CHAPITRE IV
du cap, nous apercevons la carcasse d*un steamer, trois-mâts qui, en 1873 , s'est jelé à la côte; c'est V Europe, un des plus beaux vapeurs d'une compagnie anglaise qui faisait le service de Liverpool à la côte occidentale d'Afrique. Dans le principe» on essaya à diverses reprises de le renflouer; ce fut en vain. La cargaison a été sauvée, mais depuis cinq ans le géant est là, ses larges flancs hors de l'eau, s'engravant de plus en plus, avec ses grands mâts en l'air, pareils aux bras d'un noyé qui se débattrait dans un suprême efibrt contre les flots.
A partir du cap Palmas, on remarque le long de la côte de petits monts ondulés et boisés qui se pro« longent à l'intérieur : c'est le pays des Gréboês, qui ont beaucoup de similitude avec les Croumanes. On le qualifie de côte d'Ivoire, à cause du grand trafic qui, il y a quelques années, s'en faisait sur ce point.
Nous passons ensuite devant les pays d'Amalifou et de Fanti, à la côte d'Or, et devant le Dahomey, que je visitai au retour, et dont je reparlerai; pour le moment, comme les besoins du commerce ne nous obligent plus guère à nous arrêter, je vois un peu en hâte défiler : Grand-Bassam et Assinie, où l'on récolte l'or; le cap des Trois-Poinfes, le fort d'Eimina, Cape-Coast-Castle, théâtre des guerres contre les Aschantis; Winnebah, Accra, Adda-Foah; Yellow-Cofiee, où l'on s'approvisionne de victuailles; Wyddab, le grand et le petit Popo, Porto-Seguro ,
sur la côte du Dahomey; enfin Lagos, où pour la dernière fois on rencontre des constructions européennes.
Le 28 juin, après avoir entrevu la large écbancrure que creuse la Nun» branche principale du Niger, en se jetant a la mer, le Rio-Saa-Ni€olas et le Nouveau-Calabar, nous entrons dans la rivière Bonny où le Corisco fait halte. Je le quitte avec mes douze hommes et mes bagages, et, à dater de là, je n*ai plus à compter que sur mes propres forces.
CHAPltRE V
Bonny. — La fièvre jaune. — Brass. — Le roi Okia. — Égare dans les criques. — Découragement de l'équipage. — Un labyrinthe aquatique. — Manque d'eau douce. — Les récifs de la barre. — Nuit d'angoisse. — Âkassa.
Sur toute Tétendue du delta du Niger , les trafiquants européens, au lieu d'habiter les terres qui sont très-insalubres, s'établissent sur des pontons, ancrés à Fembouchure des rivières. Ce sont de grands navires démâtés dont l'avant est aménagé de manière à pouvoir servir de logement. La partie restante, couverte d'un toit de zinc ou de toile à voiles, est affectée à tous les besoins du commerce. Elle sert à la fois d'entrepôt et d'usine pour la préparation des huiles de palme, que les indigènes y apportent dans leurs pirogues, et qu'ils échangent contre des produits européens. En un mot, le traitant vit sur l'eau, y fait ses affaires, et ne va que très-rarement à terre, je veux dire lorsqu'il y est absolument contraint.
Longtemps Bonny fut le lieu de prédilection des négriers, qui y prenaient leurs chargements de bois d'ébène, car tel est, on le sait, le terme dont les marchands d'hommes qualifiaient les esclaves. Jadis, les habitants de ces régions étaient anthropophages,
et H ne faut pas s'avenlurer loin de la côte pour retrouver des tribus chez qui les repas de chair humaine sont encore en honneur.
Le roi actuel de Bonny , Georges Peppel , a été élevé en Angleterre; ils^habille à Teuropéenne, fait le commerce d*huile de palme, et y consacre un petit steamer dont les Anglais lui ont fait présent. Les indigènes ne ressemblent guère à leur roi : ils sont restés sauvages et païens, et leurs chefs euxmêmes n'ont qu*une faible teinture de civilisation. A vrai dire, Georges Peppel est plutôt un agent anglais qu'un roi , et tel chef subalterne a sur son peuple plus d'influence et de pouvoir que lui. Les habitants vont tout nus; les femmes mêmes ne portent un pagne autour des reins qu'après leur mariage. La ville nègre est insalubre, entourée qu'elle est de marigots pestilentiels; boueuses et sales, les rues sont semées de canons de tout calibre , sans afluts, dont ces grands enfants d'indigènes sont trèsfiers, quoiqu'il leur soit impossible d'en faire usage, car ce sont des pièces hors de service que les Anglais leur ont vendues pour satisfaire leur belliqueux enfantillage.
Au centre de la ville s'élève un temple , sorte de cage en treillis , où sont amoncelés des crânes , des squelettes humains, des idoles en bois, des têtes d'éléphants, des serpents desséchés, autant de fétiches que la population vénère avec ferveur.