‹ Niger et Bénué: voyage dans l'Afrique centraleChapitre 43 sur 145 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Quelle nuit! et quel matin lui succède!...

Un jour cru, bas et humide, glisse entre les rameaux décharnés des mangroves, et blanchit peu à peu le sillon aquatique où nous voguons; pas un cbant d*oiseau saluant Taurore, pas un cri de bôfe fauve...; rien que le calme lugubre d'une nature noyée I

a Aux avirons, mes enfants I... Bientôt nous allons voir le beau Niger !... »

Et mes Croumanes reprennent leurs rames, et sous leurs vigoureux efforts, le canot continue sa [ course. Autant que possible, je tâche de suivre Tartère la plus large; mais les méandres, les bifurcations se multiplient et s'embrouillent de plus en plus; Taiguille de mon compas de variation évolue étrangement, et souvent elle fait en moins d'une demi-heure tout le tour du cadran, m'indiquant ainsi les zigzags de la route qui, à tout instant, revient sur elle-même.

Voici la nuit, et nous ne sommes pas sortis de ce labyrinthe!

Je cachai mon inquiétude à mes hommes, avec qui je partageai mes provisions de bouche ; ils ne tardèrent pas à s'endormir, car les moustiques, je Tai dit, ne s'attaquent guère aux noirs, soit à cause de la dureté de leur derme, soit à cause de Fodeur que leur corps exhale.

Quant à moi, incessamment harcelé par mes

impitoyables ennemis, je passai une nuit pire encore que la précédente. Si vives, si cuisantes étaient leurs piqûres que, par moment, au risque d*étouffer, je m'enveloppais la tête d*un gros drap, aGn d'échapper, ne fût-ce qu'une minute, à des tortures que je suis impuissant à décrire, mais dont jamais, non, jamais le souvenir ne s'effacera de ma mémoire.

Et je restai là debout, écoutant ce silence de mort, qu'interrompait seul de temps à autre le craquement lugubre des branches, au travers desquelles se glissait quelque gros serpent.

Le lendemain, je me dirigeai plein ouest, sans m'attacher à suivre les grandes artères. D'abord tout alla à souhait; mais bientôt la crique se rétrécit, et nous voilà arrêtés court par une barrière infranchissable de palétuviers : c'est un cul-de-sac; il nous faut rebrousser chemin. Cinq fois pareille mésaventure se reproduit, et la nuit nous surprend sans que nous ayons même pu retrouver l'artère principale, que fort imprudemment nous avions quittée.

tt Si au bout de deux jours vous n'avez pas atteint le Niger, prenez garde! c'est que vous serez égaré dans un inextricable fouillis de criques ; ne songez plus alors qu'à mourir. »

Pendant toute cette nuit, nuit affreuse entre toutes, ces sinistres paroles, que j'avais entendues à mon départ de Brass, tintèrent à mes oreilles comme un glas funèbre»

Page 1