CHAPITRE XIV
pouvait des piqûres d'insectes, je me sanglais et me vêtais beaucoup plus la nuit que le jour. Mais on a beau s'ingénier : le repos que Ton goûte dans les conditions où je me trouvais n*est que factice; le corps, à force d'être moulu, s'affaisse sur lui-même, mais l'oreille est aux écoutes et l'esprit veille. On dort, mais à la façon des somnambules.
C'est dans mon hamac que communément je me reposais, la tête appuyée sur le havre-sac qui renfermait mes notes. Suspendus à ma ceinture, mes revolvers, non plus que ma carabine, ne m'abandonnaient jamais*
Sons un climat moins meurtrier, dans un pays béni du ciel, en Palestine, en Syrie, l'existence que je menais aurait pu avoir quelque charme; mais dans l'Afrique centrale, j'affirme qu'elle n'en offre aucun : bien loin de la poétiser, les pluies torrentielles, les miasmes paludéens, les insectes, le manque de nourriture, la vue, le contact, la crainte des naturels, tout l'enlaidit, et souvent elle est bien dure, bien amère.
Cette nuit-là, j'étais exceptionnellement plongé dans un sommeil de plomb , quand je fus réveillé par une douleur aiguë à la hanche. Je venais d'être piqué par un serpent que je sentis glisser sous ma main. Instinctivement, je jetai sur lui le burnous qui me recouvrait, et de la crête de mon revolver, je me mis à le marteler; sans le savoir, je lui fra-
cassai la tête. II avait la peau tachetée de vert et de noir, la tête plate, et sa queue se terminait en pointe effilée. Gros d'un pouce, il avait un mètre soixante centimètres de long. Je Tai rapporté en Europe.
Comme sa piqûre me brûlait cruellement, je fis cuire par Ben-Ali quelques touffes de raidorCj et les appliquai sur la plaie, après Tavoir préalablement n^ise à nu en y allumant un tantinet de poudre.
II va de soi que le reste de la nuit je n'eus pas un moment de sommeil. Je craignais la fièvre, à laquelle j'avais si heureusement échappé jusqu'alors, et à part moi, je maugréais contre la fortune qui m'était adverse juste à l'heure où j'avais le plus besoin de toutes mes forces et de toute mon énergie.
Le matin, j'essayai de me lever et de marcher; ma jambe était comme paralysée; à chaque pas, je souffrais horriblement, et ce qui surtout m'alarmait, il se formait tout autour de ma blessure un cercle noirâtre. Quand je sentis que j'avais peine à ^me tenir debout, je ne m'en pus croire, et je m'imaginai avoir le cauchemar I
tt Plie bagages, Ali » , m'écriai-je.
J'étais en proie à une sorte de vertige , et si vives que fussent mes souffrances, je me mis néanmoins à marcher. Me voyant boiter et devinant ce que j'endurais, Ali hochait tristement la tête. Mais eussé-je dû périr sur place, pour rien au monde je ne me serais arrêté I L'idée seule de m'arrêter m'enfiévrait.