CHAPITRE V
Ju-Ju-TowD, localité située de Fautre côté de la rivière et où résident les ministres du culte idolâtre, forme une sorte de rempart contre Tinvasion civilisatrice et chrétienne des Européens.
La monnaie de Bonny consiste en une espèce de petit fer à cheval en bronze, appelé manilla, épais de deux centimètres, et valant vingt-cinq centimes ; on y accepte aussi les cauris [cyprea moneta)^ ou kourdis, qui ont cours dans tout le bassin du Niger et dans l'Afrique centrale.
Les indigènes de Bonny appelent leur propre contrée Okoloma; leurs voisins d'Ibo la nomment Okoloba , Obani et Ibani , et les gens d*Aboh , Osiminnkù. Il semble qu'à Torigine Bonny se soit peuplée d*esclaves de Flbo; néanmoins ses habitants actuels ont un langage particulier, qu*on entend également dans la bouche des indigènes du Nouveaa-Calabar, région limitrophe de Bonny.
Nonobstant les précautions dont ils s'entourent, et bien qu'ils s'installent sur des pontons au lieu d'habiter des rives insalubres, les trafiquants européens de Bonny subissent néanmoins les influences mortelles du climat. Lorsque le Vent, soufflant de l'intérieur, apporte à l'embouchure de la rivière les émanations dont il est chargé, un malaise indéBnissable s'empare de l'Européen le plus résolu ; et si chaque jour, au retrail de la marée, la brise de mer ne venait balayer les miasmes qu'il respire, et
rafraîchir ses poumons, pas un ne pourrait résister à ce climat meurtrier. En 1873» la brise de mer cessa de souffler quinze jours durant. On ne respirait que Tair empuanti des marais, dont les vapeurs fétides emplissaient Tatmosphëre. II ne se passait pas de jour sans que des blancs tombassent malades; un matin, la fièvre jaune s^abattit sur eux. Ils étaient là quarante-six, tous également robustes» tous parfaitement aguerris contre la malaria et contre les privations.. . Quatre seulement échappèrent au fléau ; ce furent : le capitaine Gierris, M. Knight, le D'Mac' Dréal» et un traitant anglais de passage; les deux premiers sont encore aujourd'hui à Bonny. Cest un terrible ennemi que cette fièvre jaune! Les indigènes, dans leur langage imagé, Tappellent la moisson des blancs j et, hélas! ils ne disent que trop vrai. Au début , elle s*annonce par des maux de reins, par un assoupissement de toutes les facultés, entrecoupé de vomissements blancs et verdâtres, auxquels succède une prostration complète. Puis les vomissements deviennent noirâtres... c'est là le signe de la mort. En quelques heures le patient n*est plus qu*un cadavre , et , comme si le fléau s'acharnait sur sa proie, aussitôt que la vie Fa quitté» le corps, tant la décomposition est prompte, jaunit et noircit. Il est rare qù*on en réchappe : une fois les symptômes bien caractérisés, c'en est fait. Et c'est en riant que les indigènes vous voient mourir.. .