‹ Niger et Bénué: voyage dans l'Afrique centraleChapitre 113 sur 145 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

et Tascension en est fort pénible. Le sol de la contrée est très-sec et mêlé d*une sorte de gravier, ce qui donne aux habitations un air de propreté et de solidité étranger à celles du Niger qui sont faites de sable, et que les grandes pluies endommagent vite.

Comme il était impossible de voir le roi , nous nous fîmes mener chez le grand marabout , chef religieux de la contrée, et aussi puissant, sinon plus puissant que lui. II nous reçut dans une case ronde, très-vaste, où il était accroupi à Torientale sur une claie plantée sur des pieux , à vingt centimètres du sol. C*est un vrai type de musulman, taciturne et à mine vénérable ; il a la barbe et les cheveux blancs , se vêt d^une longue robe blanche; enfin, blanc est son turban. Autour de lui sont accroupis à terre les doctes seigneurs du pays, tous également coi (Tés du turban.

Notre interprète lui parla le haussa, que Ton entend sur tout le Bcnué et sur le haut Niger; effectivement, qui le connaît s'y peut aventurer hardiment depuis Iddah jusqu*au fond de TAdamawa.

Le grand marabout s'offrit à dépêcher au roi un émissaire chargé de solliciter pour nous Tautorisation de Faller trouver à son camp. C'était une journée de perdue; néanmoins nous y consentîmes, car il eût été imprudent de nous hasarder sans firman sur le théâtre de la guerre.

En attendant la réponse du roi , je rendis visite à

une femme du nom d*Agimi, que les indigènes considèrent comme un oracle. Pour pénétrer jusqu^à elle, il me fallut traverser toute -une enfilade de huttes, un lacis d'interminables allées; enfin j'arrivai à une cour, au centre delaquelle était sademeure. Bientôt elle sortit, et, je le déclare, jamais imagination, si féconde qu'elle soit, n'enfanterait rien de pareil à ce que je vis. Agimi doit avoir quarantecinq ans à tout le moins, et, en pays nègre, quarante-cinq ans, c'est la vieillesse; sa physionomie est lâchée, comme blette ; elle a la tête énorme , et son nez épaté est comme perdu dans la bouffissure du visage; son obésité, sa corpulence, sont telles qu'aucun bœuf gras , fût-il couronné, ne donnerait l'idée de semblable colosse féminin. Je ne l'ai pas vue debout, et je suis sûr qu'elle est incapable de marcher et de se tenir droite, le poids d'un tel corps en devant fatalement entraîner les assises, si robustes soient-elles. Pour venir à moi , elle s'était traînée hors de sa case en s'aidant des mains, et m'avait salué la face contre terre. Au reste, elle n'est pas seule à en user ainsi : bon nombre d'indigènes de cette région font comme elle. Mais, au lieu de se relever, elle garda la même attitude pendant qu'assisté de mon interprète, j'essayais de lui adresser quelques mots, auxquels elle ne répondit que : Sanàj okùj gnà-gnàj qui sont, m'at-on dit, les saluts usités par là. En somme, rien

Page 1