fut celui de Dionysos. Ses mystères sont ainsi une pédagogie de la

. vie supérieure. Ils décrivent la soufTrance de l'âme

f déchue par son entrée dans les passions animales, et son extase, quand elle revient ciu sentiment de sa destination noble. Les cbaùies qui l'attachent à l-a terre ont été faites fragiles par le Démiurge. Elles tombent avec le temps. Le chemin du retour est alors rouvert. Mais il

s- y faut une lustration. Dionysos est^ comme Osiris, le juge des morts. Au bout de combien d'années leur fait-il grâce ? Faut-il trois mille ans de migration terrestre, comme le dit Pythagore, avec les Egyptiens? Suffit-il d'une triple incarnation humaine?comme le disent Platon et Pindare. Dionysos seul prononce. Il définit le cycle, prolongé ou bref, qui ramène l'âme à sa source éternelle. U est inutile d'insister. Pour éclairer les mystères d'Eleusis, Creuzer essaiera la même démonstration. On devine la force avec laquelle sa pensée a dû saisir

I Nietzsche, jeune encore et récemment initié à Schopenhauer et à Wagner. Les précautions méthodiques de l'école de Bonn et de Leipzig ne résistèrent pas à la contagion lyrique d'une interprétation, qui, dans le mythe capital des Grecs, découvrait déjà le Vouloir unique de Schopenhauer, déchiré par une individuation douloureuse, et qui, dans la sagesse extatique des époptes, reconnaissait le précepte de retourner à l'unité éternelle par l'acceptation enivrée de la mort. Les sophismes fonciers de l'interprétation creuzérienne s'efFacèrent dans la beauté confuse de la grande construction symbolique essayée par le philologue-voyant de Heidelberg.

Un temps, vers 1874-75, Nietzsche énumère parmi les conditions nécessaires à bien comprendre les Grecs, et qui font défaut aux philologues d'aujourd'hui, cette

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« faculté de symboliser », de « transfigurer par la religion les choses quotidiennes », où excellait l'esprit hellénique ('). Il ne voit pas que Creuzer a su assez de mythologie indoiie pour reconstruire, imparfaitement, un système assez analogue à la métaphysique schopenhauérienne. Il ne s'aperçoit pas que la ressemblance de ces mythes indous et égyptiens avec les mythes de Dionysos ne s'accuse que le jour où sont admises dans la légende primitive des spéculations orphiques très tardives, élaborées en terre alexandrine par une gnose déjà très pénétrée d'esprit égyptien. Cette grande faute, le mélange de documents très distants dans le temps, Nietzsche la refera donc à son tour. Creuzer semble annoncer Schopenhauer, parce que, le premier, il a eu cette culture indianiste où Schopenhauer a nourri son pessimisme ; et il est le précurseur de Nietzsche, parce qu'il a commis, le premier, une erreur de méthode où Nietzsche l'a suivi.

Mais cette erreur n'a pas empêché Creuzer de poser un grand problème. lia trouvé cette façon nouvelle de lire les Grecs qui n'est pas dupe de leur sérénité. Il a su décrire comment l'imagination homérique couvre de sa pure lumière et de sa précision plastique un monde de divinités difformes et une pensée sacerdotale toute vouée à la contemplation des secrets cruels de la vie. L'imagination grecque extériorise toute pensée, la transforme en actes clairs. Chez les Grecs l'épouvantable Artémis d'Ephèse court, chasseresse légère, les montagnes d'Arcadie. Il y a là une déformation naturelle chez un peuple qui veut passer de la contemplation à l'action (»). Mais les paroles de

(•) Wir Philologen, posth., g ,193 : ■< Die Griechen : Sind fiir das Symbolische; — Die Philologen : unfâhig zur Symbolik. " (-) Gredzer, Symbolik, IV, 660.

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Treitsclike restent vraies : « Creuzer a deviné le premier quel monde de misère et d'épouvante est caché derrière les mythes éclatants de l'antiquité ; et il s'est enfoncé t avec tant de zèle dans ces mystères angoissants, qu'il n'a ^ presque rien retenu de la claire joie de vivre qui avait fait le caractère prédominant de la croyance populaire des Grecs ('). » Lasaulx et Jacob Burckhardt, après j Creuzer, crurent entendre sortir des formes en apparence ■ figées de la mythologie grecque ce gémissement mortel. Nietzsche n'avait plus hésité quand il avait vu ces historiens méticuleux adopter la thèse romantique des symbolistes de Heidelberg.

Quand, par surcroit, il lut dans les textes grecs réunis [ par Creuzer, que la vie elle-même est un mirage, un vêtement illusoire tissé par Proserpine, et que c'est une faute, suivie d'un châtiment nécessaire, que de s'en revêtir et de s'y adonner, Nietzsche fut tout à fait gagné. Une ^ Grèce qui abdique devant la vie, voilà ce que Creuzer avait découvert. Le peuple qui inventa la tragédie avait eu lui-même une notion de la vie toute tragique. Ce fut donc une notion nouvelle du tragique qui monta à l'horizon, quand Frédéric Creuzer aperçut son Dionysos, ^ le dieu qui souffre et s'abîme de son plein consentement, ï dans une mort auguste. Ce spectacle enseignait la grande sagesse. Schiller encore avait pu croire que l'émotion tragique se dégage pour nous de la contemplation des grandes ruines humaines, et de ces catastrophes où périssent les héros nécessairement. Il faut dire plus : la douleur et la mort sont la loi du monde ; et l'univers entier s'engloutit dans une catastrophe toujours recommençante. Cela est à ce point vrai qu'il vaudrait mieux ne pas exister. Schopenhauer le redira. Mais Creuzer

(') Treitschee, Deutsche Geschichte im XIX. Jahrhundei-t, II, 74.

avait cru entendre s'élever du fond de l'antiquité orientale la rumeur de cette triste sagesse. Il était par là surtout prédestiné à devenir le maître de Nietzsche.

OTFRIED MUELLER

Les romantiques, Friedrich Schlegel et Creuzer,etun ressouvenir du Goethe des jeunes années, ont ouvert à Nietzsche la notion de Dionysos. Il s'est fait une image d'Apollon d'après le plus classique des philologues allemands, Otfried Millier. Il l'a beaucoup lu ('). Le livre sur les Doriens {Die Dorier) (^) est à considérer comme une des sources principales de la théorie nietzschéenne de l'Apollinisme. Le récit succinct que refit Otfried Millier dans sa Geschichte der griechischen Liieraiur, dont la deuxième édition date de 1841, a influencé à ce point la doctrine de Nietzsche qu'on s'étonne, après coup, de l'impression de stupeur ressentie par les philologues de 1872, quand parut la Naissance de la Tragédie de Nietzsche.

1. — Dans les écrits d'Otfricd Millier, Apollon vient à nous comme un dieu tout dorien. Mûller ne fait pas remonter ce dieu à des origines prohelléniques; il écarte les rapprochements orientaux qu'imposerait l'Apollon Lycien, et ÏAplu des Etrusques lui parait une simple contraction du nom grec. Il ne s'élève pas encore à des recherches de mythologie et de folk-lore comparé. Apollon vient, avec

(^) Il emprunte à la Bibliothèque de Bâle la Uescliichte der gricch. Literaturgeschichle d'Otfried Millier, les 8 janvier, 26 avril 1870, en avril 1875; son Archaeologie der Kuml, le 19 juin 1870 et le 13 décembre 1875.

C) l" édit. 182'j; 2» édit. 1844.

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les Doriens, des régions de l'Olympe et de l'Ossa, et c'est à Tempe que, refaisant la route même du dieu et de l'invasion dorienne, l'éphèbe sacré allait tous les ans chercher, pour le sanctuaire de Delphes, des lauriers plus efficaces et plus purs que ceux de Phocide (').

Otfried MûUer iniag-ineque le culte de ce dieu dorien s'est répandu par rayonnement, pardes emprunts et pardes colonisations. Mais il lui trouve des traits communs avec plus d'une divinité des autres peuplades grecques. Dieu d'une l'ace militaire, AjioUon n'est pas un génie de la nation : il préside à des relations purement humaines. Sa fonction est de protéger et de défendre, comme tous ses noms le prouvent (^). Ainsi protégera-t-il les moissons et les cités contre les fléaux démoniaques, la peste, les souris ou la rouille du blé. Il maintient les limites de la propriété. 11 est rAyjuùç, le Oupa'o?, qui se tient dans les vestibules, près des portes où la propriété privée touche à la publique, pour laisser entrer le bien et repousser le mal ('). A Athènes, il est le dieu des Eupatrides, c'est-àdire des familles où se recrutent les juges et les interprètes du droit sacré. S'il frappe et s'il tue, comme dans Homère et dans Eschyle, c'est par souci de justice, et parce que le droit sacré a été enfreint (*). 11 est le dieu pur, dont le culte s'abstient de verser le sang, et il n'en parait €[ue plus vénérable. Des gâteaux et de l'encens dans des corbeilles à Delphes ; des gâteaux de blé et d'orge, des gerbes de mauves et d'épis à Délos ; des tiges d'olivier ou de laurier, enrubannées de laine et ornées de grappes de fruits, de petits vases de miel et d'huile

(') 0. MÛLLBR, Die Dorier, I, 208 sq.

(*) Pour Otfried MùUer, Apollon =: celui qui repousse. Ajoutez les épith.ètes (i'Alexikakos, Apotropaios, Akésios, Epikourios. H fbi(J., T, 300. {*) fbid., I, 293, 298.

aux fêtes d'automne en pays attique, voilà les sacrifices que l'on offre à ce Dieu de douceur juste (').

C'est donc de ce dieu aussi, qu'on invoquera le pouvoir purificateur aux jours où l'homme est obscurci dans son calme intérieur par une force démoniaque. Apollon a été souillé lui-même par son combat sanglant contre le Python. Ayant subi la souillure déshonorante et le servage chez Admète où il se purifia, il préside désormais à toute lustration. Il restitue l'homme dans sa condition naturelle de raison ^^laire et de moralité. C'est pour cela qu'il a aussi le don de prophétie. Prédire, c'est indiquer à chacun sa destinée. Mais la Destinée, qu'est-ce, sinon la puissance qui assigne à toute chose sa nature, son existence déterminée et circonscrite, et, à ce titre, la suprême justice (*). Quel dieu serait mieux qualifié pour la connaître que le dieu gardien des limites, hostile aux infractions et aux impuretés ?

Sans doute Otfried Muller éprouve quelque difficulté à expliquer l'extase de la Pythie. Comment l'oracle d'où émane la suprême sagesse ne sort-il pas d'une méditation toute réfléchie? C'est que, selon les Grecs, toute pensée neuve et profonde, même en philosophie, se découvre dans une illumination mystique. La sagesse divine, comment apparaîtrait-elle, si ce n'est à une intelligence qui a franchi, pour un moment, les bornes humaines ? Ainsi Apollon demeure le dieu qui ennoblit le cœur et élève l'esprit jusqu'à la hauteur où se découvrent les lois de Zeus. Ces lois, Apollon ne les proclame pas seulement, il brise les résistances qui s'opposent à elles, et ses

(') Ibid., I, 327. S'il advient, comme aux Thargélies d'Athènes, que l'on précipite deux hommes d'un rocher à titre de lustration, Otfried MûUer croit qu'on les recueillait dans leur chute et qu'on les conduisait à la frontière. De même à Milet, à Paros.'à Marseille.

(») Ibid., I, 341.

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