CHAPITRE XIV
J^âvançai donc, mais, hélas I bien lentement, et pour un peu je tombais là.
Nous suivions la crique au bord de laquelle j*avais campé la veille, quand de grandes clameurs attirèrent mon attention. Prudemment je regarde, et j'aperçois toute une flottille de pirogues :
tt Encore une tribu qui émigré, me dit Ali. Nous n^avons rien de bon à en espérer. Mieux vaut nous abriter dans les hautes herbes, y)
Mais voilà qu'une des pirogues aborde, et ceux qui la montent poussent des cris perçants, en nous enjoignant du geste de faire halte.
ce Attendons-les, dis-je à Ali. Us sont tout au plus vingt-cinq dans le canot; s'ils nous veulent du mal , nous les culbuterons aisément. Adossons-nous à cet arbre, et faisons bonne contenance. »
Cependant les sauvages avaient atterri. Un pli de terrain les déroba un instant à ma vue; lorsqu'ils réapparurent, je braquai sur eux ma lorgnette, afin de les bien compter... Fièvre ou hallucination , dans ce chef qui s'avance, je m'imagine reconnaître Oputa , et aussi vite que ma blessure me le permet, je me porte vers lui, laissant Ali stupéfait.
Je ne m'étais pas trompé. C'était bien Oputa, et je renonce à décrire la joie avec laquelle je lui serrai la main.
Pour la seconde fois, quand tout paraissait se dérober sous moi, j'étais sauvél
268 NIGBR ET BÉNUË.
Oputa m'annonça qu*il s'en allait chez le roi Zumbadc, souverain d'Ogbéri, pour y conclure avec lui un traité d'alliance. Le matin, alors qu'il était sur le point de s'engager, dans la bifurcation nord , il avait aperçu mon chapeau, ma vareuse rouge, m'avait reconnu, et avait ordonné à ses rameurs de pousser ces cris stridents que j'avais pris pour le signal d'une attaque.
tt Venez avec moi, continua-t-il, lorsqu'il apprit que j'étais souffrant; vous vous reposerez à Ogbéri, où nous arriverons ce soir. »
J acceptai. Il est vrai que je m'écartais de mon chemin, mais du moins j'étais sûr de pouvoir regagner le Niger, à moins qu'Oputa ne fût lui-même attaqué et ne succombât dans la lutte, ce qui, eu égard aux forces dont il disposait, était peu probable.
Comme il Tavait prévu, nous arrivâmes à la nuit devant Ogbéri. Le repos que j'avais goûté pendant le jour m*avait été salutaire, et, sur l'ordre du roi, l'un de ses hommes m'avait appliqué des cataplasmes d'herbes qui m'avaient singulièrement soulagé. Je pus donc, sans éprouver de trop vives douleurs, descendre à terre, après quoi Oputa me conduisit chez Zumbade, qui, averti de notre présence, nous reçut solennellement dans sa hutte d'honneur.
Zumbade est âgé : c'est un des rares nègres à cheveux blancs que j'aie vus ; sa physionomie a je ne