‹ Nietzsche, sa vie et sa pensée (volume 2)Chapitre 46 sur 104 · LES SOURCES : 0 . M U E L L E U · texte numérisé non relu

LES SOURCES : 0 . M U E L L E U

oracles n'annoncent pas seulement l'avenir, mais le créent aussi, conformément à un ordre de clarté et d'harmonie (*)•

C'est pour cela que le dieu-prophète a pour fonction de protéger la musique. Il a pour attribut, uon la lyre aux sons passionnés et forts, mais la cithare, dont les mélodies simples et sereines expriment le calme solennel et « introduisent dans le cœur aussi, disait Pindare, une loi pacifique (') » . Il hait la flûte excitante, aux sons sauvages et profonds (^). Les luttes d'Apollon contre tant de dieux tristes ou passionnés, contre Linos, le charmant génie qui grandit parmi les agneaux ; contre Kinyras, de Chypre, inventeur de cantilènes sur Adonis ; contre Marsyas, de Phrygie, le silène si habile au jeu de la flûte, tous v;iincus et suppliciés par le dieu, exigent toutes aussi une même interprétation. Elles disent l'antagonisme entre l'état d'esprit a^jollinien et les religions naturelles ambiantes, enclines aux languissantes douleurs ou aux tumultes orgiaques. Or, la religion de Dionysos, du génie delà nature, tantôt soutirant et martyrisé, tantôt rayonnant de triomphe printanier, n'est que la plus détestée et la plus puissante de ces religions rivales (*).

Ce serait peut-être pousser un peu trop Otfried MuUer vers Nietzsche que de soutenir qu'il a distingué ce qu'il y a d'apollinien dans toute plastique. Cette psychologie d'un état d'âme artiste, porté aux réalisations visuelles et différent par là, profondément, de l'état d'esprit musical, aura besoin d'être faite tout entière. Mais Otfried Mûller a exprimé nettement que, de préférence à tous les autres

{') Ibid., I, 345.

(*) La citation est tirée de la V Pythique, v. 63. — Ibid., I, 346. (^) Il va sans dire que cette flûte phrygienne, qui avait le don d'énerver les Grecs, est un autre instrument que notre flûte actuellCv (*) Ibid., I, 292.

dieux, Apollon était « davauce créé pour le statuaii'e », par tout ce qu'il y a de précision, de virilité, de force définie dans la notion même que les peuples doriens se faisaient de sa divinité ('). Ainsi la législation de Sparte était présentée au peuple sous la forme d'un oracle de l'Apollon de Pytho. Les rois de Sparte restaient en contact avec l'oracle par quatre assesseurs permanents choisis parmi les habitants de cette petite ville. Otfried MuUer, à cause de cela, en vient à cette autre généralisation. La constitution même de l'Etat dorien reflète l'esprit apollinien, un esprit d'ordre harmonieux (tô £'jxo(j(jiov), de sagesse mesurée (awcppoT'jv/)), et de robustesse toujours armée (àpeT-r,) (-). La philosophie encore, quand les Doriens en créèrent une, s'inspira du même esprit. Le pythagorisme, philosophie essentiellement dorienne, fait consister l'essence des choses dans la mesure, dans la proportion et dans la forme réglée. L'univers, pour les Pythagoriciens d'abord, est xôcjjioc;, c'est-à-dire ordre, harmonie et symétrie. Peu importe aux Pythagoriciens la matière dont est faite le monde et qui avait tant préoccupé la philosophie ionienne. Mais n'est-ce pas là l'esprit de la religion apollinienne transporté dans la spéculation philosophique (^) ?

II. ~ On s'attendrait après cela qu'Otfried Millier, dépouillant dans le même esprit la poésie dorienne, posât le problème des origines de la tragédie grecque, puisque c'est à Sicyone et à Gorinthe que furent chantés les premiers dithyrambes appelés tragédies. Mûller n'a pas éludé ce problème dans son livre Des Doriens. Mais l'histoire de la poésie chorique des Grecs était trop peu avan-

(') Ibid., I, 860. « Apollon vvar vorweg rechl eigentlicli fiir die bildende Kuast geschaffen. •

(*) Ibid., Il, 10. (3) !bid., I, 369.

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