CHAPITRE XII
sorte de somnolence, qui n'est pas la folie, mais qui témoigne d*un cerveau affaibli par les mille vicissitudes d*une existence sans pareille.
a Souvent, me dit-elle, afin de ne pas oublier la langue du beau pays de France, je chante des airs français.
— Voudrais-tu y retourner? lui demandai-je.
— Je suis trop cassée, fit-elle. Cest ici que je dois mourir. »
Emu de pitié, je lui fis un présent.
Cette noire pauvresse s'appelle Marie-Elisabeth Jeanbeau, sans doute d'après ses anciens maîtres, dont elle aura, à défaut d'autres, adopté les noms.
Ce jour-là même, après avoir remisé mes bagages , chez l'évêque, et m*étre débarrassé de ma pirogue qui m'était devenue inutile, je résolus de faire l'ascension du mont Pattèh, afin d'y lever le plan à vol d'oiseau du confluent du Niger et du Bénué. Comme l'évêque ne m'y pouvait accompagner, je partis avec un jeune nègre, natif de Sierra-Leone, qui parlait anglais et avait pris le nom arabe de Ben-Ali .
La montée fut pénible : il n'y a point de chemin frayé, cela s'entend, et la pente à gravir, et qui est presque perpendiculaire, a plus de sept cents pieds. Pour arriver au faîte, il me fallut plus d'une fois m^aider des mains, et j'y mis plus d'une heure. Mais là, quel spectacle ! Le Niger coule majestueu-
semenl du nord au sud; de belles montagnes, couvertes de fojpéts, en bordent les rives; le lit en est semé de gracieux ilofs. A gauche, le sommet du mont Outram se dessine sur le ciel bleu, tandis que la chaîne Victoria se prolonge à perte de une ver% le haut fleuve; enfin, accourant de Test, le Bénaé apporte au Niger le tribut de ses eaux par une vaste échancrure, au milieu de laquelle apparaît nie Duck.
Longtemps je contemplai ce panorama. Que de fois n*avais-je pas rêvé du Bénué ! que de fois aussi j'avais désespéré de le jamais atteindre! Enfin, il était devant moi, à mes pieds! Mieux que cela, il m'allait être donné d'y naviguer, et d'en étudier les bords!...
Dès que j'eus crayonné le site qui s'étalait devant moi, je fis le tour du plateau qui couronne le Pattèhj dont le nom lui-même signifie montagne en langage indigène. La végétation y est merveilf j leuse. J'y rencontrai du raisin, des dattes; ces ■ prunes exquises, toutes dorées, que produit Théglik j
{halanites j^gyptiacà) ; des oranges, des figues; de j grands baobabs à fruits énormes, les soi-disant | pains de singe; des caïl-cédrats ; des arbres à i beurre [hassia Parhii)^ qui donnent une belle noix brune d'où l'on extrait une graisse excellente pour les machines ; des dragoniers (dracenas) ; des sounts [acacia Niloticà) ; bref, une flore splendide. On eût