CHAPITRE PREMIER
Il habile une case, ou plutôt des cases semblables k celles de ses sujets. Toutefois les habitations de ses femmes sont généralement rondes. La case où Je fus introduit est assez vaste, et du moins on trouve à s*y asseoir, ce qui n'est pas le cas chez tous les chefs indigènes que j*ai visités. Pour autant qu'il y ait moyen d'assigner un âge quelconque à la figure d^Qiinoir, le roi de Dakar peut avoir quarante-cinq ans. Pour me recevoir, il s'était vêtu plus que de coutume. Outre son long boubou^ il avait jeté sur ses épaules un grand manteau sans couture, vieille défroque européenne qui, incontestablement, avant de venir échouer sur ses augustes épaules, avait été sujette à plus d'un caprice de la fortune ; il était coiffé d'un bonnet, espèce de casque serré aux tempes, sur lequel se campait un chapeau rond en paille à très-larges bords; il était couvert de grigris et d'amulettes de toutes formes et dimensions. (Plusieurs nègres, ses ministres et ses courtisans, je présume, se tenaient près de lui, et attendaient anxieusement ma venue, ou plutôt les cadeaux traditionnels qu'ils reçoivent des étrangers.
Une fois assis, je racontai au noir monarque mon départ d'Europe, je lui décrivis les merveilles de mon pays, et lui fis part de mon dessein d'explorer Tiotérieur de l'Afrique. Comprit-il le sens et la portée de ma harangue? Je n'oserais l'affirmer, car j'avone, à ma confusion ou à la sienne, qu'il ne me
répondu rien. Mais quand il me vit porter la main à la poche, oh! alors, sa face, rieuse par nature, prit un air si prononcé de béate satisfaction, que j'en ris moi-même, ce qui ne le blessa nullement, mais accrut au contraire sa belle humeur. Hélas! si les dieux s*en vont, la majesté des rois africains s'en va aussi : ce pauvre diable attendait le tribut ou Taumône que l'étranger en voyage a coutume de lui offrir, et qui se traduit ordinairement par une pièce de quarante sous, parfois moins, car l'argent monnayé a cours à Dakar. Cela lui vaut, dit-on, une rente assez rondelette, nombre de steamers y faisant €scale, et ayant toujours à bord beaucoup de passagers, qui s'en vont au Brésil ou en reviennent. Sans être prodigue, je fus néanmoins plus généreux, et après lui avoir remis quelques pièces de monnaie, je lui offris quatre colliers de verroteries et un peu de grosse colonnade pour ses femmes, ce qui le flatta beaucoup. Je laisse à deviner ce qu'il me présenta en échange. Ce ne fut ni du vin de palme, ni un gri-gri, ni une amulette; ce fut,., son portrait, son portrait photographié par un vrai photographe, M. Bonnevide, qui habita quelque temps le Sénégal. Ah ! décidément, Dakar est trop policé, 6t je le quitte au plus tôt, aGn de me mettre en quête de sauvages plus authentiques.