PAUL DE LAGARDE
extérieurs l'iiifécondité durable du schisme protestant. La vérité est que, depuis le xvii^ siècle, toute pensée originale est tarie dans les Eglises protestantes.
Il reste les sectes piétistes. Mais tout l'effort dun Arndt, d'un Spener, d'un Francke, au xvn" et au xviii* siècles, se dépense à galvaniser un cadavre : Le mot même de « réveil », qu'ils emploient, le prouve. A-t-on besoin de « réveiller » ceux dont l'esprit est vivant? Et qu'on se demande ce qu'un Leibnitz, ou un Herder, quoique théologiens, ou encore les grands classiques doivent au protestantisme. Leur pensée ne vient pas de lui; et tant quil n'y a eu que lui, la pensée allemande s'est tue.
2° Pour qualifier le catholicisme, il faut plus que du sarcasme, il faut de la haine. Non pas le catholicisme ancien, enseveli depuis 350 ans, mais cette nouvelle stratification religieuse, qui le remplace, et que les Jésuites ont substituée à l'Eglise ancienne, pour tenir tête aux protestants. Du catholicisme nouveau, le Concile de 1870 n'est que l'achèvement. L'ancien catholicisme reposait sur trois principes : 1" Il était œcuménique; — 2° il exigeait V obéissance au dogme ; — 3° il croyait à la révélation. Affirmations compatibles avec plus d'une autre; mais les jésuites ont su les transformer en négations persécutrices. Les Etats nationaux se sont fondés? Par les jésuites, le catholicisme se fait l'ennemi des nations. La science exacte est apparue? La subordination au dogme, dans l'Eglise des jésuites, exige la négation de la science. L'idée à' évolution a surgi au xix'' siècle? La révélation chrétienne se transforme par les jésuites en une théophanie soudaine et figée qui exclut toule croissance des idées (').
Ainsi, cette Eglise jésuitique nie la science et nie l'histoire. Entre l'esprit et la nature, elle établit une sépa-
(') Ibid., p. 48.
ration qui les rend hostiles l'un à l'autre. Elle dresse en face d'un esprit détaché de la nature une nature dépeuplée d'esprit. Pour elle, l'histoire des peuples fait partie du cours subalterne et matériel des choses. Et puisque ni l'intelligence savante ni la sagesse des chefs profanes ne valent aux yeux du sacerdoce, elle pourra toujours déchaîner les multitudes contre l'élite et la démocratie contre la royauté . Le jésuitisme, partout, tend la main au matérialisme.
Les maximes de cette forte prédication se gravent dans l'esprit de Nietzsche. N'avait-il pas eu, lui aussi, à l'origine, trop de haine pour les organisations politiques, une tendance à les croire subalternes, une méfiance à l'endroit de l'évolution naturelle, un mysticisme contre nature ? Lagarde est de ceux qui le poussent dans le sens de Zoellner et de Riitimeyer, et qui lui apprennent à discerner l'esprit dans la matière, l'évolution dans l'esprit comme dans le monde matériel, et entre les multitudes et l'élite la même interpénétration obscure et prédestinée qui joint la matière et l'esprit.
L'action la plus certaine de Lagarde vint pourtant de ses affirmations sur le ciiristianisme primitif, dernier exemple d'une vie religieuse vraiment créatrice ; sur la corruption qui le saisit de bonne heure ; sur le noyau de religion éternelle qu'il nous en faut dégager.
Paul de Lagarde est un des initiateurs de cette courageuse école de libres croyants qui prétendent arriver à la vie chrétienne vraie par l'extrême scepticisme à l'endroit de la tradition ('). Au milieu des débris informes de saint Mathieu, quand de tous les disciples de Jésus, deux seulement ont émergé, Pierre, dont il ne reste rien, et Jean qui a donné de son maître une image si évidemment
(M Elle est représentée aujourd'hui par Wredc, Albert Schweitzer et C.-A. Bernoulli. Ils sont tous influencés par Nietzsche.