CHAPITRE YIII. 14e
et des caïmans. J*y vis un temple fétichiste, dont rentrée est gardée par trois idoles informes, taillées dans du bois, grossièrement peinturées, et adossées contre des piliers ; Tintérieur renferme quantité d'autres divinités, ainsi que bon nombre de crânes humains et de squelettes d'animaux.
Tout à coup, des chants, des cris et le bruit du tam-tam attirèrent mon attention. J*en demandai la cause : on me répondit que le roi fêtait un de ses alliés, dont il venait de recevoir la visite. Aussitôt après il se fit un mouvement parmi la multitude groupée à Tentrée de la hutte royale; des indigènes en sortirent et vinrent à moi :
«Le roi notre maître, me dit Tun d'eux en langage d'Ibè, que traduisait mon guide d'Onitsha, le roi prie Thomme blanc d'entrer dans sa demeure , et d'assister aux réjouissances qui y ont lieu. )>
J'acceptai. Après avoir traversé trois corps de logis, séparés les uns des autres par de toutes petites cours plantées d'un seul arbre , j'arrivai à la salle d'honneur : c'était un simple carré, bordé sur trois de ses côtés d'étroites galeries, si basses qu'à peine un homme s'y pouvait tenir debout. Dans l'une se trouvaient le roi d'Accré, qui me parut âgé de quarante-cinq ans environ, et son visiteur et ami le roi Oputa, souverain de la riche contrée d'Ogbekin, située plus haut, sur le Niger* Tous deux se levèrent à mon arrivée, et m'accueillirent
avec d^évidentes marques de respect et de bienveillance.
De ma vie je n*oublierai Timpression que me fit tout d'abord la vue d'Oputa. C*est un homihe jeune encore» de trente ans à peine; ses yeux, son front, toute sa physionomie portent Tempreinte d^une amëre tristesse qui surprend chez leâ nègres , dont habituellement les traits accusent tout ensemble une complexion joviale et de la trivialité. D*où provient chez Oputa cette mine rêveuse, mélancolique, qui visiblement trahit d'intimes et vives souffrances...? Sa vie aurait-elle été marquée par quelque drame douloureux, et par quel phénomène étrange, au lieu de se dénouer dans le sang, dans le rire et dans Torgie, a-t-il laissé sur cette face noire les traces de ces longs et cuisants regrets où sa pensée semble s*abimer...? Quoi qu'il en soit, instinctivement je me sentis attiré vers ce jeune chef, dont les dehors sauvages contrastaient si singulièrement avec sa figure pensive et réfléchie.
Oputa, grâce à ses rapports avec la côte, en était arrivé à comprendre quelques mots d'anglais; moimême je m'étais fait un petit vocabulaire renfermant quelques expressions propres à la langue d*Ib5 , et quand nous demeurions court, mon guide d'Onitsba nous venait en aide.
Je pps place près des deux rois, qui aussitôt m'ofirirent eux-mêmes le kola et du vin de palme.