CHAPITRE II
rizon étendu. De droite et de gauche des massifs de palmiers et de cocotiers forment des bosquets, à travers les échancrures desquels on découvre un panorama riant et pittoresque; de petits cours d^eaa serpentent dans la verdure, où des oiseaux au plumage diapré font, en sifflant, leur toilette matinale. Parfois des bandes de perruches et de perroqueli défilent au-dessus de nos tètes en poussant des cris aigus; des grèbes blancs s'ébattent dans quelque bas-fond marécageux, et le long de la route s'échelonnent de petits villages, au seuil desquels jouent de noirs bébés, tout nus., qui, à notre approche, ^^enfnient comme une nuée de moineaux effarouoliés, et, après notre passage, nous suivent d'un œil oraînlif.
A M'Bidjem, où nous parvînmes vers quatre lieures, est établi un poste français que gardent Quelques soldats d'infanterie de marine; il est à pic sur la crête d'un monticule qui domine le lit desséché delà rivière Tamna ; en face, on a creusé ^n fossé sur lequel est jeté un pont-levis qui relie le poste au dehors.
Le village de M'Bidjem m'a paru assez populeux;
le chef, à qui je fis visite, est un homme jeune
encore, de noble et haute stature. Il m'accueillit
avec empressement , me parla de Cayor où je me
rendais, des dangers que j'allais y courir, dangers
<Iii'il s'exagérait, et me conta les atrocités et les
exactions commises par les tiédos. II me fit vorr ses deux petits chevaux, jolies bêtes à Tœil vif, au corps souple, aux jarrets nerveux, et, en me reconduisant, me montra de loin les cases de ses femmes^ sans toutefois n»'inviter à y entrer. En somme, le ¥oisir.a<{e des blancs semble avoir eu sur lui une heureuse influence, et je le crois doué de bon sens. II y avait devant le village des gourbis destinés aux officiers de passage ou en campagne : le chef de poste les mit gracieusement à ma disposition, ce qui m'évita la peine de faire dresser ma tente, et je passai une assez bonne nuit, malgré les inévitables moustiques, dont je me garai pourtant de mon? mieux au moyen d'une moustiquaire que je m^étais procurée à Dakar; mais déjà elle était trouée, ce qui permettait à ces hôtes importuns de se gorger aux dépens de mon visage et de mes mains.
Comme àTaccoutumée, je sonnai de bonne heure le boute-selle, et le soleil n*était pas levé que nous traversions la rivière Tamna, ou plutôt la partie de son lit qu'elle a abandonnée pour s'engouffrer, et s'en aller souterrainement rejoindre la mer à trois kilomètres d« M'Bidjem. Je n'avais pu me renseigner que très-imparfaitement sur la route qui mène à Bétëfe par l'intérieur des terres; et Biram, qui m'avait affirmé connaître à fond le pays, ignorait complètement, je ne m*en aperçus que trop tôt, les chemins du Cayor. Tout ce que l'on avait pu
GHAPITCLE U. jftô
m'apprendre à M'Bidjem» c*est que, à trenle-cinq kilomètres nord-nord-est, je rencontrerais le village de N'Den, ce qui était vrai.
Jusqu*à N'Den le voyage se fit sans incident, à travers une contrée fertile, pour le moins aussi belle et plus riche peut-être que celle d'où je venais, mais moins saine bien certainement, car pendant la saison des pluies ces plaines verdoyantes, dont l'admirais la luxuriante végétation, se transforment en marigots qui, au retour delà sécheresse, exhalent des miasmes mortels.
A mon arrivée à N'Den, je fis planter ma tente près d'un immense baobab, ornement obligé de toute grande place des villages sénégalais. Il est à croire que les indigènes n'avaient vu que rarement des Européens s'arrêter parmi eux; en effet Je fusde leur part l'objet de la plus vive curiosité. Leur attitude n'avait rien d'hostile. Accroupis, les uns suivaient d'un regard attentif tous nos mouvements; debout, les autres gesticulaient et visiblement commentaient à leur manière l'emploi de notre attirail culinaire. Je fis appeler le Bourha, et, après lui avoir ofiert un peu àeguinée, je le priai de m'envoyer de l'eau, du lait, des œufs et de la volaille. Il s'exécuta sans rechigner, et, grâce à lui, nous fîmes un succulent repas, auquel j'ajoutai un cuissot de biche que j'avais abattue la veille à M'Bidjem, et dont j'avais donné les trois quarts aux soldats du poste.
La nuit fut détestable. Dévoré par les insectes^ troublé à tout instant par les cris, les chants et les danses des indigènes qui festoyaient autour de ma tente, sans cesse sur le qui-vive, je ne fermai pas Tceil, et de grand matin je fis plier bagage.
Quand nous quittâmes N'Den, une caravane, composée de trois Mores avec deux chamelles, se joignit à nous. L'un d*eux s'offrit à me montrer une route du Cayor qui, à Tentendre, longe de riches oasis, dont on m'avait parlé, et que j'avais grande envie de voir. Nous voyageâmes donc de concert jusqu'à dix heures, où je fis faire halte à ma troupe, tandis que mes compagnons continuaient à marcher vers Test, après m' avoir indiqué un chemin qui, d'après eux, me mènerait droit à Bétète. M'avaientils trompé? m'étais-je égaré? Je ne sais. Ce qui est sûr, c'est que toute la journée nous errâmes dans cette partie du Cayor, ignorant où nous étions et où nous aboutirions.