CHAPITRE III
Le Cajor. — L'oasis do TotUH. — Les singes gris. — Perdu dans la forêt. — Concert nocturne. — Les marais. — Histoire de Biram — Le télégraphe. — Bétète. — Campement dans les dunes.
— Les crabes. — L'hyène. — Mouît. — Saint-Louis. — TjP^* sénégalais. — Un comptoir européen. — Un peu de politique. —
— Le gODTemeur Faidberbe. — L'île de Corée.
Les habitants du Cayor appartiennent à la race des Yoloffs, mais généralement ils sont plus vigoureux et mieux faits que ceux de Saint-Louis et du Fleuve. Le Cayor est administré directement par le gouvernement de la colonie, qui a établi un poste à \~*Gniguis, ancienne capitale de cette province. Toutefois un parti puissant se refuse à reconnaître Tautorité française, et s'insurge contre elle chaque fois qu'il s'imagine pouvoir lui résister. II a pour chef Latdior, jeune homme intelligent et brave, fils de la linguiairej c'est-à-dire de la sœur aînée du vieux Daniel ou roi; car tel est, dans le Cayor, l'ordre de succession au pouvoir.
Batailleurs et ivrognes, les nobles, ou, comme ils s'appellent, les tiédos, sont tout à la fois les plus chauds partisans de Latdior et le fléau de leur propre pays, qu'ils rançonnent et pillent sans merci. Ils ne sont pas mahométans, mais ils vénèrent un
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dieu invisible, dont ils adorent Tintermédiaire sous la forme d'un vase de terre, le canary ou houy, à savoir : Y inconnu.
Vers cinq heures du soir, nous arrivâmes à une immense oasis dont plus tard j*appris le nom, à V oasis du TottaU, où je jouis d^un spectacle enchanteur et imposant tout ensemble. Ici , de longues plaines couvertes d'une herbe drue et d^un si beau vert qu'on l'aurait prise pour un tapis de velours ; là, des forêts de palmiers, entrecoupées de ravins; partout de mystérieuses broussailles, des buissons de dattiers nains et , de loin en loin, de capricieox filets d'eau, glissant sous le gazon ou se perdant dans les escarpements boisés d'un précipice. Et M en va de la sorte à perte de vue. Nul vestige de route ; rien que d'étroits sentiers , tracés par les bétes fauves ou par les nègres chasseurs, et qui se croisent, se bifurquent, se replient sur eux-mêmes, et d'ordinaire aboutissent à quelque taillis. Nul doute, nous étions égarés. ^
Comme nous n'avions que très-peu de vivres, et que la nuit approchait, je profitai des dernières lueurs du jour pour nous ravitailler, après avoir pourtant assigné à mes hommes le lien que je jugeai le plus propice au campement, et laissé Biram auprès du chamelier pour Seiire le bois et quérir de l'eau.
L'oasis du Tottall foisonne en gibier, et bientôt
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j*eas abattu deux perdreaux et trois tourterelles de
Barbarie. Sans y penser, je m'étais sensiblement
éloigné, et la nuit me surprit au milieu d'un fourré
dont le silence n'était troublé que par le cri des
pintades et des perdrix venant remiser sous bois, et
par Taimable cbant des colibris, gazouillant leur
adieu an soleil couchant. Soudain je débouchai près
d'une clairière qai paraissait découpée dans un
taillis, et qu'enserraiont d'énormes baobabs et de
grands cail-cédrats dont les rameaux formaient des
trapèzes^ des barres parallèles, des escarpolettes,
tout un gymnase. En ce moment, des cris stridents,
pareils à des rires nenreux et agacés, me firent lever
la tète y et j'aperçus toute une légion de singes qui
86 livraient aux ébats les plus insensés, se pourchas-
siient, s'arrêtaient court, se lançaient àans l'espace
saspaoïdus par la queue, se balançaient un moment,
s'élançaient de nouveau et de plus belle, le tout
siec force grimaces, contorsions, mines et poses
méditatives,^ tragiques, désopilantes.
Les singes qui m'offraient cette. singulière représentation ont le poil gris, le ventre blanc, la face Qoire, de grands yeux clignotants, la queue longue et très-belle. Leur peau est recherchée en Europe, où elle constituait , il y a quelques années surtout, on important article de commerce.
Cependant il était nuit noire , et dans l'inextricable fouillis où je m'étais imprudemment aventuré.
40 NIGER ET BEMJE.
je désespérais de me retrouver. Ma situation devenait poignante. Elle le fut bien plus lorsque au profond silence qui avait régné jusque-là succédèrent des rugissements, auxquels se mêlaient les cris rauques des hyènes et des chacals sortant de leurs tanières... Et je n*avais à leur opposer qu*un fusil chargé de menu plomb! A tout hasard j'avance, je m'oriente comme je puis, et je fais retentir Tair de coups de sifflet, afin d'attirer, si possible, Tattention de Biram ; mais rien ne me répond, si ce n*est les appels des fauves qui décidément sont en chasse.
Je ne Tignorais point, ce sont là des accidents inséparables de tout voyage en pays inexploré ; mais j'en étais encore à mes débuts, et si j'aime la solitude des bois, ce n'est pas précisément pour me trouver en pleines ténèbres face face avec la gent carnassière pour qui la nuit c'est le jour. Néanmoins je commençais à me résigner à mon sort, quand j'entendis une première détonation, puis une seconde, puis une troisième... Sans réfléchir, et au risque de tomber dans un parti de tiédos, je marchai droit au bruit, car la fusillade continuait avec une régularité mathématique. Au bout d'une demiheure, j'atteignis la lisière du bois, d'où j'aperçus du feu, une tente , et Biram tirant en l'air avec ma carabine Reminglon. Le brave garçon accourut à moi tout joyeux, me demandant pardon d'avoir fait usage de mon arme; mais il me croyait égaré, et il