PAUL DE L A (. A R D E
transfigurée par les nécessités de sa polémique, comment retrouver l'enseignement authentique du Galiléen? La première méfiance à l'endroit de saint Paul est venue à Nietzsche de Lagarde. Ces fortes diatribes contre « l'intrus » fanatique et « incompétent » (ein vollig Unberufener), qui a vu Pierre et Jacques pendant quinze jours, et trois ans seulement après sa conversion, et les a revus, avec Jean, une fois encore treize ans après, Nietzsche ne les a plus oubliées. Il gardera présentes à l'esprit les trois grandes corruptions que Paul, selon Lagarde, a introduites dans le christianisme : 1" L'exégèse pharisaïque ; — 2' le sacrifice juif ; — 3° la théorie juive qui attache le salut à des faits historiques précis, qu'il faut croire.
C'est ce judaïsme raffiné de Paul que Nietzsche attaquera aussi un jour, dans Menschliches^ Allzumenschliches. On croit relire du Lagarde, quand on trouve dans Der Wanderer u?id sein Schatteîi et encore dans Der Antichrist, dans Morgenrœthe, les sardoniques remarques sur cette flamme de « cruelle et insatiable vanité qui brûlait l'âme de ce persécuteur de Dieu, sur sa méchanceté fanatique, sensuelle et haineuse (•), sa cynique logique de rabbin » , qui demande pour satisfaire Dieu le sacrifice le plus barbare, celui de l'innocent.
3° Mais faut-il accepter les prétentions des Juifs d'aujourd'hui, qui croient leur religion propre à devenir la religion universelle, parce qu'elle a l'avantage d'être destituée de dogmatique? Le christianisme nous oblige à créer une dogmatique, parce qu'il nous impose de fonder le « royaume^ de Dieu », et exige que nous « soyons parfaits », comme notre Père céleste est parfait. Il nous faut donc définir les conditions de cette vie parfaite. Il ne suffit
(') Nietzsche, Der Wanderer u. s. Schalten, Z 85 [W., III, 248). — Morgenrœtfie, S 68 {\V., IV, 65 sq.). — Der Antichrist, S 41 {]¥., VIII, 269).
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pas d'éliminer les dogmes erronés pour avoir une religion « pure de j udaïne (^) » , comme dit Lagarde, créant un néologisme sur le modèle de la chimie des alcaloïdes. L'effort de Nietzsche sera plus tard d'éliminer à son tour de notre pensée les alcaloïdes orientaux. Son analyse les trouvera non seulement au cours des dogmes religieux, mais jusque dans les préceptes de toute notre vie morale. C'est une pensée « pure de moraline » {moralmfrei) qu'il lui faudra donc créer, une fois le christianisme aboli; et c'est à Paul de Lagarde qu il devra l'ironique métaphore.
Par delà les dégénérescences, les falsifications, les ignorances, les désolantes pauvretés qui ont fait du christianisme une religion sans religion, et qui parle de la vie avec des phrases, Lagarde a voulu pénétrer jusqu'au fait religieux éternel. Or, une religion n'est pas une adhésion donnée à des faits périmés, à des dates contestables, comme pensaient les Juifs : Elle est une vie. Ce qui assure à l'Évangile une vertu agissante, tandis que le christianisme est mort, c'est qu'il nous expose les lois de toute vie spirituelle, découvertes par un génie religieux (-). Les idées du royaume de Dieu, du péché et du salut valent éternellement comme les lois de Newton. On peut les compléter par des observations nouvelles ; on ne peut pas les renverser. Cette vie de l'esprit a été découverte par le Christ ; et la force de son intuition intérieure, déposée dans les textes, nous saisit encore par l'évidence, et nous transforme. C'est là son miracle vrai, et le seul (').
Nietzsche et son ami Overbeck ont été religieux, dans leur jeunesse, au sens déiini par Lagarde : et peut-être
(') « Ein judaïnfreies Judentum als Wellreligion. > Deutsr/ie Scliriften, p. 38.
('-) Lagaede, Deutsche Schriften, p. 08. (M Ibid., p. 61.
n'ont-ils jamais cessé de l'être. Ce rapport personnel qui unit l'âme à l'étemel, dans une vie commune, Nietzsche lie l'ignorera pas, bien qu'il l'ait défini autrement que le christianisme traditionnel. U y a eu des moments où il n'a pas désespéré d'avoir l'approbation de V « Hébreu pâle » qui mourut trop tôt sur la croix. Cette union toutefois entre nous et le divin, c'est une personne, un grand Initié, qui l'établit; et le lien entre le fondateur et chacun des croyants est aussi ce qui joint ensemble les croyants dans une communauté. Zoroastre et Moïse n'ont pas su ce secret avec la même profondeur que Jésus. S'ils ont exigé l'union avec Dieu, ils ne l'ont pas vécue. Ils l'ont enseignée comme un idéal ; Jésus seul a représenté cet idéal en chair et en os, dans sa vie et dans sa mort (').
La théorie que Lagarde exposait au sujet de cette religion éternelle, découverte par Jésus, et qui, par lui, vient encore magiquement toucher notre cœur, côtoyait plus d'une des croyances de Nietzsche. Elle concevait comme lui la culture de l'esprit. « Tout homme, disait Lagarde, est unique en son genre. » Il s'agit de le cultiver, c'est-à-dire de « faire de lui tout ce qu'on peut en faire ». Un peuple est « la communauté des honimes ainsi cultivés » ('). Cela suppose un travail ininterrompu, dont peu de gens sont capables. Aussi bien les nations ne se composent pas de millions d'hommes; elles sont faites de quelques hommes conscients, résolus à cet inépuisable travail, et de l'œuvre organisatrice que cette élite a su accomplir.
D'emblée, Paul de Lagarde ramène donc Nietzsche à la position de Fichte, dans ses Discours à la nation allemande^ Comment épanouir en chacun de nous l'iiidividualitc
(') Ibid., p. 74.
(•) Ibid., p. 72.
irréductible qui est en lui? Il n'y a pas de plus grave problème pour l'avenir des hommes. Que peut-il advenir au monde de nouveau, si tous les germes préexistent ? Et s'il nous tombe du ciel de la nouveauté absolue, semée par les génies, peut-on encore parler d'évolution? Aucune difficulté n'a davantage attiré Nietzsche. Les solutions de Lagarde étaient entrevues dans des intuitions vagues. A quelles conditions sont-elles acceptables ? Tout le système de Nietzsche fera effort pour tirer au clair ces conditions.
Pour Lagarde, aucune nouveauté, non pas même la plus grande, ne peut renverser les lois d'évolution. Les idées entrent dans le monde comme y entre cette autre grande nouveauté, le péché. Puis, elles croissent et fructifient, comme fructifie et croit le péché, selon des lois ; et il y a des lois selon lesquelles se développe la religion. Il y a des suites physiques aux actes issus du péché, et des suites physiques aux idées. Ces suites s'imposeront, lointaines, mais inexorables, au pécheur et à celui qui pense. Les péchés et les idées sont des commencements absolus. Sont-ils créés par nous librement ou greffés sur nous du dehors? Là est l'incertitude de Paul de Lagarde.
De même, l'innovation religieuse est totale. De cellelà, nous savons qu'elle exige un grand initié. Pourtant nous avons l'expérience vivante de la régénération. Elle assure une évolution intérieure nouvelle. Dans Fàme régénérée le péché ne fructifie plus; mais l'idée, même déformée, rajeunit et fructifie, et elle tire de l'àme individuelle, où elle prend racine, une force nouvelle (•). Cette régénération exige un milieu de culture, « une communauté do vie » où s'échangent les idées. Comment peut-on appeler cette' mystérieuse présence qui arrête le foisonnement du
(') tbul., pp. 62, 74.
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péché et active, comme par catalyse, la germination des idées? C'est elle qu'on appelle Dieu, et il n'y a qu'une religion possible : c'est de reconnaître et d'aimer Dieu en l'homme. Toutefois, ce Dieu ne se révèle qu'à l'homme régénéré (•); et il nous transforme non pas par magie, mais d'une façon éducative par une grande exigence.
Prodigieux sujet de méditation pour Nietzsche, Lagarde disait : « Sous l'influence d'un génie religieux, produisez votre religion propre, individuelle et nationale; ce sera produire en vous votre Dieu. » Il espère ainsi une religion qui n'aurait aucune des tares du présent. Il ne la faudrait pas protestante, si l'Allemagne veut un renouvellement vrai;, car le protestantisme restaure sans magnificence un catholicisme aboli. Il ne la faudrait pas catholique, si l'Allemagne veut être une nation. Enfin, il ne la faudrait ni humanitaire, car nous devons être enfants de Dieu ; ni libérale, car elle ne doit pas suivre le temps présent, elle doit lui commander. Avant tout la religion régénératrice sera «intempestive » {imzeitgemaess) , car elle doit nous mettre de plain-pied avec Dieu, et nous conférer dans le présent la vie éternelle, par l'intimité profonde, par le « tutoiement » sublime qu'elle établit entre Dieu et nous (*),
Ainsi pensait Overbeck, Mais Nietzsche entendit que la loi d'évolution nous prédestinait à produire, par l'épanouissement des forces vierges déposées en l'homme, ce divin par lequel nous dépasserons l'humanité.
D'importantes conséquences politiques se déduisaient de ces vues générales. Quelle peut être l'attitude de l'Etat devant nos religions contemporaines, momifiées toutes, mais dont les ministres se réclament de la vérité absolue .'
(') Ibid., p. 73, (') Ibid., p. 76.
Aujourd'hui, l'Etat forme des prêtres dans ses Facultés de théologie ; il les salarie; il leur confie, en Allemagne du moins, tous les enfants delà nation. Cela n'est en aucune façon tolérable. On ne peut admettre que l'Etat prenne sur les ressources de la collectivité de quoi entretenir des cultes qui sont des survivances. Il y a une inadmissible hypocrisie de la part des Facultés de théologie à sincruster dans les Universités, c'est-à-dire dans des établissements de libre recherche scientifique, quand les professeurs de théologie sont tenus par serment de ne rien enseigner qui soit contraire à l'orthodoxie. Des professeurs qui prennent d'avance un engagement touchant le résultat et la méthode de leurs travaux, n'ont pas qualité pour se dire les serviteurs de la science.
Si l'État a des raisons générales d'encourager la science . il ne peut encourager que la science libre. L'Etat a besoin d'une vie religieuse dans la nation. Mais cette vie religieuse, aucune puissance humaine ne peut la créer. Au regard de l'Etat, toutes les Eglises sont des sectes. 11 faut donc qu'il se sépare des Eglises et qu'il leur restitue les Facultés et les séminaires où, de leur initiative privée, elles formeront leurs prêtres. S'ensuit-il que l'État ne puisse rien pour la religion? Il a, au contraire, envers elle toutes les obligations qu'il a toujours envers la liberté et envers le génie. Il faut qu'il lui prépare la route. Les nations et les hommes ne pouiTont produu^e la religion latente en elles, qu'une fois émancipés de la tutelle oppressive des cultes anciens : « Frei isi, mer werden kann, was er soll. » Et Nietzsche n"avait-il pas dit : « Werde. ivas du bist » (0 ■*
La religion grandit de cçtte profonde liberté en nous.
M Ibid., p. 61