‹ Nietzsche, sa vie et sa pensée (volume 2)Chapitre 71 sur 104 · LA PREMIERE « I N T E .AI P E S T I V E · texte numérisé non relu

LA PREMIERE « I N T E .AI P E S T I V E

siste à faire dépendre notre foi de la vérification, possible ou impossible, de quelques points d'histoire, est devenu le trait dominant de toute notre apologétique. Or, fussent-ils tous vérifiés, les faits de la vie du Christ ne prouveraient rien sur la religion qu'il enseigne et qu'il représente ('). C'est la pure doctrine de Lagarde et de Schleiermacher.

Il n'y a rien à ajouter aux sarcasmes qui, dans le livre d'Overbeck, flagellent les ridicules de la plus récente apologétique protestante. Ils attaquent les apologistes préoccupés de l'habitat humain, et qui, ayant appris des astronomes que Mars est encore imparfait, Vénus trop inclinée et Alercure trop petit pour être aisément habitables, découvrent que la terre seule pouvait être la patrie des hommes, et croient ainsi justifier le récit de la Genèse. Mais Overbeck s'en prend, avec une joie non moins truculente, à ceux qui soutiennent que la force thaumaturgique du christianisme, vivace aux premiers siècles, s'est éteinte; qu'il y a eu des miracles, mais qu'il n'y en a plus. Et, pour finir, il se gausse avec la même impartialité de ceux qui soutiennent que nous sommes, devant le miracle, comme les sauvages devant une machine à vapeur, et que, si nous en doutons, c'est par infirmité stupéfaite de l'esprit.

Il ne s'ensuit pas que Franz Overbeck accepte, avec les prémisses de Lagarde, toutes ses conclusions. Sa discussion touche à ce plan de réorganisation des Universités allemandes que Nietzsche, au moment où Strasbourg se fondait, concevait avec une grande acrimonie critique, mais sans précision très positive. Overbeck, aussi, temporisait. L'affinité entre sa pensée et celle de Nietzsche tenait surtout à leur commune opinion sur le rôle de l'histoire. 11 ne paraissait pas admissible à Overbeck de

(*) Ibid., p. 44.

L'ESSAI D'OVERBEGK 375

créer deux théologies, l'une officielle, et l'autre confessionnelle. Il jugeait inopportun de rompre le lien quiexiste entre nos instituts de science et la théologie ecclésiastique. Overbeck voyait à cette mesure l'inconvénient d'amener une prompte dégénérescence de toutes les théologies d'Eglise. Il ne croyait pas non plus qu'aucun séminaire confessionnel se laisserait refouler dans le rôle subalterne d'école pratique. Tous prétendraient enseigner la vérité totale, vraie dans la science jiarce qu'elle est vraie dans la religion, el parce qu'il ne peut pas y avoir deux vérités (*).

Le projet imaginé par Lagarde de réserver à la science pure, à l'étude historique et comparée des religions, les Facultés de la théologie universitaire, ne rencontrait donc nullement l'approbation d'Overbeck. La prétention de deviner la « courbe future » des religions d'après leur orbite passée lui paraissait une sorte d'obsession rationaliste. Overbeck, en cela disciple vrai de Nietzsche, croyait la vie plus riche que la pensée. Au surplus, il savait, par l'histoire, que les théologies suivent les religions et ne les précèdent pas, et les suivent à d'autant plus grande distance, que les religions vivent d'un instinct plus énergique. Cette théologie savante de Lagarde est donc vaine dans ses visées dernières, puisque le savoir ne peut remplacer la vie. Incertaine de son but impossible, elle serait, par surcroît, submergée par la recherche historique. La science peut détruire une religion : elle ne peut pas la fonder.

Il faut ajouter tout de suite que Lagarde paraît bien avoir raison contre Overbeck. Non, sans doute, la science ne remplace pas la vie. Mais la vie a des lois connaissables à la longue, qui font que la conduite d'un vivant

(') Ibid., p. 127.

376 LA PREMIERE « I N T E M P E S ï T V E »

peut se prévoir, jiisques et y compris sa mort. Le pronostic de Lagarde, bien que lointain, exprimait l'espoir de toute science ; et l'on ne voit pas pourquoi Overbeck aurait attaché de l'importance à ne pas déchirer « le lien qui joint la théologie ecclésiastique à nos instituts de science » ('), si une pensée analogue ne l'avait pas hanté confusément.

La vie devait le rapprocher de la sévère pensée de Lagarde. Overbeck sera un jour cet historien rigide, incroyant devant le christianisme traditionnel, quand il aura cessé d'attendre le « christianisme germanique ». En 1873, il se refusait à rompre le lien des Eglises et de l'Etat, si indispensable que lui parût la rupture pour plus tard. Il n'attribuait pas au serment des ecclésiastiques et des professeurs de théologie les conséquences, oppressives pour la liberté de l'esprit, que dénonçait Lagarde. Overbeck fait une loi à ceux qui enseignent et qui prêchent, de tenir compte du besoin religieux de la communauté, qui diffère, nécessairement, du besoin des hommes de science (^). Il exige d'eux un tact de toutes les heures dans la prédication publique, mais réserve la liberté d'opinion de chacun. Dans cette croyance, Overbecli probablement s'abuse. Le serment, imposé par la force, a toujours tendu à exclure du ministère et de l'enseignement ceux qui ne pouvaient adhérer de cœur à la doctrine traditionnelle. Et ce que Franz Overbeck demandait aux pasteurs, c'est bien une habileté séculière, excusée tout au plus par le dévouement à la communauté, et ennoblie par une culture scientifique trop liante pour être transmissible à la foule {').

Autant que Nietzsche et Rohde, Overbeclc croyait donc à l'illusion salutaire et au mensonge bienfaisant. Comment n'a-t-il pas froissé Nietzsche, pour qui .

/bit/., p. 131. — (^) Ibid., 141, 145. — (') Ibid., 143-145.

Page 1