PAUL DE L A G A R D E
Encore cette croissance a-t-ellc ses lois. La science peut les connaître ; et l'État peut faire enseigner ces lois de la vie (les religions. Il n'y a pas d'inconvénient à ce qu'il crée dans ses Universités une section des sciences religieuses. Cette théologie nouvelle s'apercevrait aisément, si elle est science, que toutes les religions existantes et passées ne sont qu'un des aspects de la religion. La comparaison de toutes les religions permettrait de discerner ce qui est adventice de ce qui est essentiel. On pourrait « par la trajectoire du passé calculer la courbe de la religion à venir » . Ainsi la science serait au service de la vie nationale. « Die Théologie soll sein : die P fadfînderin der deutschen lieligion. f
Quoi de plus proche des idées que Nietzsche avait un jour méditées à Lugano (')? Et ne se consumait-il pas ainsi depuis des années en réflexions sur le rapport entre la science et la vie? Cette « religion allemande » que Paul de Lagarde appelait de ses vœux, Nietzsche ne la sentait-il pas éclore en lui? Mais il l'appelait « culture de Lesprit » ; et cette culture enfermait toute cette germination des personnalités dans une âme profonde et collective, où le Philosophe, le Héros et l'Artiste descendaient par intuition.
Le caractère allemand, écrira-t-ii alors, n'existe pas encore. Il faut qu'il devienne. Il faut un jour qu'il soit enfanté, afin qu'il soil visible à tous et sincère devant lui-même. Mais tout enfantement a ses douleurs et ses Aiolences {*).
(') Staat und Genius, g 11 (IX, 156) et notre t. III, Nietzsche et le Pessimisme esthétique, chapitre des Origines et de la Renaissance de la civilisation. {*) Vom Nutzen und Nachteil der Historié, posth., g 23 (X, 276).
L ESSAI DE FRANZ OVERBECK : « UEBER DIE CHRISTLICHKEIT DER HEUTIGEN THEOLOGflE » (1873).
Ces idées de Lagarde cheminaient souterrainement dans Nietzsche. Elles provoquèrent chez Franz Overbeck une réaction plus immédiate. En peu de semaines, durant les vacances de Pâques de 1873, il écrit, comme d'inspiration. Fessai qui l'a classé parmi les chefs de l'Ecole historique la plus rigoureuse avec Duhem, Wellhausen et Paul de Lagarde, prédécesseurs eux-mêmes des sceptiques purs par lesquels fut régénérée la religiosité contemporaine {').
Dej)uis l'automne de 1872, Nietzsche l'avait entretenu de ce projet de publications communes, où il comptait associer les plus libres esprits et les plus agressifs de l'Allemagne d'alors (*), de ce Montsalvat intellectuel d'où descendraient pour des vengeances fulgurantes, les chevaliers de l'esprit. A présent, Overbeck s'était senti stimulé, que dis-je, emporté par une poussée intérieure ('). Le plus prudent de tous s'aventure le premier dans l'arène. Il va combattre David Strauss et Paul de Lagarde, l'un pour l'anéantir, l'autre pour soutenir la cause qu'il allait compromettre. Son érudition la plus profonde vient à la rescousse de l'orientaliste.
A la base, il met une thèse profonde et massive :
(') V. sur ce point C.-A. Bbrnoclli, Die wissenschaftlic/ie und (Uekirchliclu'. Méthode m der Théologie, 1897, p. 86 sq.
(*) F. OvERBBCK, Die ChrisUichkeit, 2' édit., p. 16.
(') V. la lettre à Treitschke, du 9 mars 1873 (dans C.-A. Bermoulli, Franz Overbeck, I, 83).
L'ESSAI D'OVERBEGK 369
Le christianisme, dans la forme oii il est parA^enu aux peuples modernes n'est pas seulement une religion, mais aussi une civilisation intellectuelle {eine Cultur) (*).
Il est une survivance du monde antique. La Renaissance n'a été qu'un renouvellement de l'esprit par la science. Le christianisme est de l'antiquité venue à nous, par un vivant héritage. Nous avons reçu, avec lui, la €ivilisation des peuples anciens. Il n'y a pas d'affirmation qui ait davantage influencé Nietzsche. Deux ans après, il rumine les mêmes idées. Une grande lutte intérieure commencera en lui au moment où se pose pour lui ce prohlème : Comment peut-on sauver l'antiquité et abandonner le christianisme?
Le christianisme, dit-on, a vaincu l'antiquité, — cela est vite dit. Mais : 1°, il est lui-même un fragment d'antiquité; 2'^, il a conservé l'antiquité ; 3°, il n'a pas même été en conflit avec les époques pures de l'antiquité. Au contraire pour que le christianisme fût sauvé, il a dû se laisser dominer par l'esprit de l'antiquité; et par l'idée de l'Empire, de la communauté, etc..
Nietzsche ne se dégage pas encore de ce jugement obscur et contradictoire. Le problème seul est posé avec courage. Il faut savoir si l'antiquité est un bloc, ou si on peut la dissocier en paganisme et christianisme. La victoire de la religion chrétienne signifie-t-elle un retour à un état d'esprit préhellénique? Tout ce que suppose le christianisme, la croyance en des phénomènes magiques omni-présents, la superstition de châtiments démoniaques, la rêverie extatique et hallucinatoire, est-ce grec? Ou bien les Grecs ont-ils secoué cette torpeur mystique de l'intelligence?
Car si l'hellénisme reposait sur des conceptions de cette
(') F. OvERBECK, ^le C/iristlichkeil, p. 22.
sorte, le plus grand crime de l'humanité, celui d'avoir rendu possible le christianisme, ne serait-il pas imputable aux Grecs (*)?
N'est-ce pas l'hellénisme alors qu'il faudrait condamner? Et si le christianisme succombe devant la science moderne, comment pourrions-nous vénérer l'antiquité grecque, entachée des mêmes superstitions ?
Ce serait une tâche de montrer que l'hellénisme est aboli san& retour, et avec lui le christianisme et les soubassements traditionnels de notrç société et de notre politique {^).
D'emblée Nietzsche, une fois qu'il a désarmé son adversaire vrai, affirme sa résolution de marcher contre l'allié de cet adversaire, cet allié fût-il ce qu'il aime le plus au monde, l'hellénisme. C'était le danger de sa conception romantique des Grecs. Mais l'antiquité la plus pure n'a-t-eïle pas aussi enfanté les deux organisations laïques les plus redoutables qui puissent avoir raison de l'ancien mysticisme oriental? Les Grecs ont inventé la science rationnelle et les Romains ont fondé l Empire. Le christianisme n'a peut-être fait triompher qu'une antiquité souillée et préhistorique, et l'inquiétude du temps présent vient de ce qu'il ne sait pas encore si' ces puissances d'organisation intellectuelle l'emporteront. Au terme de sa vie, le doute de Nietzsche ne sera pas moindre :
Dire que tout le labeur de la vie antique a été vain 1 je n'ai pas de mots pour dire ma douleur d'un fait aussi énorme (^).
Tout le sens laborieusement acquis du réel, les méthodes de la science; tout le terrain matériel, conquis pour
[i) Wir Philologen, posth., S 258, 266 {W., X, -404, 407 j, 1») Wir Philologe?!, poslh., g 299 (II'., X, 405). (') Antichrist, % 59 [W., VIII, 307).