‹ Niger et Bénué: voyage dans l'Afrique centraleChapitre 69 sur 145 · CHAPITRE VIIL ISJ · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIIL ISJ

Alors reprirent les chants et les danses. Celaient de véritables saturnales. Tour à tour chacun des spectateurs se levait, et exécutait des entrediats échevelés; les femmes du roi et celles de son ami s'en mêlèrent, et, sans souci de leur rang, luttèrent d'extravagances avec les plus bouffons. En même temps une manière de troubadour, genre griot, debout derrière nous, psalmodiait les faits d'armes do jeune roi, en les entremêlant des louanges hyperboliques de rhomme blanc, et à chaque mesure de ce panégyrique rhythmé, on entendait résonneries noms d'Oputa et de Béké (esprit).

Le roi d'Ogbekin conservait son air rêveur ; il ne sourcillait point, sa figure ne trahissait nulle émotion, et tandis qu'autour de lui , tous, y compris ses femmes, se gorgeaient d« rhum et de gin, seul, bien qu'il en absorbât sa bonne part, il restait impassible. Pourtant il ne posait pas , ne se préoccupait pas de sa personne : pauvrement vêtu, encore qu'il soit le maître d'une opulente contrée , en fait de parure et d'ornements dont les autres chefs sont si fiers, lui, il n'avait sur le corps qu'une longue robe effiloquée, et qu'un grossier bracelet de cuivre au bras. Ce n'est pas non plus qu'il éprouvât de la répulsion pour des plaisirs grossiers ou du dédain poar les objets de parure : lui-même , par quelques brèves paroles, il excitait ses femmes à la danse , et 86 dérangeait pour leur verser à boire ; si on lui

montrait un couteau ou des perles d^Europe, il les admirait. Il n'était ni dégoûté ni blasé; son attitude était tout simplement une suite de son naturel , et la rêverie, la tristesse répandues sur son visage, c'était ou son cachet à lui propre depuis toujours, ou reflet d'une violente douleur. Mais quelle douleur, je le répète , avait pu laisser des traces si profondes sur ce faciès sauvage...?

Cependant les danses succèdent aux danses» les rapsodies guerrières aux plaintives mélopées» les fifres sifflent, le tam-tam fait rage, et comme la fête menace de durer longtemps, je m'apprête à quitter mes hôtes, et à rejoindre mon campement, où m'attendait le déjeuner dont j'avais grande envie.

Quand mes amphitryons surent pourquoi je me séparais d'eux, ils s'opposèrent à mon départ, et me menèrent dans une cour, dont les galeries servaient de cuisines et où alors même plusieurs vieilles femmes paraissaient fort occupées. La perspective d'un repas nègre ne me souriait guère. Je savais par expérience en quoi il consiste, fût-ce celui d'un roi, et mou filet d'hippopotame, flanqué de riz et de bananes, m'alléchait bien autrement. Par bonheur il me vint à l'esprit une idée : j'ordonnai à l'un de mes Croumanes de s'en aller au plus tôt quérir mon Vatel , See-Breeze , et de lui enjoindre de m'apporter le déjeuner. Par là, je faisais d'une^^

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