CHAPITRE IV
tendre un Africain me parler à Sierra-Leone des lieui de mon enfance, de ma famille, de mes amis, qu'il connaissait aussi bien que moi.
Je fis avec lui maintes courses dans la ville et aux environs, mettant chaque minute à profit pour m'éclairer sur les mœurs des habitants, et grâce à Tescale plus longue que de coutume que fit le navire, je pus étudier sérieusement une colonie qui, je le pense, est destinée à jouer un rôle notable dans le mouvement civilisateur de FAfrique.
Le marché de Sierra-Leone est des plus curieux : il ne se borne pas au bâtiment qu*on a construit à cet usage; il embrasse en sus les côtés des rues adjacentes, où il se tient, soit dans de petites échoppes, soit par terre, auquel cas les vendeurs étalent leurs marchandises dans d^énormes cale* basses et sur des nattes artistement tressées. Les légumes et les fruits y abondent, et quels fruits délicieux! Ici, des barbadineSj dont on mange les graines; là, des sapodilles , semblables à des pommes brunes, d*une saveur exquise qui rappelle la fraise; puis de splendides régimes de bananes dorées; des avocatiers dont Tamande se cultive dans Teau , exactement comme les oignons de jacinthe; ailleurs, sur de larges feuilles de bananier, une sorte de pudding blanc : c*est Xefou-fou, fait de blé; plus loin, quantité de kolas, grosses amandes roses, enfermées dans des gousses vertes»
et dont les musulmans font une ample coiisommation; comme elles occasionnent une sorte d'ivresse lorsqu'on en mange beaucoup, les disciples de Mahomet les substituent aux boissons alcooliques dont Fusage leur est interdit. Il est avec Allah des accommodements !
La population de Sierra-Leone est très-bigarrée : formée de 1830 à 1848, elle se composait principalement d'esclaves capturés par les croisières françaises et anglaises qui pourchassaient les négriers. Amenés à Sierra-Leone, on les y proclama libres; on leur donna des terres à cultiver; enfin, la France et l'Angleterre se portèrent garantes de leur indé pendance et leur fournirent les moyens de se régénérer en se civilisant. Beaucoup d'entre eux moururent sur les navires de guerre qui les transportaient; d'autres succombèrent dans les premiers temps de leur installation, et c'est à peine si leur nombre atteint aujourd'hui cinquante mille. Mais ce sont eux qui occupent presque exclusivement tous les emplois , qui siègent au tribunal , qui ont en main la presse ; car il y a un journal à Free-Town , un journal imprimé en anglais; mais peut-être est-il trépassé aujourd'hui, car lors de mon passage il agonisait.
Il est pénible de constater que de mauvais sentiments animent la plupart de ces affranchis enversles Européens, à qui ils doivent tout. Malheur à celui