CHAPITRE II
le nourrir pendant le voyage et de lui payer cinquante francs à mon arrivée à destination. C*était un grand et fort gaillard, jeune encore, à Tœil vif et avenant, au visage ouvert ; il n'était guère vétu^ mais en revanche il était criblé de gri-gris de tous calibres. Il se nommait Biram, aimait beaucoup les blancs, adorait les voyages, et parlait français, assurait-il. A la vérité, je ne tardai pas à m'aperce roir que son bagage linguistique se composait tout simplement d'un petit nombre de mots qu'il avait glanés dans les rues de Rufisque. Mais cela ne m'arrêta point, parce que, grâce au vocabulaire français-yoloff du général Faidherbe, dont j'avais fait mon vade-mecum, je parvenais toujours à me tirer d'affaire dans mes colloques avec les indigènes. J'eus beaucoup plus de peine à me procurer un ebameau, car presque tous ces animaux sont continuellement occupés aux transports par caravanes. Pour la plupart, leurs propriétaires sont de vieux musulmans, cupides et timorés, qui essayent d'exploiter leur monde, et paraissent appréhender vivement les dangers auxquels une excursion à l'intérieur , en compagnie d'un blanc, les peut exposer, eux et leur bête. Vers le soir pourtant, je parvins à m'entendre avec un chamelier qui, pour quinze francs et la nourriture, consentait à conduire mes bagages à dos de chameau, mais seulement jusqu'à H'Bidjem. Cet arrangement ne me souriait guère.
Néanmoins, faute de mieux, je m^accordai avec lui, en lui recommandant avec instance d'être le lendemain matin, à cinq heures et demie, dans la cour de la factorerie Maurel.
Dès cinq heures j'étais sur pied, mon cheval était sellé; à mes côtés se pavanait Biram, tout fier de porter ma carabine, et je soupirais après la venue du chamelier. Cinq heures et demie, six heures, six heures et demie sonnent, et point de chameau ni de chamelier à Thorizon. L'inquiétude me gagnant, j'envoyai Biram s'informer du motif de ce retard. Il revint après avoir trouvé visage de bois. Mon homme, affirmait-on, était parti le matin. Cette nouvelle me désappointa d'autant plus que le soleil montait rapidement à l'horizon, et qu'ainsi s'écoulaient les seules heures de la journée réellement propices à la marche.
Le manque de parole, je l'ai depuis constaté à diverses reprises, est Tun des traits caractéristiques des Mores; mais depuis lors, aussi, j'ai toujours agi en conséquence. Ces braves gens ne savent pas dire non. Que ce soit chose aisée ou malaisée, à tout ce qu'on leur demande, ils répondent d'abord en s'accroupissant, gémissent, font deux ou trois salams, puis, les yeux noyés dans le vague, feignent de réfléchir mûrement, même à propos d'une misère. .Parfois ils se consultent en quelques mots incompréhensibles, ce qui, comme de juste, vous impa-
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tiente; vous les pressez, ils se déconcertent; vous les sommez de se décider; à tout hasard ils lâchent un oui; vous voilà satisfait, et vous comptez sur eax. Mais le plus souvent vous ne les revoyez plus, et si d'aventure vous les retrouvez et leur faites des reproches, ils simulent Tétonnement, ne s'excusent même pas, et semblent ne vous avoir rien promis. Ah! il en faut de la patience et de la diplomatie avec les guides et les porteurs , cette plaie de tous les voyages d'exploration en Afrique !
Vraisemblablement j'aurais perdu toute ma journée à la recherche d'une bête de somme, sans l'intervention d'un homme fort obligeant, M. Laud, dont ce matin-là même je fis la connaissance. M. Laud est Français; il a été officier d'infanterie de marine, et a quitté le service pour s'occuper d'agriculture au Sénégal. U s'est fait colon africain, et sa plantation est située non loin de Rufisque, à trois kilomètres de Kounoun. Frappé de mon ennui :
a Monsieur, fit-il, je connais fort bien Rufisque, où je viens souvent pour affaires; si vous le souhaitez, je vais vous chercher un chameau. »
Je le remerciai vivement, et en effet, vers huit heures, je vis arriver un chamelier avec son quadrupède. Aussitôt s'ouvrirent les débats : il se fît d'abord exhiber la charge; je lui montrai mes deux cantines, ma tente et ses pieux; il fallut ensuite s'entendre sur le prix. Plus je paraissais pressé, plus il s'attar-
dait en hésitations, en fausses sorties, en demireculs, en hochements de tête intraduisibles.
a Voyons, il faut en finir!... criai-je. Soixante francs pour aller jusqu'à Saint-Louis, en autant d'étapes qu'il me plaira, plus la nourriture. Est-ce convenu? «
Il s'en alla en grommelant une acceptation, et commença son chargement.
Quelques instants après, le voilà qui reparait.
a Qu'y a-t-il encore?
— II y a que le guide veut me faire charger un tonnelet dont vous ne m*avez pas parlé. »
C'était un petit tonnelet contenant quelques litres de vin. Je fus sur le point de me fâcher tout de hon; le chamelier s'en aperçut; mais malgré sa mine craintive, je le vis qui s'apprêtait à décharger sa bête. Comprenant qu'il allait me brûler la politesse, j'envoyai Biram s'informer de ce qu'il exigeait en plus.
Biram revint : a Dix francs, m'apprit-il.
— Dis-lui qu'il les aura, mais qu'il charge! )> C'est ce qu'il fit enfin. Mais il était bien près de
neuf heures quand nous sortîmes de Rufisque, moi à cheval, Biram à pied, et le chamelier tirant sa bête. Avant de se mettre en marche , mon vieux More, élevant les bras vers le ciel, avait supplié Allah et son Prophète de veiller sur lui, sur son chameau, sur la charge et... sur moi! Merci, ô pieux musulman I Au moment où je partais, arriva M. Laud à che-