AVANT-PROPOS
qui ne lui doiv^e quelque indication utile. Nous regrettons seulement que le cadre de cet ouvrage ne nous ait pas permis de profiter davantage de son érudition toujours prête et de son infatigable obligeance.
Novembre 1902.
Une seconde édition nous permet, plus tôt que nous ne l'espérions, d'apporter à ce volume un certain nombre de corrections et de tenir compte de découvertes faites encore tout récemment sur un sol qui ne cesse de fournir des documents à l'archéologie, à l'art et à l'histoire. M. Véran, architecte des monuments historiques pour la ville d'Arles, nous a très aimablement dirigé à travers les chantiers des fouilles qu'il poursuit avec sa science et sa conscience accoutumées. Qu'il reçoive ici l'expression de notre gratitude, Nous devons renouveler aussi nos remerciements à M. Lacaze-Duthiers dont le zèle amical n'a cessé de mettre à notre disposition, avec une générosité parfaite, sa profonde connaissance des antiquités arlésiennes.
Nîmes. — Esplanade, Arènes, Fontaine de Pradier, Palais de Justice.
Un illustre géologue signalait, vers le début du dernier siècle, le caractère éminemment social ou sociable du sol français qui, graduellement, en se rapprochant de la frontière, semble annoncer le pays nouveau auquel il va se joindre. La remarque d'Elie de Beaumont est vraie aussi de ce que le travail de l'homme a ajouté à la nature.
Quelle admirable préface à l'Italie antique que nos monuments romains de la région du Rhône ! Nous ne croyons pas que, Rome exceptée, l'Italie elle-même présente un ensemble pareil à celui que nous offrent Nîmes, Arles, Orange, Saint-Rémy, sans parler de Vienne, Fréjus, Riez, Vaison et d'autres régions moins célèbres où revivent encore dans de précieuses ruines la puissance et la gloire du peuple conquérant et civilisateur.
Aucun temple gréco-romain ne l'emporte sur la Maison Carrée ; les arènes d'Arles ou de Nîmes sont mieux conservées que le Colisée. Quant au pont du Gard, c'est une œuvre unique au mondée
Si nous ajoutons (et le Pont du Gard le prouve particulièrement) que ces merveilles monumentales nous apparaissent sous un ciel éclatant, au milieu dune nature pittoresque, variée, jamais banale, nous pourrons affirmer que peu de pays méritent plus d'être explorés, qu'il s'agisse d'art ou de paysages, que notre Provence. On pourrait, il est vrai, en dire autant de la France tout entière. S'agit-il même des seuls monuments romains ? des vestiges s'en retrouvent partout sur notre sol, des Alpes aux Pyrénées, de la Méditerranée à l'Atlantique. Ce qui subsiste de ces édifices atteste, mieux que tout autre document, ce que fut la prospérité de la Gaule sous l'Empire et ils nous en donnent une grande idée. « N'oublions pas, dit M. G. Boissier, qu'en général ils ont été construits aux frais des villes qui les possèdent, sans que l'Ktat ait participé à la dépense : ce qui prouve combien la fortune des municipes était alors considérable. Jamais, je crois, ce pays-ci n'a été plus riche, ni mieux administré. »
Mais, nulle part la vérité de cette appréciation n'est plus sensible que dans la région du bas Rhône et il ne faut pas s'en étonner. Elle fut la partie de la Gaule la plus anciennement conquise [Aqjiœ Sextiœ, Aix, était fondée en 122 av. J.-C.) et elle s'assimila la civilisation des vainqueurs avec une rapidité vraiment extraordinaire, puisque dès le temps d'Auguste, des Gaulois d'origine comptaient parmi les écrivains latins les plus estimés^.
Encore de notre temps, malgré tout ce qui est resté debout, malgré tout ce qui a été découvert ou détruit, malgré les colonnes et les pierres taillées qui ont été transportées au loin % il n'est pas d'années où l'on ne rencontre, dans ce sol si fouillé, des mosaïques, des sculptures ou des débris d'anciens édifices. Aussi ne saurait-on trop féliciter la municipalité de Nîmes d'avoir pris soin par une clause du traité passé avec les
* * Le midi (de la France) est déjà si beau, si grand et si romain, que Rome paraît moins grande et moins belle à qui a vu le Midi ». (Alexandre Dumas. Impressions de voyage. Midi de la France.)
2 Dominitius Afer, le maître de Quintilien, né était à Nîmes en 16 avant J.-C. — Nîmes ayant reçu sous Auguste une colonie, prit le nom de Colonia Augusta Nemausus. Toutes les colonies romaines devaient se rattacher à une des anciennes tribus de la ville de Rome. Nîmes comptait dans la tribu Voltinia.
' Comme cela eut lieu au début de ix^ siècle lors de la construction du monastère de Saint-Guilhem-du-Désert dans les gorges de l'Hérault.
en
— trepreneurs des nouvelles rues, de réserver à la ville la propriété de tous les objets d'art où d'intérêt historique trouvés pendant les travaux.
Peu de cités se présentent au voyageur sous un aspect plus grandiose que Nîmes lorsque, du haut du viaduc où arrivent les trains, on aperçoit
Arènes. Vue sur le grand axe.
ses vastes avenues bien ombragées, encadrées de constructions régulières et, à Thorizon, les collines aux lignes nobles sur lesquelles se dresse la silhouette énigmatique de la Tour Magne. Il semble que Daudet ait pensé à cet aspect de Nîmes, lorsque parlant dans son Numa Roiimestan de la ville d'Aps, nom choisi par lui pour détourner les applications trop précises, il nous la montre groupant ses monuments au pied de la vieille tour des Antonins, comme un troupeau de bœufs se groupe en pleine campagne autour du plus vieux taureau pour faire tète au vent'.
Un magnifique boulevard conduit de la gare à l'Esplanade où s'élève
* Aps n'est pas un nom inventé ; c'est une petite ville de l'Ardèche. C'est même une ancienne ville romaine Alha Augusta capitale des Helvii; mais elle ne contient plus que des vestiges antiques peu importants.
la fontaine monumentale de Pradier. Nous y reviendrons. Mais on a hâte d'arriver aux monuments romains, et bientôt apparaît la courbe des Arènes, De tous les amphithéâtres romains, c'est celui qui a le moins souffert du temps et des hommes. C'est aussi l'un des plus vastes : il pouvait contenir près de 23000 spectateurs. Cela suffit à attester qu'elle était alors l'état
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Cliché Bernlieini.
Arènes. Vue sur le petit axe.
florissant de la ville. Strabon, qui vivait au temps d'Auguste, nous dit que, si elle était inférieure à Narbonne pour l'importance commerciale et le mouvement des étrangers, elle l'emportait au point de vue politique et par la haute société qui s'y trouvait. Elle commandait à quatre-vingtquatre bourgs qui lui payaient tribut. Ville de noblesse et de grande bourgeoisie, Nîmes jouissait du droit latin, et ceux de ses habitants qui avaient exercé les magistratures municipales importantes obtenaient le droit de cité romaine et devenaient des personnages. Si Nîmes était déjà une cité brillante au début de l'ère chrétienne, sa prospérité et son éclat ne pouvaient manquer de grandir au siècle suivant, au temps des Antonins, lorsque se développait partout la vie provinciale; d'autant plus que l'empereur qui a donné son nom à la dynastie était par sa famille [origi-
naire de Nîmes. Aussi est-il juste d'attribuer aux Antonins la construction des Arènes, et le style de l'architecture qui indique la première moitié du ir siècle après J.-C. confirme cette attribution. Ces arènes ont subi bien des vicissitudes. Les Wisigoths maîtres du pays (472) y construisirent une forteresse. Elle servit depuis aux Sarrasins. Aussi Charles-Martel, après les en
Cliché Bcrnlicim.
Arènes. Intérieur.
avoir expulsés, y mit-il le feu ; mais les grandes masses de la maçonnerie furent à peine atteintes. La citadelle fut réparée par les comtes de Nîmes et il y eut pour la garder des « chevaliers des arènes ». Durant le moyen âge, tout un quartier de la ville, une sorte de bourg distinct s'y était constitué. Une population de deux mille âmes s'était logée, soit directement dans les galeries et sous les arcades, élevant des murs de séparation et bouchant une partie des ouvertures avec les débris des pierres voisines, soit dans de véritables maisons appuyées sur les gradins comme sur des terrasses découpées au flanc d'une colline. L'église de la paroisse, Saint-Martin des Arènes, avait été aménagée dans une partie de la galerie du premier étage où son emplacement est encore signalé par des cloisons fermant deux de ses arcades et percées de fenêtres romanes.
C'est avec raison que, malgré tous les efforts qui ont été faits pour rendre aux arènes leur aspect romain, la Commission des Monuments historiques a réservé ce souvenir du xr siècle.
L'amphithéâtre de Nîmes, a, comme tous les amphithéâtres connus, la forme elliptique. Le grand axe, orienté du nord-ouest au sud-est a I33"',38, le petit axe i04"',40 ; le périmètre 364'", 82. L'extérieur, haut de 21"", II est divisé en deux étages composés chacun de 60 arcades. Les arcades de l'étage inférieur sont séparées par des pilastres toscans de ©""jôo de face, celles de l'étage supérieur par des colonnes doriques engagées. L'attique du sommet porte 120 consoles saillantes percées de trous ronds où s'engageaient les mâts destinés à porter le vêlariiim; elles sont placées à égale distance deux par deux. Le grand diamètre intérieur de l'arène proprement dite mesure 69'", 14, le petit 38"', 34. On peut s'étonner que nous ne trouvions que des nombres fractionnaires. Cela tient à notre système de mensuration ; car tous ces chiffres correspondent à un nombre exact de pieds romains, sauf le périmètre (1230 pieds romains, 10 pouces).
Lorsque, à partir de 1809, on a déblayé l'intérieur de l'édifice, on a reconnu que les constructions parasites n'avaient pas fait tout le mal qu'on aurait pu craindre. On a retrouvé, par grandes parties et jusque dans le détail, tous les éléments qui composaient un amphithéâtre antique. D'abord autour de l'arène le podium, plate-forme assez élevée entourée d'un mur pour mettre les spectateurs des premiers rangs à l'abri des risques des combats de bêtes féroces ou du coup mal dirigé d'un gladiateur. Le mur du podium de Nîmes avait 2'", 40 de haut; il était uni et lisse pour que l'ongle des animaux, qui voudraient en tenter l'escalade, ne pût qu'y glisser'. Au-dessus au podium se développaient trente-quatre rangs de gradins divisés en quatre zones. La première zone appelée aussi podium (entre le murf ermant l'arène et un autre mur de i'",66 de haut) ne comprenait, quoiqu'elle fut de plus petit rayon, que quatre gradins. <( Elle était, dit M. Hipp. Bazin, divisée en un certain nombre de loges par des cloisons dont on voit encore les points d'attache. 'Le podium comprenait les places d'honneur. A Nîmes, non seulement les magistrats et les principaux sénateurs y avaient leurs sièges réservés, mais aussi les corporations importantes de la cité ou des régions voisines dont les noms
* Peut-être cependant, comme quelques-uns l'ont soutenu, n'y eut-il pas de combats de bêtes féroces à Nîmes, l'on se serait contenté d'y donner, outre des combats de gladiateurs, des chasses au cerf et au sanglier. Ceux qui défendent cette opinion se fondent sur le peu de hauteur du mur d\i podium.
étaient inscrits sur la moulure couronnant cette première enceinte. » Des
Arènes. Galerie du rez-de-chaussée.
fragments de cette moulure ont été conservés. On lit sur l'un d'entre eux N. RHOD. ET ARAR. XL DDDN.
c'est-à-dire : Aux Nantes du Rhône et de la Saône 40 places données par décret des décurions de Nîmes. Une autre inscription, nous apprend qu'un honneur analogue (25 places) avait été accordé aux Nautes de rOuvèze et de l'Ardèche. Nous doutons qu'aujourd'hui la navigation de ces deux cours d'eau fut assez active pour que ses bateliers puissent former une corporation et une corporation digne d'un tel honneur. Au-dessus du poliiim viennent trois étages de gradins et de balcons [mœniana) dont le plus élevé était destiné au bas peuple et aux esclaves. A Nîmes les places n'étaient pas, à ce qu'il semble, numérotées comme à Pompéï mais marquées par deux traits gravés sur la pierre. Ces détails, si curieux qu'ils soient, frappent plus l'esprit que les yeux. Mais le regard aime à se perdre sous ces hautes galeries voûtées du rez-de-chaussée dont les travées tournantes semblent fuir devant vous et vous entraîner dans un mouvement sans fin ; — sous les galeries plus basses mais plus belles encore du deuxième étage couvertes par un plafond de pierres énormes qui d'un seul bloc, à la façon pharaonique, en mesurent toute la largeur ; — dans ces escaliers multiples, dans ces vingt-quatre vomitoires qui permettaient, en cas d'accident ou d'orage, d'évacuer la foule en quelques minutes.
Si on voulait étudier complètement le plan, la technique, le système d'ornementation de cette construction immense, un volume ne suffirait pas, et aussi bien aurions-nous à répéter ce qui a été dit tant de fois au sujet du Colisée. Mais nous ne pouvons nous dispenser d'appeler l'attention sur le talent et l'ingéniosité avec laquelle l'architecte a ménagé les corridors d'accès, et sur sa préoccupation de rendre l'entrée et la sortie commodes et rapides. « Il n'est pas possible, dit avec raison M. Hipp. Bazin, d'atteindre un plus haut degré de perfection. Les spectateurs arrivaient à leur place par des portes ou vomitoires et à ces vomitoires par des passages qui étaient reliés à cinq galeries concentriques logées dans l'épaisseur de la maçonnerie. Le rez-de-chaussée en a deux, l'une extérieure, l'autre intérieure et celle-ci assez basse pour qu'on ait pu au-dessus d'elle en établir une autre qui atteint à peine en hauteur la voûte de la galerie extérieure, nous l'appellerons pour ce motif galerie d'entresol. Au-dessus de la galerie extérieure du rez-de-chaussée se développe la galerie du premier étage, surmontée elle-même d'une dernière galerie de moindre importance au second étage. » Ces explications, jointes à la vue du monument et lues sur place, permettent de se rendre compte « du système en apparence assez compliqué des escaliers qui joignent les galeries les unes aux autres et les galeries aux gradins ». Il y aurait non moins à admirer dans les dispositions prises, soit pour assurer l'écoulement rapide des eaux
de pluie qui tombent rarement à Nîmes mais parfois avec une violence extrême, soit au contraire pour amener les eaux destinées à transformer l'arène en un lac où se donnaient des naumachies. Il faudrait remarquer, dans les deux cas, les précautions prises, dans la disposition des conduites et le choix des matériaux pour empêcher toute infiltration. D'ailleurs la
Arènes. Galerie du premier étage.
machinerie du plancher ne servait pas aux seules naumachies : on a retrouvé un des contrepoids qui mouvaient les trappes de ce plancher pour quelque scène à spectacle : il ne pèse pas moins de 44 kilogrammes. Signalons enfin une pierre calcaire trouvée également dans le sous-sol et qui porte ces mots :