CHAPITRE XI
yeux. Elles avaient la peau noire, mais de forts beaux traits, de grands yeux fendus en amande et ombragés de longs cils recourbés, le nezaquilin, les lèvres fines, la chevelure ondée et très-longue ; bref, c*étaient des Moresques , pareilles à celles du Sénégal.
« Voilâmes favorites, fit Oputa. Je les achète aux caravanes qui arrivent de là-bas • , ajouta-t-il en étendant le bras dans la direction du nord et de Porient, c'est-à-dire du Soudan et des pays limitrophes, d*où véritablement les rois nègres tirent les plus beaux ornements de leurs harems.
Bientôt je me convainquis qu'envers ses femmes, Oputa était plein de douceur et de bonté. Lui, qui toujours et vis-à-vis de tous avait un air rembruni, en ma présence, il les embrassait, jouait, riait avec elles; en un mot, leur témoignait une vive afiTection. Au rebours des négresses, chez qui Fart de plaire est chose inconnue, les favorites d'Oputa ont de la coquetterie. Cest ainsi qu'au moyen d'un crayon d'antimoine, elles se teintent le bord de la paupière, ce qui donne à leurs yeux de braise ardente an je ne sais quoi de velouté, de profond, de voluptueux. Leur chevelure, longue et ondée, est soignée et peignée avec une évidente recherche, leurs mains sont bien entretenues, et, à l'instar des Levantines, elles se teignent les ongles en rouge avec des feuilles de lalaij le henné des Orientales.
196 MGER ET BÉNUÉ.
II y avait là une enfant de douze ans qu*Oputa se complaisait à faire rire.
tt C'est, me dit-il» une jeune esclave achetée il y a quelques jours seulement; elle vient du pays de Sokoto.
— Pauvre enfant! fis-je involontairement. . ^i
— La veux-tu? répliqua le roi, qui semépritMr le sens de mon exclamation. La veux-tu? je l0ii> donne. - "*
— Non, dis-je, merci. Nous autres Earopéanti nous n*avons et ne pouvons avoir qu^une senb femme, et avant d'en faire notre compagne, tvaBt de l'associer à nos joies et à nos douleurs, nous Taimons.
— Eh quoi I une seule femme ! exclama-t-U.
— Assurément.
— Et la même pendant toute la vie !
— Pendant toute la vie. »
N'en croyant pas ses oreilles, par deux fois Opnta se fit répéter mes paroles par le guide d'Onitshi; puis il les traduisit à ses femmes, qui, je le confene, les accueillirent par des éclats de rire aussi bniyiats qu'unanimes. Très-certainement, — tant inoaij|||K gage les ébouriffait, — elles n'en croyaieiftiiMii Toutefois leur rire était si franc, que pour nn^j|pM^< j'en perdais ma gravité. -^v .-.
ttMais, interrompit Oputa, les blancs sont^lnè bien pauvres?
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— Ils sont très-riches, au contraire; il y en a même d*assez riches pour t'acheter à eux seuls tout ton pays. Mais la femme des blancs ne s*achète pas.
— Ah!...
-^ Non, celui qu'elle aime, elle le prend pour mari , et elle n*est pas son esclave , mais sa compagne, son amie, son amie pour toujours, et, à moins qu*il ne meure jeune encore, jamais elle ne donne son cœur à un autre. »
Mon entourage comprit-il la portée de ce langage? Je ne sais. Cependant les rires avaient cessé; et, silencieuses, elles m'écoutaient , ces pauvres créatures, si belles physiquement, si déshéritées Qioralement
Le lendemain Oputa fit célébrer dans sa case d'honneur le Moàj grande fête de famille, toute privée , du reste, et qui se renouvelle dans chaque demeure, et il m'y convia. Il fit d'abord servir un repas auquel assistèrent ses favorites, tandis que &es autres femmes festoyaient dans leurs huttes. Au fond de la salle s^élevait un gradin, près duquel étaient rangées trois idoles en bois bizarrement peinturées, sorte de dieux lares, appelés Tshij Ihenga et Ofo.
Le repas terminé , le roi monta sur le gradin, et ^our à tour appela à lui chacune de ses favorites, 6iî lai adressant cette brève harangue :
tt Que le bonheur soit sur ta tête et remplisse ma maison I Que ceux qui te veulent du bien soient bénis de Tshukù ! Que les méchants qui prétendent te nuire soient ^confondus ! »
Puis il remit à chacune, à titre de présent, Tun ou Tautre objet de parure.
Enfin saisissant une jarre de vin de palme , il en arrosa la tète des trois idoles, en invoquant sur lui, sur les siens et sur ses parents décédés les faveurs de Tshukù.
Comme toute réjouissance nègre, le Moà se termina par des chants et des danses. Peu à peu les femmes s'enivrèrent de gin , et préludèrent devant les idoles à des bacchanales qui durèrent toute la nuit. Il en était de même dans chaque case , d*où sortaient les bruits les plus discordants. Au dedans régnait partout Forgie, tandis qu'au, dehors les jeunes gens allumaient des feux d^ joie et tiraillaient en Tair avec les rares fusils qu^ possède la tribu.
Mais il était temps de se remettre en route^ Depuis mon arrivée à Ogbekin, j'avais eu tout 1^ loisir nécessaire , non-seulement pour y visiter c^ qui m'intéressait, mais aussi pour me préparer à d^ nouvelles courses. J'avais entre autres échangé aveo Oputa certains produits qui m'allaient devenir inn^ tiles sur le haut fleuve et au Bénué, contre d'autres qu'il avait lui-même achetés aux blancs, et qui y
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sont très-estimés. Cest le cas poar les cotonnades et pour les métaux, pour les cuivres surtout, tandis que les perles y sont fort peu recherchées.
Avant de quitter Ogbekin, je retournai à Fendroit où mon Croumane était inhumé. J'y fus témoin d*un triste spectacle : la terre y avait été violemment remuée , et le mort déterré ; les ossements , èpars dans le voisinage, hélas! n'indiquaient que trop ce qui s'était passé. C'étaient les hyènes, les cbacals, ces funèbres rôdeurs de nuit, qui les avaient mis à nu. Je les fis rassembler et déposer dans la fosse, sur laquelle je plantai le tronc d'un jeune palmier, dans l'écorce duquel j'avais gravé au couteau ces mots :
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