CHAPITRE III
de ma carabine, je me dirigeai vers la forêt, dans le dessein de tuer Tan des faores que je venais d^ouîr à nne faible distance. Hais je n*en pas approcher aucun, et les coups que je tirai au jugé demeurèrent sans effet. Cette nuit-là, je pris fort peu de repos ; mais je ne le regrettai point : j*avais assisté à une scène si imposante, la nature m*avait offert une fête si grandiose, que longtemps j*en garderai le souvenir.
Au point du jour, des tisons éteints ou à demi consumés gisent tout aotour du camp, le chameau dort d*an œil, son conducteur et Biram ronflent les poings fermés, la forêt émerge peu à peu de l'obscurité, et, oubliant leurs frayeurs de la nuit, les oiseaux recommencent leurs gaies chansons. Comme il nous faut au plus tôt retrouver notre chemin , je dis adieu à Toasis du Tottall, que nous côtoyons longtemps encore. Je ne rencontre que peu d'indices et, pour la plupart, ils ont Tair effaré. De temps à autre apparaît un chétif village , où Ton peut se procurer un peu de vin de palme, et où Ton me fournit les renseignements les plus contradictoires. Règle générale, les indigènes connaissent mal leur pays, et s'ils le connaissent, surtout s'ils ont l'air de très-bien le connaître, il importe d'être ssr le qui-vive : peut-être a-t-on affaire à des nègres nomades, pillards, ennemis des blancs, qu'ils n'osent braver en foce, mais qu'ils se plaisent à leurrer par
ile fausses indications. C*est pourquoi je me décida à ne pins rien demander, et je mets en plein le cap à Vouest-demi-nord, persuadé que de cette façon j'arriverai finalement à Gandiol ou à Bétète.
Apparemment que la veille nous nous étions profondément engagés dans le Cayor, car nous cheminâmes toute la journée sans atteindre le but où je tendais, et la nuit survint sans me laisser le temps de me reconnaître.
Je n'appris que trop tôt où nous étions. Quelques instants après la halte, les coassements des crapauds et des grenouilles me révélaient le voisinage d'un lac ou d'un marais, dont les exhalaisons fétides arrivaient d'ailleurs jusqu'à nous. Afin de nous y soustraire, je fis transporter le campement à une faible distance de là, trop faible malheureasèment pour prémunir nos oreilles de la cacophonie doBt les hôtes de céans s'obtinaient à les régaler.'
Le repas fini , je me mis à fumer et, en guise de passe-temps, je fis jaser Biram. On se souvient qu'il était surchargé de gri-gris et d'amulettes. C'étaient ou des sachets de toile, les uns carrés, les autres ovales, épais d'un pouce, ou de cuir, pareils à des étuis à allumettes, ou des fragments de corne, ou des vertèbres de serpents; en un mot, toute une pacotille de marchand de bric-à-brac. Je n'ignorais pas que, "pour les indigènes de ces régions, ce sont là choses sacrées, encore qu'intérieurement elles ne
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'^ y mtiennenî qu'un chiffon sur lequel est transcrit un Ferset du Coran. Ils les achètent à haut prix à leurs /élicfaenrs ou à leurs marabouts. Or, comment, si jeune et dans une condition si modeste, Biram en avait-il pu tant acquérir? C'est là toute une histoire fa*il me conta, en suppléant par quantité de gestes à Tinsuffisance de son lexique français.
Après avoir longtemps travaillé à Rufisque au transport des arachides et dans les factoreries européennes, Biram père avait amassé un peu de bien. Le vieillard étant mort , le jeune Biram hérita de cinq moutons, d'un bœuf porteur et d'un enclos renfermant trois cases spacieuses. Le jour même où le père ferma la paupière , le fils reçut la visite de marabouts. Le défunt ne professait pas l'islamisme; n'importe , ils l'enterrèrent avec toute la pompe du rite musulman. Ils firent mieux. Ils s'installèrent chez l'heureux héritier et , de fil en aiguille, loi remirent, de l'ordre d'Allah, les gri-gris et les amulettes dont je le voyais paré. Tel de ces grigris le préserve de la fièvre, tel autre l'abrite contre les balles ; ce sachet de cuir, ce sera sa panacée contre l'infidélité de sa femme , si femme il prend; cette amulette d'ivoire fait de lui la coqueluche des belles de son village; bref, gri-gris et amulettes lui iont un bouclier contre la malechance, contre l'inibrtane, contre la maladie, contre tout péril, contre tonte espèce de maux.
u Et que Ie»r as-tu donné en retour? lui deman' daî-je.
— lis ont successivesient demandé mon bœaf, mes cinq moutons, bies trois cases et le jardin de mon père, me répondit-il : c'est là toat ce que j*avais; maintenant qu*il ne me reste rien , je me suis fait guide, mais je suis invulnérable I ! ! «
Pauvre et candide Biram!
Lorsque le soleil se leva, nous étions depuis longtemps en route, car la nuit avait été mauvaise. Vers huit heures, Biram s'écria :
K Maître, les bâtons! les bâtons! »
Je m'imaginai qu'il avait la berlue : de la main il me montrait à l'horizon un je ne sais quoi que sans doute, grâce à ses yeux de nègre, il discernait nettement, mais que, pour ma part, je ne voyais ni *peu ni prou ; et tout en poussant son mulet vers une éminence voisine, il persistait à crier : ce Les bâtons! les bâtons ! »
Bientôt je me rendis compte de cette exclamation : la veille au soir, je lui avais reproché de nous avoii égarés, de s^être posé en guide alors qu'à deui milles de Rufisque il était déjà tout perdu. Il était encore sous le coup de mes reproches, lorsqu'il aper eut dans le lointain les poteaux du télégraphe qui relie Saint-Louis à Dakar, en passant par les postes de Mouît, Gandiol, Bétète^ H'Bidjera et Rufisque. Ces jalons qui nous remett ient sur la bonne route,