‹ Niger et Bénué: voyage dans l'Afrique centraleChapitre 42 sur 145 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Leurs dieux , prétendent-ils , ne souffrent pas que l'homme blanc s'implante en Afrique , et bon gré , mal gré, quiconque les brave doit périr.

Les habitants de Bonny m^ayant assuré qu*il n*est pas possible d*atteindre le Niger par leur rivière , mais que les criques de Brass m*y pourraient mener, je m*y transportai. Mais auparavant je passai par Opobo, où je vis le roi Ja-Ja» un des chefs indigènes les plus sympathiques aux Européens. 11 a fait construire dans sa ville un abri destiné exclusivement aux blancs qui pénètrent chez lui. Grand trafiquant d'huile de palme, riche, puissant, redouté et respecté de ses voisins, il rend des services réels au commerce et à la civilisation.

Aussitôt arrivé à Brass, je pris mes dispositions pour gagner le Niger dans un canot à demi ponté , monté par mes douze Croumanes, et contenant mes bagages et mes provisions. Mon premier soin fut de m*enquérir d*un guide; seul, le roi des Brass m* en pouvait fournir un , et dans ce but je le fis appeler à la factorerie de M. Soncké qui m'avait offert Thospitalité. Il y arriva bientôt en grande pompe, dans une pirogue que nageaient trente nègres , et dont la quille était ornée d'un vaste drapeau multicolore.

Après les saints d'usage et la remise de divers présents destinés à me faire bien venir de lui , je lui demandai un guide qui me conduirait au Niger

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par les criques de Brass. En m^écooltnt , il se crut de prime abord le jouet d^une mauvaise plaisanterie; comme j'insistais, il se déconcerta, et même se prit à trembler. Enfin , lui ayant enjoint de me répondre, il s*écria que j'exigeais de lui une impos* sibiiité. Je m'indignai, il persista; je me mis en colère, je le menaçai...

« Tu peux , répliqua-t-il , me tuer , saccager ma ville et réduire ma tribu; l'homme blanc est fort, je le sais ; mais je souffrirai tout plutôt que d'accéder à ta demande. Si aujourd'hui , moi Okia, je te donnais un guide, demain les habitants du bas Niger me déclareraient la guerre, et certainement je payerais de ma tète une si coupable imprudence. »

Devant un tel entêtement inspiré par la peur , je vis bientôt qu'il n'y avait rien à espérer, et, tout en pestant contre la couardise de mon noir monarque, je renonçai à l'espoir de me procurer un guide. Néanmoins, me confiant au courage de mes Cronmanes et à la fidélité de ma boussole, je résolus de marcher en avant.

Mon départ de Brass fut triste : les Européens sympathisent vite dans ces sauvages et tristes régions, si fécondes en périls, en misères de tous genres. M. Soncké était devenu mon ami, et, en me faisant ses adieux, il ne put me voiler ses inquiétudes :

a Je sais, fit-il, qu'en trente-deux heures les naturels vont au Niger par les criques; basez-vous

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sur ce calcul. Si dans deux jours vous n*y êtes point parvenu, c'est que vous serez égaré, et alors

— Merci, répondis-je, merci et adieu.

— Vous ne voulez donc pas renoncer à un projet insensé, et partir par Akassa ?

— Non; je ne suis pas venu si loin pour reculer. Je suis d'ailleurs décidé à explorer ces criques. Adieu, mon cher Soncké! »

£1 sur un signe de ma main , mes rameurs fendirent vigoureusement les eaux, et le canot ne tarda pas à s'engager dans l'un des nombreux circuits qui ravinent la marécageuse contrée de Brass ou Nimbé.

Rien ne saurait rendre la morne tristesse de ces criques du delta du Niger, avec leurs mangroves dont les racines osseuses plongent dans l'eau comme les pattes de monstrueuses araignées. On n'y entend pas un cri d'oiseau, on n'y voit ni une fleur ni un brin d'herbe. C'est un dédale aquatique, bordé d'arbres aquatiques eux-mêmes, qui croissent dans un limon fangeux, où il est impossible de poser le pîed sans courir le risque de disparaître sous la vase. La crique où je m'engage au départ est fort large; la direction en est bonne : l'aiguille de mon compas marque le nord-nord-ouest; si elle est partout la même, pensai-je, demain je serai au Xiger.

A la nuit tombante, nous stoppons. Tant bien que

mal je me couche à rarriëre de la pirogue, et, enveloppé de mon burnous, j^appelle le sommeil dont j'avais un pressant besoin. Hélas! je ne fermai pas la paupière : les moustiques, qui, pendant le jour, m'avaient déjà cruellement torturé, maintenant que le bateau est immobile, fondent sur moi, hargneux, tenaces, affamés. Ce ne sont point nos gros moustiques d'Europe, ni même du Sénégal, dont le susurrement vous avertit du mal qu'ils vont vous faire, et dont, après tout, on se préserve au moyen d'une énergique ventilation ou d'une bonne moustiquaire; ceux-ci, les mouches de sable, comme ils s'appellent, sont presque imperceptibles, et ils se faufilent à travers les mailles de la plus délicate mousseline; ils sont noirs , et leur piqûre est si venimeuse qu'il s'ensuit une enflure immédiate. C'est par centaines qu'ils s'abattaient sur moi. Criblé de leurs piqûres au visage et aux mains, vainement je châtie leur téméraire audace; aussitôt des centaines d'autres accourent à la rescousse et, à leur tour, affrontent avec rage ma colère, comme s'ils étaient heureux de payer de leur vie le charme de me torturer un instant. Toute la nuit je luttai contre ces légions invisibles et sans cesse renaissantes; je me démenais furieusement; la fatigue, la douleur, le dépit m'enfiévraient; je m'excoriais le visage et les mains, car le venin de ces maudits insectes m'y causait d'insupportables démangeaisons.

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