‹ Niger et Bénué: voyage dans l'Afrique centraleChapitre 70 sur 145 · CHAPITRE Vni · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vni

pierre deux coups : je régalais généreusement mes botes, et, tout en apaisant ma faim, j'évitais leurs graillons.

Touché de ma générosité, le roi d'Accré me témoigna sa reconnaissance par un bon gros rire ; rimpassible Oputa lui-même semblait ravi.

See-Breeze ne tarda pas d'arriver avec le fameux filet en question; en le voyant, les deux rois s'assirent au beau milieu de la cour, et s'apprêtèrent à manger sur leurs genoux. Mais il y avait sous la galerie des caisses vides, qui sans doute avaient contenu des bouteilles de gin; je les fis disposer en forme de table, après quoi nous déjeunâmes.

Au dire de voyageurs, la chair d'hippopotame serait exquise. Bien que je fusse affamé, j'avoue qu'elle ne répondit pas à mon espoir. Précisément parce que j'avais grand'faim, j'en mangeai avec un certain plaisir, mais elle me parut fadasse. Je me rabattis sur le riz et les bananes. Quant à la part fournie par les rois, mes hôtes, à ce pique-nique, je n'y touchai que tout juste, et uniquement pour ne les pas froisser : une forte odeur d'huile de palme s'exhalait d'un brouet quelconque où l'on avait déchiqueté une poule. J'en fus écœuré. Pour la bouillie de maïs, elle était si épaisse que j'eus de la peine à en avaler une lippée. 11 en fut tout autrement des ignames, auxquelles, depuis quelque temps ^éjà, j'avais pris goût, et qui, bien que tout uni-

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ment bouillies, flattèrent on ne peut plus agréablement mon palais.

Cependant il fallut s'arracher à ce festin. See- Breeze en enleva les reliefs, et je voulus prendre congé des deux rois. Mais ils n*entendaient pas me quitter ainsi, et ils m'escortèrent» suivis de leur monde. En tournant la hutte royale, je remarquai dans une anse formée par la crique toute une petite flottille pavoisée : c'étaient les pirogues d'Oputa. Il faut croire qu'il avait réglé Tafiaire pour laquelle il s'était rendu chez son ami le roi d'Accré, car Jl donna le signal du départ, et aussitôt ses gens de s'élancer dans les canots. Lui-même monta dans celui du centre, et mMnvita à Ty rejoindre :

a Vous retrouverez vos embarcations, me dit-il, làbas, à la pointe du village, où nous devons passer, n

En toute hâte je fis prévenir par un Croumane ceux de ma troupe de se préparer à partir, et je m'embarquai avec Oputa, après avoir chaleureusement remercié le roi d'Accré de son excellent accueil, et lui avoir laissé quelques présents, en retour desquels il fit remettre à mes hommes des volailles, des ignames, des bananes, qui furent les bienvenues.

Au centre de la pirogue royale était dressé un pavillon en nattes, sous lequeHes femmes d'Oputa s'assirent; lui-même, debout à Tavant, il surveillait le départ des onze canots dont se composait sa

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flottille. Posté près de lui , un de ses dignitaires avait embouché un long porte-voix en zinc , pareil à ceux de nos bateleurs forains : Oputa l'avait acheté à un traitant more du Niger, qui la tenait Dieu sait de qui. Cependant le nègre y soufflait de tous ses poumons, et en tirait des accents lugubres que Técho répétait au loin... C'était le branle-bas du départ, auquel toutes les pirogues obéirent aussitôt. Ce spectacle n*était ni sans originalité ni même sans quelque solennité : se détachant les uns après les autres du rivage, les canots s'en venaient en bon ordre occuper chacun sa place dans Tescorte , et je constatai qu*Oputa, qui ne parlait guère, sur un sigue, sur un mot, était ponctuellement obéi.

Je trouvai mes deux embarcations à l'extrémité de la ville ; je les fis se joindre à l'escorte du roi, et pendant une heure et demie nous allâmes de conserve.

A un endroit où la crique se bifurque, nous nous quittâmes. Oputa retournait au Niger par la crique ouest , tandis que je devais naviguer vers l'est pour gagner le pays de N'Subé. Il me fit d'afiectueux adieux , car il paraissait avoir compris l'espèce de fijmpathie que m'inspirait son étrange nature. Il essaya aussi de me détourner de mon projet ^'explorer l'intérieur de N'Subé :

«Vous allez rencontrer la guerre, me dit-il, et vous courrez de graves dangers. »

Mieux que cela, il m'ofirit des hommes et des

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pirogues d*escorte; mais je déclinai sa proposition , la faiblesse de mes ressources me défendant de Taccepter. Toutefois je lui promis une visite à Ogbekin, à mon retour au Niger. Je lui remis ensuite quelques présents, et me séparai de lui, certain d*avoir conquis son amitié, dont plus tard, d'ailleurs, il me fournit des preuves.

La contrée où je pénétrai, après avoir abandonné les tribus d*Obosbi, se nomme Tlsuamà-Ibb. Elle forme le centre de ce vaste empire dlbô qui s'étend depuis le pays des Akpotos et des Mitshis jusqu'au delta du Niger, et depuis la brancbe occidentale du Vieux-Calabar jusqu'aux monts Video. Cette partie, risuamà, est beaucoup plus saine que la côte; le sol en est plus élevé et plus sec, et Tair n'y est pas chargé de ces miasmes paludéens qui, dans les régions sud arrosées parles rivières du delta, engendrent la fièvre jaune.

Dans risuamà on parle le pur langage d'Ibè. Ses principales villes sont : Isiago, Isuamà, Ëlugà et Abaga, bâties toutes les quatre sur des hauteurs et à Tabri des marigots.

La rivière Inam traverse une partie de la contrée; è. proprement parler, ce n'est qu'un bras du Niger, qu'elle quitte à Omodeno, au pays de Nâ, et où elle retourne en dessous d'Onitsha, par la large crique d'Amambara, après un parcours d'environ vingtdeux lieues dans l'intérieur.

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Parmi les indigènes que j'avais observés aux marchés d'Onitsba, il en est dont la tète est comme scalpée en maints endroits, et le corps tatoué à Texcès : ce sont les nègres cannibales de Flsuamà, où souvent j'en ai rencontré sur ma route. C'est au moyen d'une opération très-douloureuse , pratiquée sur les enfants dès leur bas âge, que s'obtient cette barbare coiffure : on leur enlève le cuir chevelu, par festons, de manière à ne leur laisser au milieu du front qu'un toupet, et une touffe de cheveux aux deux tempes. C'est là une marque de noblesse à laquelle les fils des familles opulentes ont seuls droit. Aussi est-ce à eux que l'on confie les emplois publics. Respectés de tous, on les salue du nom à'Itshis; ils semblent très-fiers de ce sauvage stigmate dont nul^ hors d'eux, ne se peut parer. La plupart ont aussi le corps couvert des plus ianfastlques tatouages : j'en ai vu sur la figure de qui est dessinée une balance, dont les deux plateaux pendent sur les joues, et dont le pivot décore le milieu du front. D'autres imitent, sur le torse et le long des jambes, les carrés et les losanges d'une corde qui y serait enroulée ; d'autres encore ont sur la poitrine de frustes images d'animaux malfaisants, mais fétiches. Pour eux ce sont autant de signes û'un rang élevé.

Outre les grandes divisions du pays d'ibb, àsavoir : l'kuamà au nord; l'Abo, avec les ville d'Arb,

d'Amazuri et d'Abazim, au centre; Bonny ou Obané, Brass ou Nimbé, Adony et Okrika, au sud, chacune de ces régions se divise elle-même en districts habités par des tribus qui ont toutes leur langue, leurs costumes, leur caractère propres, et sont en majeure partie antropophages.

A première vue, la religion des naturels de Tlbo semble n^être qu'une grossière idolâtrie; mais si Ton étudie attentivement le fond de leurs croyances, on s*ék)nne d'y retrouver certains traits du judaïsme, gravement altérés, cela va de soi, par Feffet du temps et de la barbarie. J'ai observé ce singulier rapprochement, non-seulement parmi les indigènes du Niger, mais jusque chez ceux qui peuplent larive gauche du Bénué où se rencontrent les mêmes rites religieux. C'est ce qui m^ncline à supposer qnV temps jadis des partis d'Israélites ont émigré parla, et qu*à la longue ils s'y sont assauvagis au point de n'être plus reconnaissables ni physiquement ni moralement.

Quoi qu'il en puisse être, les gens de l'Ibb ont foi en un Dieu tout-puissant, qui règle leurs destinée8,N les récompense et les punit. Ils l'appellent TshuH ou Tchi, Etre suprême. Toutefois, ils en vénèrent an autre qui, d'après eux, a créé le monde et l'homme; c'est Orissa ou Tshukù-Okékéj qui égale en puissance Tshukù.

Pareillement ils croient l'existence de mauvais

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